La Fin du rêve [The End of the Dream], Philip Wylie, roman traduit de l’anglais [US] par Bruno Martin et introduit par John Brunner. Le livre de poche, 1979 [1976 pour la première édition française, 1972 pour la VO]. Poche, 320 pp.

« Où pouvons-nous aller, depuis notre situation actuelle ? Où peut-on aller, avec sept milliards d’hominidés qui n’arrivent pas à contrôler leur appétit, font chaque jour disparaître trente espèces sous le poids de leurs empreintes, sont trop occupés à rejeter la théorie de l’évolution et à construire des drones tueurs pour s’apercevoir que les calottes glaciaires sont en train de fondre ? Comment écrire un avenir proche plausible dans lequel nous avons réussi à stopper les inondations et les guerres de l’eau, dans lequel nous n’avons pas fait disparaître des écosystèmes entiers et transformé des millions de nos semblables en réfugiés climatiques ?
C’est impossible. L’occasion est passée, ce navire – gigantesque, pesant, de la taille d’une planète – a déjà appareillé et il ne change que très lentement de direction. La seule manière d’éviter ces conséquences en 2050 est de raconter une histoire dans laquelle nous avons pris le changement climatique au sérieux dans les années 1970… et là, on n’est plus dans la science-fiction mais dans le rêve. »
– Peter Watts, « En route vers la dystopie avec l’optimiste en colère »

Allez, un petit coup de déprime ? Avec Écotopia, on a eu l’aperçu d’un avenir désirable sous la forme d’une utopie en devenir. La Fin du rêve, roman posthume de Philip Wylie, on a droit à la catastrophe et à la fin de l’humanité.

Le nom de Philip Wylie est quelque peu oublié aujourd’hui. Né en 1902 dans le Massachussetts, il se montre un auteur prolifique de la fin des années 20 jusqu’au début des années 60 : il publie une quarantaine de livres, tant des romans que des recueils et des essais. Côté fiction, on notera tout particulièrement Le Choc des mondes (1933), roman co-écrit avec Edwin Balmer et adapté en 1951 au cinéma, et sa suite, Après le choc des mondes (1934). Quarante ans après cette fin du monde aux causes externes, Wylie a présenté une autre fin du monde, aux causes internes : La Fin du rêve donc, paru en 1972 quelques mois après le décès de l’auteur survenu en octobre 1971. De là à dire que ce roman fait figure d’œuvre-testament…

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Nous voici en 2023, selon l’Ancien Calendrier, dans un lieu qui a tout de l’utopie : Faraway au nom éminemment symbolique, pas loin de la rivière Mystère se jetant dans le lac Énigme, quelque part dans l’État de New York. C’est là qu’ont trouvé refuge près de quatre mille survivants. Sont-ils en sursis ? Ils l’ignorent. Ils tentent de survivre, c’est déjà pas si mal. Car près de 99% de la population des USA est morte. Faraway a été fondée à l’initiative de Miles Smythe et sa sœur Nora, les créateurs de la Fondation pour la Préservation de l’Humanité. Riches philanthropes, ils ont vu la situation tourner au vinaigre. Et en vinaigre la situation a bel et bien tourné.

Passé ce prologue, La Fin du rêve prend l’apparence d’un ensemble de documents collectés par Will Gulliver, le bras droit de Smythe. La première partie consiste essentiellement en un extrait d’un ouvrage fictif, 1975, date du non-retour, publié en 1994. Son auteur, George Washington Packett, explique les dégâts environnementaux – déversement de pesticides, mort des Grands Lacs, pollution au mercure, contamination nucléaire –, évoque les maigres tentatives du gouvernement américain mené par un Richard Nixon uchronique (que Packett qualifie parmi les premiers convertis à l’écologie) pour juguler lesdits dégâts… et conclut avec la motivation des gens vite stoppée par leur propre inertie – en 1970, tout le monde est pour l’écologie et en 1971, tout le monde en a déjà marre. La vingtaine de pages de cette partie résonne douloureusement avec notre époque : hormis le nucléaire, sujet sur lequel Wylie se plante peut-être en parlant de routes contaminées par les convois transportant les déchets (Yucca Mountain de John D’Agata explore ce sujet plus en détail sous l'angle documentaire), tout le reste semble inchangé ou presque un demi-siècle plus tard. En 1975, la situation était pliée.

« Les gens ont le sentiment que la récupération ou le sauvetage de l’environnement sont devenus impossibles… et ils ont raison. De plus en plus, le citoyen moyen s’en remet à la technologie pour sauver le monde. Si on peut le sauver ? » (p. 177)

Les parties suivantes, narrées pour bonne part par Will Gulliver, listent une série de désastre : un blizzard couplé à une panne d’électricté ayant causé un million de morts ; un autre million de mort en région new-yorkaise suite à la condensation d’un gaz mortel issu d’activités humaines ; la mort des cours d’eau suite au déversement de produits chimiques ; l’invasion d’abeilles mutantes dites brésiliennes (ça change du frelon asiatique) ou de vers anthropophages ; les contaminations durables de lacs par les déchets enfouis dans le sous-sol ou par la radioactivité ; l’apparition de maladies inconnues foudroyant les cultures céréalières… sans oublier quelques catastrophes naturelles pour épicer une situation déjà critique, telle une méga-éruption du mont Erebus en Antarctique. Sans oublier ce qu’on n’appelle pas encore « le continent de plastique » et qui gît un peu sous la surface des océans du globe.

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Curieusement, la fin ne donne pas envie de se pendre. Cela, pas vraiment pour les raisons que l’on imagine : non, La Fin du rêve ne se termine pas en happy end, loin s’en faut – la technologie, nous dit Wylie, ne tirera pas les humains de la merde dans laquelle ils se sont fourrés. Néanmoins, l’accumulation de catastrophes finit par nuire au livre, et si le début est horrible de vraisemblance et de pertinence face à notre époque présente, la suite laisse le lecteur anesthésié… d’autant que tout n’est pas entièrement convaincant et que l’on surprend l’auteur a en faire un peu trop.

Par endroit, Philip Wylie se montre visionnaire. Quand il évoque les « trains à air comprimés » ou les « voitures à batteries électroniques », on ne peut s’empêcher de penser à Elon Musk, avec l’Hyperloop et Tesla (p. 79 de l’édition LdP) – ça, c’est pour l’aspect fun du truc. Mais la technologie ne suffira pas… Quant aux catastrophes environnementales, la plupart semblent à peine capillotractées, et la réalité s’est empressée de rattraper Wylie : Seveso, Three Mile Island, Bhopal, Tchernobyl, Fukushima, etc. On pourra regretter – un peu – la présentation caricaturale des acteurs du Grand Capital, que n’étouffent guère les remords.

En d’autres endroits, Wylie interroge, sur le fond ou la forme. Les millions de morts çà et là ne semblent pas avoir de conséquences. À force de décrire avec un luxe de détails une série de catastrophes ponctuelles, l’auteur en oublie le processus d’effondrement dans sa globalité. Dans la troisième partie, quelle nécessité d’évoquer cette « révolution sexuelle » d’un nouvel ordre ? Sur quelques pages, le personnage de Gulliver retrace l’évolution des mœurs, s’en étonne, et présente le Love-O-Mat, invention permettant, grosso modo, d’avoir des relations sexuelles virtuelles avec des hologrammes (jusque-là, ça passe)… y compris avec des enfants. Inceste et pédophilie sont abordées ici sous un jour un brin tendancieux, et c’est regrettable – même sous le couvert de propos rapportés et compilés.

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Il n’empêche : au-delà de ses défauts, La Fin du rêve marque par la noirceur et le réalisme de son propos. Quarante-cinq ans après sa publication, l’ultime roman de Philip Wylie garde toute son acuïté et son amertume. Par une belle coïncidence, La Fin du rêve est paru la même année que Le Troupeau aveugle, roman de John Brunner (qui introduit brièvement cette Fin…) décrivant les ravages de la pollution ; ce sont là deux livres partageant une même vision pessimiste de l’avenir, à laquelle fait actuellement écho l’œuvre de Peter Watts.

Un « réquisitoire est implacable et saisissant », disait Claude Ecken au sujet de ce roman dans sa critique. Pas mieux.

Le cinéaste Chris Marker disait que l'humour est la politesse du désespoir, aussi, histoire de rire un peu : une chanson où il est question de lapin.

Introuvable : d’occasion
Illisible : non
Inoubliable : oui