Les Nourritures extraterrestres, René et Dona Sussan. Denoël, coll. « Présence du futur », 1994. Poche, 304 pp.

Amuse-bouche. En 1897, André Gide publiait un long poème en prose, Les Nourritures terrestres. Quatre-vingt-dix-sept ans plus tard, l’auteur de science-fiction René Reouven lui donnait un prolongement avec Les Nourritures extraterrestres.

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Hors-d’œuvre. L’auteur, René Reouven – qui co-signe avec son épouse le présent roman de son véritable nom, René Sussan –, est un habitué des pastiches, notamment des pastiches holmésiens – on lui doit notamment plusieurs romans rassemblés dans l’omnibus Histoires secrètes de Sherlock Holmes. Mais c’est surtout dans le domaine du roman policier qu’il a oeuvré, avec une quinzaine de romans, dont L’Assassin maladroit, couronné par le Grand Prix de littérature policière en 1971, et d’autres pastiches (encore), rassemblés dans le double omnibus Crimes apocryphes. Le versant science-fictif est plus restreint, comportant quelques recueils parus en Présence du futur, et Les Nourritures extraterrestres… qui est, à sa manière, un pastiche lui aussi. Mais trêve de circonlocutions.

Premier plat. Le jeune Taillevent se trouve être affublé du même nom de famille que ce fameux chef-cuisinier du Moyen-Âge, Guillaume Tirel dit Taillevent, à qui l’on attribue (de manière a priori un peu excessive) le Viandier, ouvrage de référence de la cuisine médiévale en France. Mais notre Taillevent vit, quant à lui, dans le futur et au service de Jean II Lucullus, un fin gourmet… Voilà notre jeune marmiton sur la planète Apicius, où se déroulent les jeux de la Bonniture. Le boulot de Taillevent va consister en glaner des recettes çà et là et de les envoyer à son maître. L’occasion pour lui de montrer toute l’étendue de son talent, car notre marmiton sait tout aussi bien contrefaire des plats extraterrestres avec des ingrédients terriens que l’inverse ! Mais la situation est tendue  : alors que le jeune cuisinier s’amourache de la belle extraterrestre pictorii Naod-E, de plus en plus de cuisiniers aliens disparaissent, les uns après les autres. Jusqu’au moment où c’est Taillevent qui s’évanouit à son tour.

Second plat. À la moitié du roman, changement de narrateur : au tour de Jean II Lucullus de prendre la plume, après la disparition mystérieuse de Taillevent. Comment retrouver sa piste ? Peut-être en suivant l’écheveau d’indices fourni par ses nombreuses déambulations sur Apicius et sa longue liste de fiches de recettes… Difficile d’en dire davantage sans gâcher le plaisir de lecture. À tout le moins peut-on dire que dans le monde mis en place par les deux auteurs, l’apanage des cinq sens n’a rien d’une constante parmi les différentes espèces de la galaxie.

Salades. L’une des formes d’art que la SF évoque peut-être le moins est l’art culinaire. Il est question d’art littéraire, de peinture, de musique , de théâtre (Les Baladins de la Plan ète géante de Jack Vance) voire de formes d’art nouvelles, etc. Néanmoins, la cuisine reste le parent pauvre, quand bien même la nourriture est évoquée, afin de fournir une touche d’exotisme : il est certes bien plus amusant de voir des personnages déguster un alcool au nom improbable, distillé sur quelque exoplanète, plutôt qu’un simple Beaujolais, même goût banane. Mais la nourriture n’est – à ma connaissance — jamais centrale. Chose à laquelle Dora et René Sussan remédient avec Les Nourritures extraterrestres.

Si le roman ne pastiche aucune œuvre ou style donné à proprement parler, le corpus science-fictionnel d’Asimov à Zelazny en passant par bien d’autres classiques – Anderson, Curval, Herbert, Le Guin – lui sert néanmoins de base de travail, les auteurs cités plus haut étant ici considérés comme des explorateurs dont les récits romanesques seraient des comptes-rendus de voyage. Nos deux auteurs ont donc listé les nourritures évoquées dans cette somme de romans et nouvelles, en ont extrapolé des recettes, et ont brodé autour une intrigue policière dans un cadre extraterrestre. Une intrigue sympathique au demeurant. Voilà le lecteur paré à tester des recettes de Gethen, de l’amas d’Alastor, de Mars ou encore Majipoor. Voici tout une promenade à travers la galaxie science-fictive…

Dessert.

Petits os frits en pâte rosée

Référence : Philippe Curval, La Face cachée du désir

Monde : Planète Chula, Étoile Standard (hyperespace)

500 g de cuisses de grenouilles
Huile de friture

Marinade :
4 gousses d’ail râpées
Le jus d’un citron
2 cuillerées à soupe de paprika
Sel

Pâte à beignets :
70 g de farine
1 œuf
30 g de fécule de maïs
1/2 verre d’eau
1 cuillerée de ketchup pour rendre la pâte rosée
Chutney à la mangue douce (épiceries fines anglaises ou indiennes)
1 cuillerée à café de graines de cumin
1 cuillerée à café de graine de sésame

Séparer les cuisses de grenouilles en deux, à la jointure. Les recouvrir avec la marinade. Attendre 2 heures. Par ailleurs, faire une pâte à beignets de type tempura : dans une terrine, mélanger d’abord l’œuf avec un demi-verre d’eau glacée. Y verser, sans cesser de battre sommairement, la farine, la fécule de maïs, le ketchup et une pincée de sel.

Plonger les cuisses de grenouilles dans la pâte ainsi obtenue puis dans la friture bouillante. Éviter de laisser trop dorer, pour ne pas affaiblir la couleur donnée par le ketchup. Enfin, les saupoudrer des graines de cumin et de sésame, afin de leur restituer l’apparence et la saveur du plat évoqué par Philippe Curval lors de son voyage dans l’hyperespace : « bâtonnets frits dans une pâte rosée imprégnée de graines diverses et macérées dans une confiture, en fait, de petits os recouverts de chair tendre et juteuse sous l’onctuosité croustillante du beignet ».

Digestif. En somme, un joli hommage à la science-fiction sous le prisme culinaire, couronné par le GPI 1995. Ne reste plus qu’à tester les recettes…
Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable : oui