Les Neuf Vies de Thomas Katz [The Nine Lives of Thomas Katz], Ben Hopkins (2000). Noir et blanc (pour l’essentiel), 84 minutes.

Attention, objet filmique mal identifié… Il n’y a pas que les chats à avoir neuf vies : Thomas Katz aussi. D’ailleurs, son nom ne veut-il pas dire « chat » en allemand ? Et qui est Thomas Katz, au juste ?

Sur la M25, l’autoroute qui fait le tour de l’agglomération londonienne, un taxi s’arrête pour prendre un étrange individu, vêtu d’un long manteau (au dos duquel sont accrochés des… trucs) et s’exprimant avec un fort accent germanique quasi robotique. Lorsque le chauffeur demande au nouveau venu d’où il vient et ce qu’il fait dans la vie, celui-ci lui répond calmement qu’il vient des égouts et qu’il ouvre les gens, pour voir où vivent leurs rêves. Et le voilà qui raconte au taximan le rêve que ce dernier a fait la veille. Hum, c’est embarrassant. Un peu plus tard, le véhicule s’arrête et le taximan en descend, vêtu des effets du drôle de bonhomme. Celui-ci est au volant du taxi – et est devenu au passage le chauffeur de taxi –, et il file droit vers Londres.

À Londres justement, le chef de la police s’inquiète depuis son bureau de Scotland Yard : son adjoint, le fidèle Cuthbert, lui rapporte des rapports d’agents de terrain de plus en plus… surprenants. L’un rapporte une conspiration de fenêtres, l’autre une plus grande incidence de langage dans un bar. Quant à l’Enfant Astral, cette gamine est mourante. Bien qu’aveugle, le chef de la police sent qu’il va devoir agir – ce qui signifie s’aventurer hors du monde matériel.

Tout cela serait-il lié à ce qui se prépare plus haut dans le ciel ? Une éclipse va plonger la capitale anglaise dans le noir d’ici une poignée d’heures. Accessoirement, ce sera aussi la fin du monde – et cet étrange individu, qui change d’identité à chaque rencontre, en sera, en quelque sorte, le catalyseur.

Mais… il ne faudra pas oublier Dave, un type un peu beauf, qui est accessoirement contrôleur des caméras de surveillance parsemant Londres, et qui s’ennuie à mourir.

vol9-n-poster.jpg

Deuxième film du méconnu Ben Hopkins, réalisateur anglais peu prolifique (quatre longs-métrages, quelques documentaires), Les Neuf Vies de Thomas Katz consiste en la rencontre des Monty Python et d’un expressionisme allemand transplanté à Londres, du surréalisme de Buñuel et des angoisses millénaristes. On y trouve un zeste de SF et de fantastique, et beaucoup d’absurde. Filmé avec un micro-budget, dans un noir et blanc tendant vers le verdâtre, le film fait un usage parcimonieux de la couleur ; il revendique également de façon claire son artificialité (certains arrière-plans, lors des séquences en voiture, font faux, et cette fausseté est exploitée). Surtout, il ne s’interdit rien et prend plaisir à collisionner ses éléments : par ici, c’est une scène tournée à la façon d’un film muet, cartons à l’avenant, ayant pour objet un tamagotchi mort ; par là, c’est une intervention sur le matériau même du film, avec une scène bloquée en mode repeat. Sans oublier toute un tas d’autres éléments faisant mouche et qu’il serait dommage de divulgâcher. Bref, c’est drôle plus souvent qu’à son tour.

Néanmoins, le caractère fantasque du film s’avère parfois sa limite : bien qu’assez bref, Les Neuf Vies… et ses quatre-vingts minutes se font sentir par moment, tant le rythme est inégal. Cette œuvre de Ben Hopkins consiste surtout en saynettes juxtaposées ou entrelacées, avec un vague argument scénaristique pour les relier entre elles. De l’aveu du réalisateur, l’essentiel du tournage a reposé sur l’improvisation – auquel cas il est agréablement surprenant de constater qu’un semblant d’ordre a tout de même réussi à émerger de ce chaos. Le scénario, elliptique, possède malgré tout un sens, et plonge son spectateur dans une folie, douce par moments, gentiment azimutée dans d’autres, avec une musique technoïde de bon aloi pour enrober le tout. Et si toutes les scènes ne sont pas forcément marquantes, si l’ensemble ressemble un peu à un long-métrage de fin d’étude, ces Neuf Vies de Thomas Katz emporte tout de même l’adhésion, pour qui est prêt à se laisser embarquer. (Notez que votre serviteur éprouve une faiblesse coupable envers ces petits films en noir et blanc au budget riquiqui : The Whispering Star, Computer Chess, A Girl Walks Home Alone At Night, ou encore Christmas on Mars du groupe de rock psychédélique Flaming Lips, dont il faudra bien que je me décide à parler un jour – à Noël par exemple.)

Dans le rôle de Thomas Katz, agent du chaos aux multiples incarnations, Tom Fischer – acteur ayant joué dans bon nombre de téléfilms et séries britanniques – est impeccable. Imaginez Matt Smith, incarnation du Onzième Docteur, en mode perturbant. Face à lui, Ian McNeice (le baron Harkonnen dans la mini-série Les Enfants de Dune) s’impose en chef de la police, aveugle mais ouvert sur le monde surnaturel. On croise Toby Jones au détour d’une scène, parce que, pourquoi pas Toby Jones : sa drôle de trogne est indispensable.

Enfin, les dialogues sont un festival de punchlines, délicieusement absurdes.

« Tell me your name.
– No.
– Is that your name?
– Yes. »

Ou encore :

« Our society is vapid, meaningless… and violent.
– Who's to blame?
– The children! With their buggy eyes and their bulbous bodies!
[…]
– Well, well, we could, ah, talk forever—is there a solution?
– Yes! I have it here. It's a tuning fork. I acquired it through the Sunday Times recent innovation feature.
– Tuning Fork of Annihilation: Broadcast a melodious hum of this durable stainless steel tuning fork across the airwaves and cause the destruction of all domestic televisions and the death of all children who hear it. Wow, what will they think of, next? »

Rejeton moqueur des craintes millénaristes – désormais futiles, près de vingt ans après –, Les Neuf Vies de Thomas Katz prouve (une fois encore, si nécessaire) qu’il est possible de faire du bon avec trois bouts de ficelle. Long-métrage étrange underground, il a tout du film culte. Pourquoi ne l’est-il pas déjà, mystère…

Introuvable : en DVD ou au téléchargement sur Archives.org
Irregardable : noui
Inoubliable : oui