Colossal Youth, Young Marble Giants (Rough Trade, 1980). 15 chansons, 38 minutes.
The Final Day EP, Young Marble Giants (Rough Trade, 1980). 3 chansons, 6 minutes.
Testcard EP, Young Marble Giants (Rough Trade, 1981). 6 instrumentaux, 10 minutes.

On évoquait récemment Boards of Canada et l’aspect très bricolé de leurs premières compilations sur cassettes audio . Il ne faudrait pas non plus oublier les Young Marbles Giants, groupe pas moins secret et à l’existence bien plus brève. De fait, ce trio gallois, fondé en 1978 et composé d’Alison Statton (chant) et des frères Moxham (Philip à la basse ; Stuart à la guitare et à l’orgue), a sorti un unique album, une poignée d’EP, avant de se séparer en 1981. Après cette trajectoire météoritique, les musiciens ont suivi leur carrière, chacun de son côté – notamment Alison Statton, qui a oeuvré au sein de différentes formations au cours des années 80 et 90 (avant de devenir chiropracticienne, selon Wikipédia).

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Ce seul album de Young Marble Giants s’intitule Colossal Youth. Avec un tel nom et un tel titre, impossible de ne pas penser aux kouroï, ces statues de jeunes hommes provenant de la Grèce archaïque (on y reviendra plus bas). Il semblerait qu’avant le LP Colossal Youth, il y ait eu une cassette, autoproduite par le groupe, portant le même titre et comportant une partie des chansons figurant sur le LP, mais faute de l’avoir sous la main… ce billet se focalisera sur le LP.

Des statues grecques, donc. De fait, les quinze chansons composant Colossal Youth se caractérisent justement par un son assez raide et guindé, quasi hiératique, mais empli d’une fraîcheur bienvenue. Le son de Young Marble Giants, c’est cette boîte à rythme artisanale, cet orgue Wurlitzer au son aigrelet, cette basse squelettique, et la voix claire d’Alison Statton. S’il faut coller des étiquettes, celle de « post-punk » est généralement celle que l’on attribue à ce trio, quoiqu’il ait peu en commun avec le désespoir suintant des chansons de Joy Division ou le rock goguenard de Devo . La musique ici est dépouillée, portée par le chant, apaisé et distant, parfois spectral, d’Alison Statton.

Ballade inquiète sur un amant inconnu qui ne vient pas, « Searching for Mr Right » introduit l’album de la plus belle des manières. Minimale au possible, douce et hantée, la chanson fait effet de bout en bout. Toutes celles qui suivent sont à l’avenant, reposant sur les mêmes ingrédients musicaux frustres et un sens mélodique inouï.

Plusieurs chansons reposent sur un usage intensif de l’orgue Wurlitzer : le mélancolique « The Taxi », « n.i.t.a. » où l’orgue fait office de drone jusqu’à un final légèrement inquiétant, « The Man Amplifier » et sa ritournelle. Un titre est d’ailleurs dédié à l’instrument : « Wurlitzer Jukebox », obsédant. Et c’est un morceau instrumental, « Wind In The Rigging », qui vient conclure Colossal Youth : une mélodie pareille à un triste générique de fin, sur laquelle se superposent des fragments captés à la radio.

Pourquoi faire long ? « Less is more » semble être le mot d’ordre de bon nombre de groupes de la même époque, souhaitant trouver l’efficacité dans la concision et couper court aux excès du rock alternatif. Young Marble Giants ne fait pas exception, et les chansons composant Colossal Youth comptent entre deux et trois minutes (« n.i.t.a. », la plus longue, dure 3’30"). Quant aux paroles, elles tiennent souvent sur un timbre-poste, telle « Salad Days » au milieu de la face B:

« Think of salad days
They were folly and fun
They were good, they were young » (« Salad Days »)

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Deux EP enrichissent la discographie de Young Marble Giants. Le premier, The Final Day (1980), en dépit de son titre, semble être paru avant Colossal Youth. L’acte fondateur de Young Marble Giants ? La pochette de l’EP représente précisément un kouroï, et le revers précise : «  Colossal statue of a youth ». Suit un bref texte :

« Young marble giants greeted the sailo from Cape Sounion as he entered the home stretch to Athens. Two basic institutions of Greek art – tensed vitality and geometric structure – are as yet disunited: the sculptor partly carves, partly maps an abstract concept of humane form on the rectangular block. »

Peut-on y voir une déclaration d’intention pour la musique du trio ? Au fil des trois chansons que comptent cet EP (l’étrangement enjouée « Final Day  », la rêche « Radio Silents » et l’étonnante « Cakewalking »), Statton et les frères Moxham proposent aussi des chansons tout juste esquissées, quasiment des improvisations… mais d’une inspiration folle.

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Paru l’année suivant Colossal Youth (1981, donc), l’EP Testcard est un disque qui va davantage dans la concision : le disque dure dix minutes, et des six morceaux, quatre comptent moins de deux minutes, et le plus court, « Sporting », totalise soixante-dix secondes. La pochette présente le disque comme : « six instrumentals in praise and celebration of mid-morning television ». L’EP commence par l’entraînant « Clicktalk », enchaîne avec le pataud « Zebra Trucks » (chanson « inspired by wildlife documentaries », selon la pochette : comment ne pas penser à nouveau à Boards of Canada ?). Sur la face B, on retiendra « The Clock ». Des instrumentaux donc : Alison Statton semble absente de cet EP (son nom ne figure même pas sur la pochette), et le groupe se séparera cette même année 1981.

Et après ? En 1991 sort The Peel Sessions, un disque enregistré lors d’un passage dans l’émission du légendaire animateur John Peel… en août 1980. En 1994, c’est Live at the Hurrah, enregistrement d’un concert datant de l’automne 1980. En 2000, le label Vinyl Japan a publié un album intitulé Salad Days, qui contient pour moitié Colossal Youth et pour moité des faces B. Par la suite, Young Marble Giants s’est reformé en 2006, a donné quelques concerts au fil des années suivantes avant de se séparer définitivement en juin 2016.

Peut-être qu’en raison même de son nom, Young Marble Giants était un groupe qui ne devait pas vieillir. Garder intact la fraîcheur de la jeunesse (les musiciens avaient une petite vingtaine d’années au moment des faits) et arrêter avant que tout se flétrisse. Et graver l’essentiel, non dans le marbre mais dans le polychlorure de vinyle. Nous reste donc une trentaine de chansons inoubliables.

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : tellement