Zeit, Tangerine Dream (Ohr, 1972). 4 morceaux, 76 minutes.

À la précédente lettre Z de ce navrant Abécédaire, on s’était intéressé à la musique du futur telle qu’envisagée par le musicien allemand DJ Hell. Sans quitter l’Allemagne, faisons un petit temporel vers le passé – quarante-cinq ans seulement –, et intéressons-nous maintenant au temps… Un temps en stase dans un rêve mandarine.

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Avec Kraftwerk, Can ou Neu!, Tangerine Dream fait partie des groupes les plus reconnus du krautrock, ce terme fourre-tout désignant essentiellement un mélange de rock expérimental et de musiques électroniques venu tout droit d’outre-Rhin au cours des années 70. Groupe à géométrie variable fondé autour d’Edgar Froese – décédé en 2015 –, Tangerine Dream est à la tête d’une discographie riche de plusieurs dizaines d’albums, dont bon nombre de bandes originales de film.

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En parlant de BO justement… En 1972, Pink Floyd s’égare brièvement avec celle composée pour La Vallée de Barbet Schroeder, titrée Obscured by Clouds – un disque d’intérêt faiblard et qui souffre d’être coincé entre deux sorties majeures du quatuor, Meddle en 1971 et surtout Dark Side of the Moon en 1973. En 1972 toujours, les androïdes des Kraftwerk se cherche encore : le groupe, alors constitué des seuls Ralf Hütter et Florian Schneider, vient de sortir en janvier son deuxième effort, tout simplement intitulé Kraftwerk 2. Un album imparfait et déséquilibré, où ne devine encore guère la pop robotique qui fera les grandes heures du groupe, et renié par la suite. Et en août de cette même 1972, Tangerine Dream sort Zeit, son troisième album après Electronic Meditation (1970) et Alpha Centauri (1971), situé, avec Atem (1973), en plein dans la période dite « Pink » du groupe – il s’agit moins d’une période musicale, comme Picasso pouvait l’être picturalement avec ses périodes roses et bleues, mais d’une période relative au label sur lequel TD a sorti ses disques, à savoir Ohr, dont le logo est une oreille rose (CQFD). À noter que la pochette de Meddle (1971) de Pink Floyd représente justement un gros plan sur une oreille… mais dans les tons bleus. Je doute que cela ait le moindre rapport, mais la coïncidence, s’il en est, valait le coup d’être notée.

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Avant d’aborder Zeit, quelques mots sur les albums précédents : enregistré dans une usine désaffectée berlinoise, Electronic Meditations (1970) a des airs de jam session débridée, aux accents fortement rock. Pas de synthétiseurs sur cet album, rien que des guitares, violons et violoncelles, un orgue électronique, et des percussions (jouées par un jeune Klaus Schulze, dont il s’agira de la seule participation à Tangerine Dream). Les sonorités de ces méditations (pas très) électroniques ne s’avèrent pas très différentes de ce qu’on pouvait entendre en Angleterre ou aux USA à la même période, côté rock progressif ou psychédélique. À l’inverse, Alpha Centauri (1971) se révèle moins expérimental et plus cosmique – plus maîtrisé, surtout. Par ailleurs, les synthétiseurs font officiellement leur entrée dans la panoplie du groupe (le VCS3 d’EMS). C’est là un disque porté par sa pièce maîtresse, qui occupe la face B du disque et lui donne son titre.

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Et, sous une pochette tout aussi cosmique qu’Alpha Centauri, arrive Zeit, troisième effort qui diffère un peu des deux précédents disques du groupe : c’est qu’il s’agit là de rien de moins qu’un double album. Pourquoi pas : cela fait alors une demi-douzaine d’années que les doubles albums sont devenus assez courants dans le rock, Bob Dylan et Frank Zappa ayant initié la mode avec respectivement Blonde on Blonde et Freak Out! en 1966. Eux aussi des troisièmes albums, Electric Ladyland de Jimi Hendrix et Ummagumma de Pink Floyd ont suivi en 1969 et 1970. Ummagumma, qui comporte une partie studio (pas vraiment épargnée par le temps) et une partie live (intemporelle), dont les sonorités ont — peut-être – pu représenter une influence pour le présent album.

Zeit se divise en quatre mouvements, chacun occupant une face de ce double album. « Birth of the Liquid Plejades » est un morceau languissant, porté par dans ses premières minutes par un violoncelle mélancolique et rejoint ensuite par un Moog aux accents poignants. Vous souvenez-vous des dernières minutes élégiaques de « A Saucerful of Secrets » sur l’album éponyme de Pink Floyd ? C’est pareil, mais déployé sur un temps plus long. « Nebulous Dawn» : après un début sinistres – à nouveau des lignes de violoncelles, ponctuées d’effets électroniques –, le morceau s’emballe, cette « aube nébuleuse » se condensant en bruits liquides et déconnade spatiale. L’apaisement règne au début de « Origin of Supernatural Probabilities », avant que le morceau ne se transforme en un long drone hypnotique. Enfin, « Zeit » conclut l’album et propulse son auditeur dans des ailleurs éthérés plus ou moins inquiétants.

En fin de compte, le temps semble s’être aboli dans Zeit. Rien d’étonannt : plutôt qu’une éclipse, on peut imaginer que la pochette représente un trou noir – objet céleste venant, à l’époque, de quitter le seul domaine théorique avec les observations de Cygnus X-1 –, endroit à l’intérieur duquel le temps semble ralentir… du moins pour l’observateur situé à l’extérieur. Chacun des quatre morceaux durent entre dix-sept et vingt minutes, mais leur durée pourrait être le double ou le triple que le résultat serait identique. Pas de mélodies évidentes auxquelles se raccrocher, les quatre pièces musicales déploient lentement leurs textures sonores, avec une approche similaire à celle de l’ambient, quelques années plus tard. C’est là un disque résolument abstrait, voire aride et monotone – mais néanmoins fascinant, pour peu que l’on accepte de lâcher prise (avec ou sans la présence de substances). Et un geste anti-commercial au possible.

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Les disques suivants de Tangerine Dream reviendront à des choses plus accessibles – Atem, qui conclura la période Pink du groupe, Phaedra et le superbe Rubycon, qui entameront les années Virgin. Zeit a probablement eu des héritiers, indirects comme dans le cas de Metal Machine Music de Lou Reed – un album réellement inécoutable, dont chacune des secondes paraît durer le triple –, ou plus directs comme Time Machines (1998) de Coil, comprenant quatre morceaux aux titres hallucinogènes (par exemple, « 4-Indolol, 3-[2-(Dimethylamino)Ethyl], Phosphate Ester: (Psilocybin) »), où le temps semble à nouveau disparaître au fil des 73 minutes de l’album – quand la kosmische Musik se fait chemische Musik.

Introuvable : non
Inécoutable : c’est selon
Inoubliable : oui