Le Songe des héros (El sueño de los héroes), Adolfo Bioy Casarès, roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Georgette Camille. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2001.
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Dans l’œuvre d’Adolfo Bioy Casarès, L’Invention de Morel et Plan d’évasion se caractérisent par des décors insulaires et des thématiques semblables. Son troisième roman, Le Songe des héros (1954), en prend le contrepied. Voyons cela de plus près…

Accessoirement, c’est par Le Songe des héros que votre serviteur a découvert Bioy Casarès. J’avais déjà lu son nom associé à celui de Borges, dont je ne me lassais pas de relire le recueil Fictions (et dont je ne me lasse toujours pas), et à voir une vieille édition de ce Songe des héros sur les étagères d'un bouquiniste, je n’ai guère hésité. C’est un roman que j’ai lu, relu, re-relu au fil des années, chaque relecture incitée par l’impression diffuse que j’avais omis de comprendre le sens de ce roman étrange, ne relevant guère du fantastique, lors de ma lecture précédente.

« À la fin des trois jours et des trois nuits du Carnaval de 1927, la vie d’Emilio Gauna atteignit son premier et mystérieux paroxysme. Il est difficile de savoir si, après avoir prévu l’effroyable terme décidé d’avance, quelqu’un aurait pu réussir de loin à modifier le cours des événements. (…) Ce que Gauna entrevit à la fin de la troisième nuit constitua pour lui une sorte d’expérience magique, obtenue et perdue lors d’une prodigieuse aventure. La rechercher et la retrouver devint, pendant les années suivantes, son obsession quotidienne qui le discrédita grandement auprès de ses amis. »

Par ce paragraphe, magique, débute Le Songe des héros. On y suit Emilio Gauna, jeune homme qui gagne un jour aux courses une jolie somme d’argent, qu’il décide de partager avec ses amis en les invitant au Carnaval. Quelle fête… et quelle gueule de bois. Les souvenirs qu’il garde de ces trois jours sont flous, Emilio conserve seulement le sentiment d’avoir touché de près une révélation, l’amour, le mystère des choses. Retour à la grise vie quotidienne. Ou pas si grise, car il rencontre la jolie Clara, fille du sorcier Taboada, tout en continuant à fréquenter ses amis, dont le docteur Valerga, leur « maître et modèle à tous ». Il sort avec Clara, l’épouse sans tarder, ne prend guère en garde les avertissements de Taboada. Ce qui meut le jeune homme, ce pour quoi il s’impatiente, c’est de pouvoir retourner au Carnaval, et de réitérer l’expérience mystique de 1927 afin d’espérer comprendre cette expérience ineffable…

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Par rapport à la « méthode » établie dans L’Invention de Morel et Plan d’évasion, Le Songe des héros représente donc une rupture stylistique. Il n’est plus question d’îles lointaines : le roman s’ancre en un lieu (Buenos Aires) et une époque (1927-1930) précis. Impossible de rattacher de près ou de loin ce troisième roman de l’auteur à la science-fiction, nulle invention étrange ne se dissimule dans ses pages ; c’est à peine si on peut lui apposer l’étiquette « fantastique ». Pas de savant fou, même s’il y a un individu qui se prétend sorcier ; on y lit de vagues prémonitions de désastres individuels à venir, mais le roman est essentiellement réaliste. Enfin, du réalisme fantastique, car, il n’empêche, l’atmosphère tour à tour chaleureuse et pluvieuse, maussade et mystérieuse qui l’imprégne l’amène vers les territoires indistincts de ce courant littéraire. Impossible de quitter réellement la Buenos Aires décrite par Adolfo Bioy Casarès dans ce roman… Pas de grandiose révélation finale (encore que…), ce Songe y préfère au fantastique la description du quotidien portègne à la fin des années folles.

De fait, Le Songe des héros demeure une lecture des plus élusives. Un brin ennuyeux par moment, à la manière d’un dimanche pluvieux où l’on est erre, désœuvré, ce roman reste cependant en mémoire, avec la texture d’un rêve inquiet.

À noter que le roman de Bioy Casarès a bénéficié d’une adaption filmique en 1997, El Sueño de los heroes, par l’acteur-réalisateur Sergio Renán. Ne parlant pas un mot de la langue de Cervantès (voilà ce que c’est d’être germaniste), je me contenterai de signaler que les hispanophones peuvent le regarder sur YouTube (et, au vu des images, ça n’a pas l’air transcendant).

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Introuvable : oui (sauf d'occasion)
Illisible : nullement
Inoubliable : oui