Kraftwerk, Kraftwerk, Philips (1970). 4 morceaux, 39 minutes.
Kraftwerk 2, Kraftwerk, Philips (1972). 6 morceaux, 43 minutes.
Ralf und Florian, Kraftwerk, Philips (1973). 6 morceaux, 37 minutes.

À n’en pas douter un seul instant, le quatuor allemand Kraftwerk est l’un des groupes essentiels dans l’élaboration et le développement des musiques électroniques. S’ils n’avaient pas existé, il aurait fallu les inventer de toute urgence. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce groupe, originaire de la Ruhr, dont le nom (est-ce nécessaire de le rappeler ?) signifie « centrale nucléaire » et dont le but était de donner une musique moderne à ces temps non moins modernes. Une musique qui serait basée sur des sons industriels — chose pas si évidente à l’oreille au début.

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La discographie de Kraftwerk se divise en deux parties, l’une visible/écoutable et l’autre occulte. Ou plus exactement : occultée, de la volonté même du groupe [Boards of Canada est dans un cas de figure semblable ; on y reviendra]. De fait, la discographie désormais officielle de Kraftwerk compte huit disques et pas un de plus. Le premier est le fameux Autobahn (1974) ; le dernier en date est Tour de France (Soundtracks) (2003). Entre les deux, citons les jalons que sont The Man-Machine (1978) et Computer World (1981). Ralf Hütter, tête pensante du groupe et seul membre original de la formation, affirme être au travail sur un neuvième disque — ce dont on peut légitimement douter. Huit est le nombre de bits dans un octet, or le groupe a poussé assez loin la métaphore robotique et virtuelle pour qu’on imagine assez mal un numéro 9 briser cet ensemble, ou bien la discographie s’avérer soudainement compter 11 items.

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Ces trois premiers albums officieux, parus entre 1970 et 1973, sont Kraftwerk, Kraftwerk 2 et Ralf und Florian. Mais peu satisfait, le groupe a choisi de les oublier et de ne pas les rééditer – ce qui n’empêche nullement des versions pirate d’exister.

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Pour le premier album, le groupe n’a pas encore atteint la configuration qui sera la sienne pour les années à venir : à Ralf Hütter et Florian Schneider, claviéristes et têtes pensantes du groupe, se sont adjoints Andreas Hohmann et Klaus Dinger — ce dernier partira fonder un autre groupe culte de l'époque, Neu!. Pour les deux albums suivants, Hütter et Schneider seront seuls ; le groupe redeviendra quatuor à partir d’Autobahn, avec des membres qui ne varieront pas avant la fin des années 80. Le son de ces premiers disques ne porte pas non plus encore l’aspect tout-synthétique et maîtrisé des disques ultérieurs : des instruments tout ce qu’il y a de plus analogiques, peu d’effets électroniques, pas de chant non plus. On se situe davantage dans la lignée d’Organisation zur Verwirklichung gemeinsamer Musikkonzepte, aka Organisation tout court, premier groupe fondé par Hütter et Schneider, dont le premier album, Tone Float (1969)… a passablement vieilli (en gros : improvisations chiantes).

Kraftwerk , premier du nom, donc.

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Le premier morceau, « Rückzug », porte en lui les germes d’Autobahn ou Trans-Europe Express : une mélodie ostinato simple mais efficace, un rythme entêtant, mécanique, des sonorités synthétiques. On dirait là une ébauche de « Trans-Europe Express/Metal on Metal ». Au bout de quelques minutes, le morceau s’emballe, vire à l’empoignade déconnante… Suit « Stratovarius », titre en forme de mot-valise concassant Stradivarius avec la Stratocaster — et qui est aussi le nom d’un groupe de metal finnois fondé quinze ans plus tard, même s’il n’y a aucun rapport —, qui commence par des sons lancinants. Suivent quelques instants bruitistes, avant que le morceau ne se mette à caracoler, s’exciter puis retomber et repartir pour un entraînant galop final.

La face B débute avec « Megaherz » : un grondement inquiétant introduit le morceau avant de revenir à quelque chose de plus apaisé — oh, si peu. Ce n’est pas tout à fait la Symphonie pastorale… Comme son titre l’indique, « Von Himmel hoch » est très aérien. Du moins dans ses premières minutes — façon deltaplane voletant doucettement dans des cieux dégagés. Sonnent les sirènes, retentissement des grondements : est-ce la guerre ? La suite part à nouveau en déconnante empoignade (je me répète) à base de batterie, avant de se terminer sur des synthés en folie que n’aurait pas reniés Isao Tomita.

En somme, à l’exception de « Rückzug », ce premier album de Kraftwerk sonne vraiment peu comme du Kraftwerk. Tour à tour planant, improvisé (du moins est-ce l’impression), férocement rythmé, peu synthétique, ce premier album tient plus du krautrock/rock psyché que de l’electro froide que le quatuor mettra au point par la suite.

Mais certains indices présagent déjà de la suite : certaines sonorités, un goût pour le rythme et les mélodies évidentes, sans oublier la pochette, sous influence pop-art, représente un simple plot de signalisation, objet caractéristique de la civilisation industrielle.

Introuvable : oui
Inécoutable : non
Inoubliable : oui

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Le deuxième album de Kraftwerk n’entretient lui aussi que peu de rapports avec le reste de la discographie officielle. Sorti en janvier 1972, il n’a été enregistré que par Ralf Hütter et Florian Schneider — exit les autres. La pochette est un décalque du premier disque — mais l’orange laisse la place à un vert fluorescent (ce qui ne se voit guère sur l’image).

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« Klingklang » occupe l’essentiel de la face A. Il s’agit d’un long morceau instrumental, rythmé et entraînant, presque insouciant, faisant la part belle aux instruments analogiques (flûte, guitares, basse). Quelques effets synthétiques altèrent le morceau, qui perd son allégresse à mi-parcours pour opter pour une tonalité plus mélancolique. Avant de repartir de plus belle, pour trois minutes trépidantes. Long du magma insensé de « Tone Float », longue impro introductive du disque éponyme, c’est là une réussite, maîtrisée, qui donnera d’ailleurs son titre au studio du groupe : Kling Klang. Cette face A s’achève avec le court « Atem », dont le titre signifie « respiration », et qui consiste effectivement en de puissantes inspirations/expirations — celles d’une énorme machinerie ? (Expérimentons, mes bons amis !)

La face B compte quatre morceaux, à tonalité plus rock. « Strom » est un solo de guitare inquiet ; « Spule 4 » est quant à lui un duo inquiétant — c’est d’abord un dialogue de guitare et basse, qui s’estompe et qui laisse la place à des frottements, des glissements… et qui s’enchaîne sur « Wellenlänge », qui poursuit le dialogue sur près de dix minutes. Lentement, le morceau s’emballe. « Harmonika », qui conclut la face B, voit l’instrument du même nom passé au filtre du vocoder. Bon, là, on s’ennuie fermement.

La construction de l’album s’avère typique de l’époque, notamment avec Pink Floyd occupant une face d’un disque avec un unique morceau et complétant l’autre face avec des chansons plus courtes (Atom Heart Mother, Meddle). Dans le cas de Kraftwerk 2, ça n’est pas une réussite, la face A et « Klingklang » surtout, éclipsant totalement la terne face B.

Introuvable : oui
Inécoutable : oui
Inoubliable : non

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Paru un an après Kraftwerk 2, Ralf und Florian (1973) fait encore partie de la préhistoire de Kraftwerk, mais contient déjà en substance ce qui fera l’essentiel des disques suivants. Pour ce troisième disque, Ralf (Hütter) et Florian (Schneider) sont à nouveau seuls (ce que montre bien l’ironique pochette), si l’on omet le producteur Conny Plank, et ont eu le temps, depuis le précédent disque, paru dix-huit mois plus tôt, d’affiner leur son.

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« Elektrische Roulette » possède une mélodie imparable et un rythme entraînant, sur lesquels viennent se greffer des expérimentations synthétiques. De quoi réconcilier avec le groupe ceux que la face B de Kraftwerk 2 avait laissés dubitatifs. « Tongebirge » est un intermède aérien, sans grand intérêt, et très vite éclipsé par le morceau suivant : « Kristallo ». Une mélodie… cristalline, soutenue par une rythmique martiale, enlevée. Les synthétiseurs à fond les manettes, pour un résultat imparable — hormis les soixante dernières secondes, pas les plus inspirées. Enfin, « Heimatklänge » (les cloches du pays) est une nouvelle pièce mélancolique, qui conclut la face A.

Passons à la face B. Comme son titre l’indique fort justement, « Tanzmusik » est une musique à danser. Vive, entraînante, avec en plus quelques clappements de main gentiment désuets, des chœurs lointains faisant « ooooh ». Mine de rien, c’est réussi. Il faudra peut-être attendre 1978 et The Man-Machine pour que Kraftwerk revienne à des morceaux véritablement dansants. Enfin, « Ananas Symphonie » termine le disque. Véritable morceau de bravoure, long d’un quart d’heure. Pas aussi hawaïen que le laisse imaginer le titre, c’est une jolie ballade de guitare, optimiste et ensoleillée.

L’année paraîtra Autobahn, premier album officiel, dont le morceau-titre (qui occupe toute la face A du vinyle) remportera un succès certain. Assez curieusement, le virage tout-synthétique n’est pas encore pris : on entend encore des instruments traditionnels parmi les synthés, et la face B n’est pas bien géniale. Si l’on chipotait (chipotons), on pourrait considérer que Autobahn devrait lui appartenir à la préhistoire du groupe.

Quoi qu’il en soit, le son de Kraftwerk va donc devenir par la suite uniquement machinique : synthétiseurs, boîtes à rythme, avant les ordinateurs. Les trois premiers albums, bien que peu représentatifs, demeurent cependant des curiosités tout ce qu’il y a de plus attachant, qui permettent de saisir l’évolution du groupe.

Dommage que celui-ci donne l’impression de stagner depuis des années : depuis Tour de France (Soundtracks), le groupe continue à tourner, mais avec un répertoire identique, fossilisé. C’est passablement regrettable pour des musiciens ayant un temps incarné l’avenir.

Introuvable : oui
Inécoutable : non
Inoubliable : presque oui