The Whispering Star (ひそひそ星), Sion Sono (2015). 101 minutes, noir et blanc (à une exception près).

Réalisateur extrêmement prolifique, avec une quarantaine de longs-métrages à son actif, Sion Sono en a sorti pas moins de cinq sur la seule année 2015 : Shinjuku Swan (une comédie basée sur le manga éponyme),Love & Peace (du fantastique ?), Tag (de l’horreur),The Virgin Psychics (comédie de SF ?)… et le présent The Whispering Star, film de SF poétique qui n’a pas eu l’heur d’atteindre les écrans français. Cela, pour vous donner une idée de la capacité de travail du bonhomme. (L’équivalent japonais et cinématographique de King Gizzard & the Lizard Wizard, si l’on accepte un peu de capillotraction dans les comparaisons.)

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« This is computer machine 6-7, M.I.M.E. At present, machine 3-2-3, Ares, has reported a meteorite will pass through the current course shortly. Amendment of current trajectory necessary. Thirst, best, coast, is… boop, boop. »

Bref. Nous voici dans un futur indéterminé : l’humanité s’est dispersée à travers les étoiles, s’installant sur de nombreuses planètes. Une humanité en voie d’extinction, d’ailleurs, en passe d’être supplantée par les androïdes – la proportion est de 80/20. Mais s’il y a bien une chose que les pas-tout-à-fait derniers humains continuent volontiers à faire, c’est s’envoyer des colis… Qui va se coltiner de cette tâche, si ce n'est les robots ?

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Yoko Suzuki est une androïde, travaillant comme coursière pour le compte de Space Parcel Service. Son job : traverser les espaces interstellaires et délivrer des colis aux destinataires. The Whispering Star entreprend donc de raconter le quotidien monotone de Yoko : sa vie à bord de l’astronef et ses rares descentes planétaires ponctuées de brèves rencontres avec des humains atones, afin de remettre les quelque quatre-vingt-deux colis restant. Rien de plus, rien de moins. Et pour ce faire, ce film de science-fiction poétique adopte quelques partis pris esthétiques bien tranchés.

Filmé en un noir et blanc légèrement sépia, avec une douce balance des gris, The Whispering Star opte pour une approche aussi éloignée de la hard science que possible : ce n’est pas Interstellar. Le film se déroule pour bonne part dans l’habitacle spartiate du vaisseau de Yoko Suzuki : un lavabo, une cuisinière, un lave-linge et quelques placards s’alignent le long de l’une des parois… À vrai dire, on se croirait presque dans une maison, et ce n’est justement pas un hasard si l’astronef a précisément l’apparence d’une habitation… équipée d’un réacteur. D’ailleurs, la scène ayant nécessité le plus d’effets spéciaux est sûrement celle où l’on voit l’astronef décoller – depuis l’intérieur.

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Science-fiction poétique, disais-je plus haut : Sion Sono reprend à sa manière la quincaillerie SF, avec un esthétique volontairement obsolète et n’accordant que quelques plans spatiaux au spectateur avide de sense of wonder. L’appareil le plus science-fictif est l’ordinateur de bord, 6-7 M.I.M.E., sensible aux chatouilles et aux éclaboussures de liquide. Quand Yoko Suzuki a besoin de se recharger, elle change ses piles, via une ouverture dans son flanc. Les planètes portent des noms idiots : Tum, Hokokin, Paracelos ou Wurtz (saucisse, en allemand) et ont l’apparence de villes livrées à l’abandon, où la poussière et la nature reprennent leurs droits. Des décors décrépits qui rappellent Stalker – rien d’étonnant d’apprendre que le film a été tourné dans la zone d’exclusion de Fukushima. Côté SF donc, le réalisateur ne tente même pas de faire semblant : il aborde la SF de la manière qui lui chante, offrant une distraite réflexion sur le thème des robots trop humains et des humains trop robotiques, mais aussi une rêverie sur la solitude et la lenteur.

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Nombreuses sont les scènes où l’on voit Yoko se livrer à ses activités quotidiennes, observer les papillons qui sont coincés dans les rampes lumineuses, faire mine de s’occuper de la bonne marche du vaisseau. Une existence monotone, qui se retrouve légèrement perturbée après la rencontre avec une sorte de clochard : celui-ci marche sur une cannette de soda, qui reste accrochée à sa semelle ; il ne l’enlève pas, le bruit l’amuse. Plus tard, Yoko fera de même. Un minuscule grain de folie. Livreuse de colis, elle apporte par sa seule présence un peu de réconfort à ces humains rares et vieillissants, qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes : qui n’a jamais été ravi de recevoir un colis ? Qu’importe les années nécessaires pour une telle livraison. Qu’importe la futilité du contenu des colis eux-mêmes — c’est l’intention qui compte, comme toujours. Les autres humains du film, eux, se contentent d’atteindre, toute relation entre eux abolie. À ce titre-là, l’ultime séquence est assez révélatrice.

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Néanmoins, le film menace de tirer à bout la patience de son spectateur. À vrai dire, le rythme lent de The Whispering Star ferait passer n’importe quel film d’Apichatpong Weerasethakul ( Cemetery of Splendour, pour en citer un qui m’a marqué) pour un Michael Bay. Les scènes pré-générique représentent un bel exemple : on y voit Yoko Suzuki se préparer du thé. Ouvrir le robinet (qui fuit), remplir la bouilloire, mettre le thé dans la théière, verser le thé : chacun élément de cette simple séquence d’événement est séparé par l’indication d’une journée – samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi… Une manière de signifier la monotonie des pérégrinations interstellaires de l’androïde : quand le film débute, Yoko voyage depuis dix ans et il lui reste encore une dizaine d’années de tribulations avant de distribuer le dernier des colis qui patientent au fond de l’astronef. Pour autant, le réalisateur n’abuse pas des plans exagérément longs : le montage demeure dynamique, aidé en cela par le découpage en journées de l’odyssée de Yoko.

« Good evening. This is Yoko Suzuki. Machine number 722. 10 years and 3 weeks since we entered space. The tap has stopped working. When I turn off the water, it makes a weird sound. For the record, I'll demonstrate.
Good evening. This is Yoko Suzuki. Machine number 722. 14 years, 8 months and… 3 days since this journey started. Recently, 6-7 M.I.M.E. has been acting up.Making unintelligible reports, discovering imaginary meteors and falling stars, changing the course trajectory constantly… there's actually nothing at the moment, but I still ought to be careful. It looks like it'll take some time to investigate the origin of the problem. »

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Et c’est là qu’on arrive à ce qui justifie le titre du film : pour tuer le temps et à destination du prochain occupant de l’astronef – qui sera une réplique d’elle-même –, Yoko Suzuki écoute les bandes que ses prédécesseurs ont enregistré sur un vieux magnétophone, ressassant les mêmes propos. En murmurant. De fait, dans The Whispering Star, tout le monde parle bas, murmure, chuchote. Ou ne parle pas (à en juger par les sous-titres anglais, le film ne compte que pour moins 10 000 signes de dialogues). Cela, associé à la quasi absence de musique et au faible bourdonnement omniprésent de l’astronef, ferait du long-métrage un parfait somnifère. Néanmoins, il y a quelque chose d’hypnotique qui maintient l’attention : l’ambiance douce et mélancolique, le visage impavide et fascinant de l’actrice Megumi Kagurazaka, la mélodie du japonais. Pour un peu, c’est de l’ASMR étirée sur cent minutes. L’ASMR, acronyme pour le terme sybillin « Autonomous Sensory Meridian Response », traduisible par « réponse sensorielle maximale automatique » ( merci Wikipédia), ce sont notamment ces gens sur YouTube qui font des trucs s’avérant aussi apaisant qu’exaspérant.

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Bref. Sans plus barguigner : The Whispering Star est un OVNI envoûtant.

Introuvable : oui, hélas…
Irregardable : oui de prime abord (mais en fait, non)
Inoubliable : oui