Journal de la guerre au cochon (Diaro de la guerra del cerdo), Adolfo Bioy Casarès, roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise-Marie Rosset. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2001.
Dormir au soleil (Dormi al sol), Adolfo Bioy Casarès, roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise-Marie Rosset. Robert Laffont, coll. «  Bouquins », 2001.
Un Autre Monde (De un mundo a otro), Adolfo Bioy Casarès, roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Michel Lafon. Robert Laffont, coll. « Bouquins  », 2001.

Cinq d’un coup, pour conclure notre tour des romans d’Adolfo Bioy Casarès (ABC pour les intimes). Avec Le Songe des héros (1954), l’auteur argentin s’est installé dans une routine, si l’on puit dire, d’un roman par décennie (un peu à la manière d’un Thomas Pynchon ou, pour la musique, d’un Scott Walker – à cette nuance que Bioy Casarès a publié à côté de nombreux recueils de nouvelles). Bref, Journal de la guerre au cochon est son roman de la décennie 60, tout comme Dormir au soleil sera celui des années 70, Un photographe à La Plata celui des années 80 et Un Champion fragile celui des années 90.

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Journal de la guerre au cochon  : voilà un titre qui claque. Mais il n’est pas question de porc au sens littéral du terme dans ce roman. Le cochon, aussi surnommé le hibou, c’est le vieux. Le vioque, le croulant, le papy… Cet hiver-là à Buenos Aires, les jeunes font preuve d’un irrespect de plus en plus marqué envers les personnes âgées. Jusqu’à les battre. Les tuer. Isidro Vidal, homme entre deux âges mais qui a l’impression de pencher du mauvais côté, est l’observateur de ces événements lors d’une semaine folle. Pourtant Isidro ne s’en fait pas trop au début : les événements sont toujours lointains, et ça ne l’empêche guère de continuer à fréquenter ses amis, plus âgés que lui, ni à flirter gentiment avec la jeune Nélida. Ils s’interrogent : faut-il se teindre les cheveux ou pas. Ils se rendent compte qu’ils sont un peu hors du coup, à se perdre dans la ville avec ces rues qui changent de nom tous les vingt, trente ans…

Les événements pourtant sont horribles – ainsi de ce grand-père assassiné par ses petites-filles de six et huit ans. Mais bon, c’est un peu la faute des vieux, ils le cherchent bien : « Dans la vieillesse, tout est ridicule, jusqu’à la peur de mourir. » Certains se posent des questions pratiques : tabasser les vieux dans la rue, ça n’est pas très propre. N’y aurait-il pas des moyens moins brutaux d’exterminer les vieux ? Mais pourquoi les jeunes s’en prennent-ils aux personnes âgées ?

« Dans cette guerre, les jeunes tuent par haine des vieux qu’ils vont devenir. Une haine apeurée. »

Poursuivant la logique amorcée avec Le Songe des héros, Adolfo Bioy Casarès renonce à une intrigue faisant la part belle aux mécanismes, pour se concentrer sur l’humain. Pas d’argument fantastique non plus, tout juste a-t-on affaire à une amorce de dystopie, qui s’effondrera aussi vite qu’elle a commencé.

Pourtant, l’accent est moins porté sur les horreurs de cette guerre parricide (géronticide ?), la plupart du temps à la périphérie du regard, que sur la vie quotidienne des personnages. De fait, l’histoire du Journal est narrée à hauteur d’homme, perçue du point de vue d’Isidro Vidal, individu terne que le vieillissement rend mélancolique.

En 1975, le roman a été adapté au cinéma par Leopoldo Torre Nilsson – l’un des derniers films du réalisateur, décédé trois ans plus tard. Ne l’ayant pas vu (et ne comprenant guère l’espagnol), je me contenterai donc d’en signaler l’existence (et qu’on peut le regarder aisément sur YouTube).

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Continuons brièvement avec la suite de la bibliographie de Bioy Casarès : Dormir au soleil.

L’histoire de Dormir au soleil se présente comme la lettre qu’un certain Lucio – Lucho – Bordenave, horloger à Buenos Aires, écrit à certain correspondant. Marié à Diana, une femme forte et autoritaire, il mène une vie tranquille. Cela l’agace de voir le docteur Sandle, un Allemand, vétérinaire, lui tourner autour. Et les choses commencent à déraper lorsque Sandle lui confie que quelque chose ne va pas avec Diana : l’Allemand lui a proposé d’acquérir un chien, mais Diana ne parvient pas à se décider. Indécis, influençable, Lucho consent à faire interner Diana. Mais par la suite, il s’avère ardu d’avoir de ses nouvelles, voire de la récupérer. Pour compenser l’absence de son épouse, Lucho adopte à son tour, et sans hésiter, une chienne, qu’il décide de baptiser… Diana. Les deux s’entendent à merveille. Mais Diana, la vraie, finit par revenir. Changée. Les psys sont formelles : elle était malade, la voilà guérie. Maintenant, il n’y a plus qu’à soigner Lucho – il ne s’agirait pas qu’il recontamine Diana de sa propre folie. Pris par surprise, Lucho est interné. Il va tâcher de s’évader, et aussi de comprendre de quoi il retourne.

Dormir au soleil revient, sans trop y toucher, aux thématiques présentes dans les premiers romans de Bioy Casarès : le savant fou, l’évasion, et les introduit dans le cadre désormais familier de Buenos Aires. Mais le docteur Samaniego, armé de tout l’appareil médico-psychiatrique, s’avère bien plus dangereux que Morel ou Castel – Lucho l’apprendra à ses dépens. Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. Tout au plus pourra-t-on dire que Bioy Casarès, même avançant en âge, ne répugne nullement à l’argument fantastique – ou plutôt science-fictif, dans le cas présent. Celui-ci est sans cesse repoussé, faisant douter le lecteur de la santé mentale du brave Lucho, personnage qui insiste cependant sur sa fiabilité (« N’oubliez pas, je vous prie, que c’est un horloger qui vous écrit. »), jusqu’à la révélation finale. Une révélation aux implications pas forcément neuves pour l’amateur éclairé de science-fiction, mais qui fonctionne tout de même.

L’œuvre romanesque de Bioy Casarès semble ainsi faite d’itérations de thématiques, de correspondances entre les textes, alternant continuités et contre-pieds. Dormir au soleil est une nouvelle pierre à ladite œuvre, la préférée de l’auteur selon son propre aveu. Pas la mienne – j’avoue une préférence pour Le Songe des héros – mais qui demeure d’une lecture agréable.

À noter que le film a lui aussi bénéficié d’une (relativement) récente adaptation en film TV, Dormir al sol (2010), par un certain Alejandro Chomsky.

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Entre Dormir au soleil et Un Autre Monde, ABC a publié d’autres romans : Un photographe à La Plata (1985) et Un Champion fragile (1993), dont je n’ai que peu à en dire. Bon, quelques mots toutefois. Un photographe à La Plata raconte les aventures de Nicolasito Almanza, photographe de métier, envoyé à La Plata en vue d’un livre sur cette ville ; il sauve la vie d’un étrange vieil homme, Juan Lombardo, qui voyage accompagné de ses deux (magnifiques) filles, Julia et Griselda. Au fil de ce court roman, Almanza est plusieurs fois mis en garde : il ne devrait pas fricoter avec Lombardo, qui serait peut-être le diable, ni fréquenter ses filles. Mais Almanza s’obstine… Si l’ambiance s’avère intéressante, l’intrigue peine à passionner, et l’argument fantastique est des plus faible. Un Champion fragile lorgne du côté des super-héros, et raconte l’histoire de Morales, chauffeur de taxi doté d’une relative super-force. Lorsque sa dulcinée disparaît, Morales part à sa recherche. L’intrigue est mince, l’argument de genre est à peine existant, et se conclut d’une manière scandaleusement expéditive : de fait, l’intérêt réside sûrement davantage dans la description des petites gens de Buenos Aires.

Et l’on termine cette rétrospective sur l’auteur argentin avec son ultime roman. Quoique « nouvelle » soit là un terme plus approprié. Un Autre Monde compte en effet moins d’une trentaine de pages dans l’intégrale Robert Laffont.

Javier Almagro est journaliste, et se retrouve à participer à un vol habité vers la planète 14 (les nouvelles planètes sont numérotées d’après leur découverte ; la Terre possède le numéro 1). Sa compagne Margarita, réticente à le voir partir, se retrouve à faire partie du voyage. Voilà le couple lancé vers les étoiles. La planète 14 s’avère peuplée :

« Avec effroi, [Almagro] se dit que ce n’étaient pas des hommes mais des oiseaux, de grande taille et recouverts de plumes. (…) Autour du bec, ils avaient un visage pas très différent du nôtre, et sous leurs plumes ils cachaient des bras courts, pourvus de mains. Avec les plumes qui les recouvraient, ils n’avaient sans doute jamais eu besoin d’inventer les habits. »

Hormis ce point de détail, la planète 14 ressemble en tout point à la Terre, et c’est à peine si la ville où se rend Almagro diffère du quartier Palermo à Buenos Aires. Almagro et Margarita se sont retrouvés séparés à l’atterrissage, et le premier n’a de cesse de chercher sa compagne.

Si l’œuvre de Bioy Casarès a flirté plus souvent qu’à son tour avec les littératures de l’imaginaire, Un Autre Monde relève de la plus pure science-fiction. Quoique à la sauce ABC, avec une désinvolture concernant la quincaillerie SF pas éloignée de Bradbury. Pourquoi s’embêter à parler du mode de propulsion de la fusée spatiale ? C’est une fusée spatiale, point barre. L’auteur s’intéresse moins à l’exploration de ce nouveau monde qu’à la quête de Javier pour retrouver sa chère et tendre. Les démêlés du héros avec les hommes-oiseaux rappellent La Planète des singes, de loin. Le roman – en fait, plutôt une nouvelle – se révèle d’un intérêt faible, et constitue une curiosité à réserver à ceux voulant tout lire d’ABC.

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Introuvable : tout se trouve dans l’omnibus des romans d’ABC
Illisible : non
Inoubliable : oui, quand même