Réalité, Quentin Dupieux (2015). 87 minutes, couleurs.

Dans Réalité, la réalité n’est pas ce qu’elle est. La réalité est un film, pour commencer. Et ensuite ? C’est aussi une petite fille. Bon, c’est compliqué. Récapitulons…

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En Californie, de nos jours… La jeune Reality, sept ans, découvre une cassette VHS dans le sanglier qu'a abattu son père, et veut découvrir ce qu'il y a dessus. La réalité commence à se détraquer, un peu, lorsque la mère de la fillette se met à lui lire une histoire qui correspond aux événements que celle-ci vient de vivre. Mais Reality s’avère en fait le personnage d'un film produit par Bob Marshall, pour qui Jason Tantra a bossé. Maintenant, Jason est cameraman dans une émission culinaire et nourrit dans le même temps un projet de film d'horreur qu’il va à soumettre à Marshall : une histoire où les télés se piquent d’émettre des ondes néfastes pour les cerveaux humains.

« –… mais subitement, les postes de télévision deviennent très méchants.
– Quels postes de télé ?
– Tous… »

Le producteur est carrément partant, mais avant de signer le contrat, il exige de Jason que celui-ci lui trouve un gémissement de douleur parfait, celui pour lequel il veut obtenir l'Oscar du meilleur gémissement. Et Jason de se mettre en quête dudit meilleur gémissement, ce qui ne plaît guère à son épouse, psychiatre dont l'un des patients est le directeur de l'école où se rend une petite fille nommée Reality qui aimerait découvrir le contenu de cette mystérieuse VHS…

Réalité , c’est un peu la rencontre improbable entre le David Lynch de Mulholland Drive et Groland, le tout saupoudré de Philip K. Dick. La réalité, les rêves, la fiction, tout s’imbrique et se télescope peu à peu puis de plus en plus, dans une Californie étonnamment terne. On y croise un animateur de télé déguisé en rongeur, un majordome allemand poli jusqu’à provoquer l’inquiétude, un dirlo aimant se travestir mais sans l’assumer complètement… Au deux-tiers du film, alors que tout semblait se dérouler gentiment, quoique bizarrement, la réalité dérape crescendo et ne retrouve jamais plus sa normalité (passe-t-elle dans la quatrième dimension ?). Jason Tantra, joué par un Alain Chabat réjouissant, n’y comprend plus rien ; le spectateur non plus, mais rien de grave.

« – Je suis confus. Que se passe-t-il ?
– C’est une crise d’eczéma, à l’intérieur. »

Questionnant les notions de logique, de narration et de cohérence, l’ensemble est d’une fraîcheur bienvenue, absolument pas poseur pour un sou. Le film s'embarque dans un délire de réalités imbriquées, qui, avec un autre cinéaste (tiens, Nolan pour prendre un exemple sur qui il est (trop) facile de taper) aurait pu donner un résultat très prétentieux, « Regardez comme je suis malin ». Mais ça n’est pas Inception. Ici, tout le monde s'amuse, Quentin Dupieux en premier lieu, et les spectateurs ensuite – ce n'est pas la moindre des choses. On pourrait s’amuser à dessiner des schémas pour déterminer qui/quoi/où, mais cela finirait par ressembler à des gribouillis évoquant la représentation simpliste d’une mousse quantique. Et il n’est pas assuré qu’il existe une explication finale justifiant tout.

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Le professeur travesti rencontre le présentateur-rongeur…
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À la recherche du meilleur gémissement de douleur du monde…
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Jason Tantra, coincé dans un rêve.
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Waves, film terrifiant…
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Tout est lié…
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Mise en abyme…

Réalité voit Quentin Dupieux refaire appel à des acteurs aperçus dans ses précédents films : Eric Wareheim (le directeur d’école) jouait dans Wrong Cops, Jonathan Lambert dans Steak, Thomas Bangalter (aka la moitié de Daft Punk) et Roxane Mesquida (Rubber) viennent faire un caméo. On notera également un clin d’œil à ce même Rubber, et on ne pourra pas s’empêcher de remarquer que le film d’horreur prévu par Jason Tantra a des faux airs de Wrong Cops – mais en mode gore. L’ensemble forme une continuité avec le reste de la filmographie du cinéaste, sans que celui se répète pour autant dans ses thématiques. Ici, on a affaire à une satire amusante du microcosme hollywoodien, représenté ici par le producteur inconstant Bob Marschall, Zog le documentariste prétentieux et hermétique, Jason Tantra l’idiot idéaliste qui arrive bouche en cœur avec une idée pourrie et qui s’échine à trouver le meilleur gémissement du cinéma…

À noter que Réalité est le premier long-métrage de Dupieux à ne pas reposer sur sa musique – dans notre réalité, faut-il le rappeler, Quentin Dupieux sévit aussi sous le nom de Mr Oizo. La bande-originale provient d’une pièce de Philip Glass, Music With Changing Parts, dont notre réalisateur utilise un bref fragment pour seule musique, avec pour résultat de le faire sonner comme du John Carpenter en mode minimaliste-répétitif. Ces quelques notes à l’orgue répétée au fil du film finisse par instiller une certaine inquiétude. Si le cinéma de Dupieux se fonde sur l’absurde et la douce déconnade, l’inquiétude demeure toujours sous-jacente.

Si l’on récapitule : Nonfilm était un ovni expérimental curieux, Steak tentait d’assimiler l’humour crétin d’Eric & Ramzy avec un certain bonheur, Rubber était fou et plaçait la barre super haut,Wrong était fou mais moins, Wrong Cops était fou mais inégal – et Réalité… Wow. Maîtrisé sur toute la longueur (à la différence des précédents), Réalité est tout bonnement le meilleur film de Dupieux, un réjouissant chef d’œuvre d’absurdité. Ce n’est pas peu dire qu’on attend vivement la suite.

Introuvable : nullement
Irregardable : nullement
Inoubliable : oui