Écotopia [Ecotopia], Ernest Callenbach, roman traduit de l’anglais [US] et introduit par Brice Matthieussent. Rue de l’échiquier, coll. « Fiction », 2018 [1975]. GdF. 300 pp.

Écotopia, du « Éco- », du grec « oikos » pour signifier la maison ou le foyer, « -topia », du grec « topos » pour le lieu. Un lieu où il ferait bon vivre. S’il existait.

En 1975, l’écrivain américain Ernest Callenbach (1929-2012) s’attachait à nous montrer qu’une autre voie était possible, et il s’employait au travers d’un roman pouvant bien se rattacher au courant de l’utopie : Écotopia. Traduit au Seuil en français en 1978 sous le titre Écotopie, le livre était épuisé depuis belle lurette, et les éditions Rue de l’échiquier ont eu la bonne idée de le rééditer – et de le retraduire au passage (une traduction au poil… mais, diantre, c’est quoi ce « nous nous sommes étreignés » p. 238 ?). Comme Brice Matthieussent le déclare dans sa préface, « ce roman est un manifeste autant qu’un cri d’alarme ». Le relire maintenant n’a rien d’inutile, bien au contraire.

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Le récit débute au printemps 2000, vingt ans après la Sécession : les États de Californie, d’Oregon et du Washington ont déclaré leur indépendance pour fonder Écotopia, une utopie tâchant de devenir réalité. Les relations entre les USA et Écotopia sont inexistantes depuis deux décennies, et les Écotopiens peuvent d’ailleurs s’estimer heureux que leur encombrant (et polluant) voisin n’ait pas tenté de réclamer les territoires perdus – toute la côte Ouest, mine de rien –, même si certains faucons au Pentagone ne seraient pas contre. Enfin, ça, c’est l’histoire officielle – on apprendra que tout n’est pas aussi simple. William Weston, journaliste au Washington Post, est le premier Étatsunien à se rendre en Écotopia, pour un séjour d’un mois et demi. Le présent livre prend donc la forme de ses carnets personnels et des articles qu’il câble à son journal. À travers ces deux supports, le journal intime en particulier, on apprend à connaître Weston – un Américain moyen, divorcé, un brin macho, pas particulièrement sensible à l’écologie ni aux idées ayant donné naissance à Écotopia  — et on suit son parcours intérieur, sa rencontre avec les Écotopiens (une Écotopienne en particulier), jusqu’à la fin logique de cet itinéraire mental.

En quoi consiste Écotopia ? Pour le lecteur de SF de cette deuxième décennie du XXIe siècle, cette « utopie en devenir » ressemble à un catalogue d’idées déjà abordées çà et là. En vrac :

  • Les transports : plus de véhicules à essence mais des voitures électriques ; l’emphase est mise sur les transports en commun. À San Francisco, lorsqu’il y a un nid de poule, on y plante des fleurs. Les avions américains n’ont pas le droit de survoler Écotopia.
  • Construction : abandon du béton pour privilégier le bois. Les immeubles de bureau ont été massivement reconvertis en logement.
  • Économie : Écotopia n’a aucune relations avec les USA, vit surtout en autarcie mais commerce un peu pour obtenir certaines matières premières, important par exemple du caoutchouc d’Asie du Sud-Est et exportant plastique végétal et machines.
  • Matériaux : le recyclage règne en maître. Le tri sélectif en est la base – cela nous semble évident maintenant mais j’imagine qu’en 1975, c’était loin d’être le cas. Du plastique dégradable est conçu à partir de plantes (a priori, ce n’est pas une technologie magique).
  • Travail : la semaine de travail dure vingt heures. Le niveau de vie a baissé… mais qu’importe, les Écotopiens y trouvent leur compte et mènent des vies plus épanouies, davantage dévolues aux loisirs et au farniente. « Nous sommes comme les Balinais […], nous ne connaissons pas le mot "art", nous nous contentons de faire de notre mieux. » (p. 242)
  • Société : les gens n’ont pas peur d’exprimer leurs émotions de façon très visible. Ça crie, ça pleure, ça se dispute… et ça se réconcilie vite (éventuellement sur l’oreiller). De manière générale, les Écotopiens sont plus proches de la nature. Leur crédo ? « Reconnaître ta nature animale sur cette terre comme nous le faisons. » (p. 152)
  • Féminisme : les femmes sont traités à l’égal des hommes. Salaires égaux, situations égales. Normal, quoi. Personne ne s’en plaint. La sexualité est plutôt libérée.
  • Population : décroissante. En vingt ans d’existence, la jeune nation a perdu un million d’habitants sur les quinze d’origines, et ça continue. La natalité baisse et c’est très bien ainsi.

Pour le reste (Callenbach passe à peu près tout en revue)… eh bien, lisez le livre !

« Le système fournit la stabilité et nous pouvons y vagabonder à notre guise. Nous n’essayons pas d’être parfaits, simplement d’atteindre un équilibre général – en additionnant les hauts et les bas. » (p. 68)

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L’auteur n’est pourtant pas dupe de la nature humaine. Les problèmes raciaux n’ont pas été entièrement résolus et Écotopia propose un pis-aller, à savoir une co-existence tranquille ; l’instinct de prédation est toujours là, mais les gens tâchent de le maîtriser ; la chasse existe toujours… mais se fait à l’arc. Pour défouler les instincts guerriers, des simulations de guerre ont lieu ; elles s’arrêtent au premier sang versé mais, cathartiques, elles sont l’occasion de célébrations. Tout le monde n’adhère pas à cela, et une opposition existe : si le Parti de la Survie et le Parti du Progrès se partagent le pouvoir, il se trouve quelques dissidents qui ne seraient pas contre un rattachement aux USA.

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Sous le simple aspect romanesque, Écotopia est faiblard : les articles de Weston et les extraits de ses carnets alternent avec régularité, proposant une approche à la fois globale et personnelle de cette utopie. Par sa forme même, le récit se concentre sur la côte Ouest et fait peu de cas du reste des USA – c’est un peu dommage. Ce qui fonctionne sur la côte Ouest pourrait-il s’appliquer ailleurs ? Ce sont là des réserves mineures : à vrai dire, on se doute bien que l’intérêt ne réside pas là mais bien dans la description d’une utopie « en devenir ». Et celle-ci, qui privilégie la lenteur, la proximité, les émotions, s’avère réellement intéressante, bien plus concrète que le modèle fondateur établi par Thomas More.

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En 1981, Callenbach a publié une préquelle à Écotopia : Ecotopia Emerging, qui raconte donc la fondation de cet État utopique. Inédite en français, elle est trouvable d’occasion au prix d’un rein. Pareillement introuvables (ou quasi) sont les autres ouvrages de l’écrivain – comme Living Poor With Style. (Dommage.)

S’inscrivant dans les lignes de fuite que Yannick Rumpala dessine dans son passionnant essai Hors des décombres du monde (critique de ma pomme in Bifrost 92), Callenbach propose une utopie imparfaite mais hautement désirable par les temps qui courent. Quelque chose qui ressemble à une bouffée d’air frais, à peine naphtaliné par ses quarante-trois ans (et contenant probablement moins de particules fines qu’actuellement), qui donne presque un peu d’optimisme et de foi en l’avenir. (Vite, relire Peter Watts pour balayer cet optimisme !) Franchement, si Écotopia existait, j’en demanderais la nationalité sans hésiter un seul instant.

Introuvable : plus maintenant
Illisible : non
Inoubliable : oui !