Computer Chess, Andrew Bujalski (2013). 93 minutes, essentiellement en noir et blanc.

Lorsqu’on pense aux échecs au cinéma viennent en tête quelques classiques du septième art – Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman et sa fameuse partie contre la Mort – ou des biopics consacrés à des personnalités de ce jeu – l’un des plus récents en date étant Le Prodige, biographie un brin romancée du génial et ambigu Bobby Fischer. Des films se basant sur l’esthétique marquante du jeu et ses joueurs les plus fameux – chose peu négligable à notre époque, où les ordinateurs ont pris la fâcheuse habitude de battre les Grands Maîtres. Justement, les ordinateurs méritent pourtant qu’on se penchent sur eux, d’autant qu’ils ont pris l’habitude de battre les champions d’échecs – Deep Blue vs Kasparov, c’était il n'y a guère plus de vingt ans, rappelez-vous…

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Bref, Computer Chess s’intéresse au Moyen-Âge des programmes d’échecs, une époque située deux cents ans après le Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen, vingt ans après Kotok-McCarthy, programme créé par les informaticiens du MIT, le premier à être quelque peu crédible, quatre ans après qu’un programme a atteint le niveau de maître. Nous voici en une époque reculée : l’an de grâce 1982…

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Quelque part aux USA. Le temps d’un weekend, un hôtel indéterminé accueille la nouvelle édition d’une compétition de programmes d’échecs – qu’il s’agisse de programmes conçus par des universités, par des laboratoires ou par des indépendants. Les programmes vont s’affronter entre eux ; le vainqueur de l’an passé, TSAR 2.0, revient d’ailleurs sous une forme upgradée – TSAR 3.0 – remettre son titre en jeu, Une nouveauté cette année  : l’une des équipes accueille une femme. Wow. Une femme. « Please welcome her. » Le public est clairsemé et non moins nerd. On y croise un maître de cérémonie impatient d'être battu par un programme, un boulet auteur d’un programme au langage particulier, des promoteurs de la singularité, des participants à une drôle de thérapie de groupe. Et des chats.

Que ce soit au cœur des puces en silicium ou au sein de l’étouffant petit aréopage réundi dans cet hôtel, les choses ne vont pas se dérouler aussi sereinement qu’une partie d’échecs.

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Computer Chess est le cinquième long-métrage d’Andrew Bujalski, réalisateur que d’aucuns considèrent comme le fondateur du mumblecore – ce courant du cinéma indépendant qui se caractérise par des budgets microscopiques, une bonne dose d’improvisation, des acteurs amateurs, et des intrigues tournant autour de personnages âgé d’une vingtaine/trentaine d’années (merci Wikipédia). De fait, l’histoire adopte par moment un ton proche du documentaire, une part des images à l'écran provenant du cameraman officiel de l'événement. Ça pourrait être assomant, d’autant que le rythme est lent, mais… les dialogues parfois gentiment abscons, les rivalités mesquines entre participants, sans oublier la question de la place des femmes et de la séduction au sein de ce milieu très masculin, tout cela contribue à nourrir l’intérêt du spectateur.

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Tout est clos dans Computer Chess : on ne quitte jamais le cadre de l'hôtel et de la compétition, les ordinateurs restent des boîtes au contenu mal connu, les personnages marmonnent constamment et peinent à s'ouvrir (hormis ceux de la thérapie de groupe, ce qui donne lieu à une séquence des plus gênante pour un jeune nerd quand celui-ci se retrouve dans une chambre en compagnie d’un couple ouvert, très ouvert). D’ailleurs, une bonne partie du casting consiste en acteurs non professionnels : c’est le cas du personnage de Tom Schoesser, joué par Gordon L. Kindlmann, informaticien travaillant sur la visualisation d’informations et l’analyse d’images ; idem pour Pat Henderson, joué par Gerald Peary, un critique de films qui se fond ici parfaitement dans son rôle de maître de cérémonie imbu de sa petite personne.

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Cela n’empêche pas la SF de poindre le bout de son nez, à mesure qu’avance le film. L’ordinateur de l’une des équipes se met à adopter un comportement singulier : y aurait-il un fantôme dans la machine ? Parmi le public, un type passablement complotiste est persuadé d’être le porte-parole de son ami d’origine indienne. L’un des programmeurs, dont le logiciel est écrit dans un langage quasi idiosyncrasique, se retrouve sans chambre où dormir : ses squats de chambre à travers l’hôtel rappellent le problème du cavalier, au point que certains types facétieux élaborent un programme pour deviner ses futurs déplacements. Cet individu et l’Indien se retrouvent coincés dans une boucle temporelle, l’occasion d’un bref changement paradigmatique dans l’esthétique du film. Quant à l’avant-dernière scène, comment ne pas y voir autre chose qu’un hommage à Philip K. Dick ?

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À noter que Computer Chess est tourné en noir et blanc. À une époque où l’essentiel des films sont tournés en couleur, opter pour le noir et blanc relève d’un choix artistique fort. Quand Darren Aronofsky propose Pi dans un noir et blanc très contrasté, c’est un choix réussi, qui correspond à l’état mental de son personnage. Quand George Miller ressort Mad Max: Fury Road en noir et blanc dans l’édition dite chrome, c’est un choix aussi (peut-être discutable, non sur la qualité du noir et blanc mais sur sa nécessité : le film est un régal de couleurs intenses). Quand Black Mirror propose dans sa saison 4 un épisode en noir et blanc (« Metalhead »), c’est encore un choix, destiné à souligner l’âpreté du monde dans lequel vivent les personnages de ce futur post-apo. Et cela permet toujours l’irruption de la couleur à un moment ou un autre (cf. The Whispering Star ou ce drôle de film danois, Dark Horse). Néanmoins, j’ai souvent l’impression que ce choix, pour un film récent, amène forcément le qualificatif « sublime », peut-être à tort et à travers. Ce n’est pas parce qu’un film est tourné en noir et blanc que ce noir et blanc est forcément sublime. Il peut y avoir des noirs et blancs moches. Ce qui est le cas de Computer Chess. Et là aussi, cela relève d’un choix. De fait, si l'image est assez laide, rien de plus normal à cela, le film ayant été tourné avec des caméras d'époque, au grain médiocre. En fait, parler de noir et blanc se révèle exagéré : les images se situent ici dans un gris et blanc. Ou gris et gris. C'est floconneux, en tous cas. En tous cas, ce choix correspond bien au noir et blanc des échiquiers et au trouble qui s’empare peu à peu des personnages.

Tout cela contribue à faire de Computer Chess une jolie curiosité et une plongée fascinante dans un microcosme désormais disparu.

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