Q: Are We Not Men? A: We Are Devo! Devo, 1978 (Warner Bros.). 11 morceaux, 34 minutes.

« Are we not men?
We are Devo
Are we not men?
D E V O »

Par où aborder Devo ? Par la présentation de ce groupe, fondé à Akron, Ohio au début des années 70, et composé de deux fratries (les frères Bob et Mak Mothersbaugh, les frères Bob (encore) et Gerald Casale, et aussi Alan Myers) ? Par leur premier disque officiel ? Par leur accoutrement ? Ou par leur proximité avec David Bowie — dans l’hypothèse selon laquelle il existerait un axe Bowie, à l’aune duquel tout s’échelonne. (Et votre serviteur d’avoir que son petit cœur de fan bat très fort pour le Thin White Duke.) De fait, le premier album de Devo, objet du présent billet, Q: Are we not men? A: We are Devo!, a été co-produit par David Bowie qui, plus tôt en 1977, avait reçu une convaincante démo du groupe. Mais occupé par le tournage de Just a Gigolo, il a délégué l’essentiel de la production à nul autre que Brian Eno, lequel venait de produire les séminaux Low et "Heroes" du même Bowie. Quant à Devo, c’est à Cologne, au studio de Conny Plank, qu’il a enregistréQ: Are we not men? A: We are Devo! — Plank, qui avait produit les premiers albums de Kraftwerk qu’on évoquait dans un précédent billet.

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Kraftwerk, ce quatuor à l’humour pince-sans-rire ayant pour ambition de ressembler à des robots et de proposer une musique robotique, digne bande-son de l’époque (bon, c’est dit de manière simpliste, mais l’idée y est). Ce qui nous amène aux costumes de scène de Devo : si la tenue de protection chimique jaune est désormais plus associée à Walter White dans Breaking Bad, elle est devenue part intégrante de l’apparence du groupe, en compagnie de l’ « energy dome », cet improbable chapeau rouge (mais si vous préférez, le modèle existe en bleu turquoise) en forme de pot de fleurs renversé à degrés. Si le couvre-chef n’a rejoint l’attirail de Devo qu’en 1980, deux ans après l’album objet de ce billet, on peut toutefois voir dans les atours du groupe une version déconnante de Kraftwerk, avec un même goût pour le second degré et l’emploi de choses tirées d’un monde marqué par l’industrialisation.

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Cette longue introduction pour s’exclamer : tout est lié ! (Oui, bon, forcément : pendant que le punk battait son plein en Angleterre, il se passait plein de trucs intéressants à Berlin, avec un tout petit monde, donc, rien d’étonnant à ce que l’on retrouve les mêmes noms çà et là.)

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Une influence Kraftwerk pour la tenue, Brian Eno et Bowie à la production, que cela donne-t-il musicalement ? Un rock sonnant très new wave, passablement déviant.

Q: Are we not men? A: We are Devo! débute par un « Uncontrollable Urge », aussi… urgent que tordu. Si mes connaissances en solfège s’avéraient moins anémiques qu’elles ne le sont, je pourrais dire que cette reprise se caractérise par des rythmes inhabituels, typiques de Devo. Bref, cette chanson est une véritable déclaration d’intention, qui donne le ton de l’album : pressé (34 minutes au compteur), saccadé, frénétique, pas avare d’humour.

« I got an uncontrollable urge I want to tell you all about it
An uncontrollable urge make me scream and shout »

Suit une reprise de « (I can’t get no) Satisfaction ». La chanson-culte des Tones se mue en un morceau fébrile, complètement instable et qui fait craindre pour la santé mentale de ses interprètes Troisième morceau de l’album, « Praying Hands » ressemble à un gros doigt d’honneur aux puritains de tout acabit :

« Well the left hand's diddling
While the right hand goes to work »

« Space Junk » traite d’un problème très inactuel, la chute de cochonneries de l’espace. Marrant, voilà ; cela permet aussi de préciser que Devo apprécie la SF et abordait de temps à autres ce genre dans leurs chansons. La face A de l’album se conclut en beauté, avec un premier tube, l’accrocheur « Mongoloid  », qui évoque un joyeux trisomique. Aucune idée si c’est à prendre au premier ou au sixième degré. On continue dans le survoltage avec la féroce et ironique « Jocko Homo », qui donne son titre au disque :

« They tell us that
We lost our tails, evolving up
From little snails
I say it's all, just wind in sails
(…)
Are we not men?
We are Devo
(…)
I can walk like an ape, Talk like an ape
I can do what a monkey can do
God made man
But a monkey supplied the glue »

Voilà qui explique le nom du groupe : Devo comme dévolution/désévolution. Une joyeuse dégringolade dans les branches de l’arbre de l’évolution… Et un clip assez dingue :

Pas question de mollir : la face B commence sur des chapeaux de roues, avec l’hystérique « Too Much Paranoias », où le chanteur vient de subir une attaque de Big Mac. « Gut Feeling (Slap your mammy) » est également un tube en puissance, avec sa mélodie furieusement entraînante ; dans ses dernières trente secondes, la chanson part sur autre chose. À première écoute, « Come Back Jonee » évoque une reprise déjantée de « Johnny B. Goode » ; on se situe davantage dans l’hommage décalé, le Jonee du titre préférant s’enfuir avec sa guitare plutôt que de consoler sa copine. Pas sûr d’avoir bien compris de quoi parlent « Sloppy (I Saw My Baby Gettin’) » et «  ;Shrivel Up », peut-être de trucs pas très catholiques (mais sûrement est-ce moi qui ai l’esprit mal placé). Ces deux derniers titres ne faiblissent pas non plus en termes de rythme.

Les premières écoutes de Q: Are we not men? A: We are Devo! peuvent déconcerter, mais l’album finit par révéler ses charmes déviants et goguenards au fil du temps. Assez curieusement, la patte Eno se perçoit peu : de l’aveu même du groupe, les propositions du génial non-musicien n’ont guère été prises en compte, et ses interventions se sont limitées à aux bruitages et à jouer du synthé. Fraichement accueilli lors de sa sortie, Q: Are we not men? A: We are Devo! a toutefois fini par acquérir un statut de classique. Les albums suivants, faisant pour le coup davantage aux synthétiseurs, n’auront pas autant de succès, et le groupe finira par entrer en hibernation en 1990, après Smooth Noodle Maps — avant de revenir sur le devant de la scène avec Something for Everybody vingt ans plus tard.

Musicalement, ce premier album de Devo évoque les Talking Heads — un autre groupe emblématique de new wave dont les meilleurs albums ont été produits par, devinez qui, Brian Eno — et préfigure, avec leur immédiateté frénétique, des groupes plus récents comme Art Brut (Bang Bang Rock & Roll, 2005) ou The Hives (Tyrannosaurus Hives, 2004).

« We must be
D E V O
We must be
D E V O

We must be
D E V O
We must repeat
Okay, let's go »

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui