Deadly Harvest, Timothy Bond (1977). 87 minutes, couleurs.

Parfois, de fil en aiguille, on se retrouve à visionner des films oubliés, curiosités d’un autre âge, tel Deadly Harvest, exemplaire postapocalyptique de ceux que certains ont nommé la « canuxploitation » — le cinéma d’exploitation / de genre canadien.

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Deadly Harvest débute par une voix off, qui présente un sinistre état des lieux sur fond de vues aériennes de métropoles enneigées.

« To most of us, it came as a surprise. Not many understood. Too few cared enough to stop it. Then, it no longer mattered how many understood or cared. It was too late.
The beginning of the end came in the late '70s. The climate changes… the energy crisis, the shortages, the high costs of growing and transporting grain, the lack of government support for research programs. The disappearance of arable land beneath the monoliths of reinforced concrete and steel as the urban centers continued their unchecked sprawl into the countryside. The industrial pollution that poisoned the earth, the water, and the air. And the continuing growth of population out of all bounds of reason. More and more people, less and less food.
By the end of the '70s, the fabric of society was breaking down in most parts of he world… And then, the bubble burst. »

Il n'y a plus de saisons. Au Canada, août ressemble désormais à décembre, et les provisions diminuent. Dans un élan de courage et d’abnégation, les politiciens ont choisi de… ne rien dire de la situation à la population. Ni de rien faire, d’ailleurs.

Côté campagne, Grant Franklin est un fermier au caractère et à la moustache débonnaires, qui ne s’emporte même pas contre sa fille Susan lorsque celle-ci choisit de fuguer avec leur unique vache, promise à l’abattage, et que le bestiau est rapidement volé par des maraudeurs venus de la ville. La vache aurait pourtant fourni de la nourriture pendant quelques temps, mais… bon, tant pis. Michael, le fils impétueux de Grant, ne l’entend pas de cette oreille, et, assoiffé d’action, décide de rejoindre la milice locale. Or, voilà que James Ennis et son père Charles, deux citadins affamés, viennent frapper à la porte des Franklin pour quémander un peu de nourriture, afin de subvenir aux besoins de leur famille : les magasins en ville sont désespérement vides. Méfiant au départ, Grant cède sous l’impulsion de sa fille. Mais les Ennis sont arrêtés par la milice, qui les considère comme des voleurs et qui reprennent les provisions. Dans les échaufourées, le père Ennis meurt d’une crise cardiaque. Sous le coup de la colère, James décide de révéler la localisation de la ferme de Grant à Mort Logan, un citadin reconverti dans la maraude. Voici en place les éléments du drame ; celui-ci ne manquera pas d’arriver.

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Il n'y a plus de saisons…
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Les courageux politiciens prennent des décisions.
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Grant Franklin et sa fille.
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Susan.
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Les résultats des calculs de James Ennis sont formels : c'est fichu.
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Destruction derby au tractopelle.

Il s’agit là du premier film du réalisateur Timothy Bond, qui n’a jamais véritablement percé : on lui doit entre autres et oubliables choses quelques épisodes des séries RoboCop, Vendredi 13, Alfred Hitchcok présente et Chair de poule, l’un des quatre téléfilms TekWar avec William Shatner, et bon nombre d’autres films TV, dont le dernier date de 2012. Dommage que le reste de sa carrière n’ait pas suivi, car cette première tentative augurait d’une carrière intéressante.

Visuellement, Deadly Harvest (que votre serviteur a vu dans une qualité d’image très médiocre) se caractérise par ses tonalités ternes, quasi sépia : le jauni, l’orangé et l’ocre sont à l’honneur. Les couleurs auraient-elles passé ? Quant à la musique, signée John Mills-Cockell, elle regorge de synthés à moitié désaccordés – ce n’est pas toujours maîtrisé et certaines séquences musicales ont passablement mal vieilli –, et préfigure l’ambiance mélancolique des albums de Boards of Canada, duo écossais de musique électronique dont on reparlera plus loin dans ce tour d’alphabet.

Du côté des acteurs, peu de têtes connues. On notera en particulier le rôle de Grant Franklin, joué par Clint Walker, acteur américain que l’on a pu voir dans Les Douze Salopards, ainsi qu’un certain nombre de westerns dont la série Cheyenne (1955-1962). Quant à sa fille, Susan, est jouée par Kim Cattral (Sex and the City, mais aussi Star Trek VI : Terre inconnue).

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L'affiche espagnole du film

Petite série B canadienne fauchée, pré-post-apo, Deadly Harvest possède un scénario tenant plutôt bien la route, qui va crescendo sans réelles baisses de rythmes, ainsi qu’une ambiance mélancolique particulièrement réussie. Le spectateur indulgent voudra bien suspendre son incrédulité et admettre que le film s’est un peu planté en matière de dérèglement climatique – tel que c’est parti, ce serait plutôt l’inverse. Assumant pleinement son genre, le film pastiche ses aînés étatsuniens, et nous présente à sa manière ses équivalents : courses-poursuites dans des champs, final en destruction derby avec des tracteurs. On peut en sourire, à cette nuance que le film n’a rien de spécialement drôle par ailleurs.

Dans le monde en passe de basculer que ce long-métrage met en place, on dirait par moment les prémisses de La Fin du r êve de Philip Wylie, ce roman d’un noir pessimisme racontant une fin du monde particulièrement dévastatrice. Opposant de manière un brin trop schématique les villes et les campagnes, le film évoque la désagrégation des liens sociaux, la violence de plus en plus présente dans les rapports humains, les tentatives d’entraide finissant toutes vouées à l’échec. La confiance n’est plus qu’un vain mot, et le peu que les campagnards conserve ne va certainement pas au gouvernement, qui ment à ses concitoyens au sujet de la famine imminente. Dans ce monde au bord de l’effondrement (on suppose que la situation est pareille dans les autres États), pas d’espoir : le personnage de Grant Franklin, sorte de jalon positif, finit par craquer, et James Ennis, reconnaissant le caractère désespéré, se résout à une décision tragique. Jusqu’au-boutiste, Deadly Harvest ne faillit pas dans sa conclusion d’une noirceur amère.

Pour ceux que ça intéresse, le film se trouve très facilement sur le web.

Introuvable : oui
Irregardable : non
Inoubliable : oui