Rubber, Quentin Dupieux (2010). 82 minutes, couleurs.

Certains pitchs sont juste magiques. Celui de Rubber l’est en particulier.

Rubber raconte l’histoire d’un pneu tueur…

Si le sense of wonder absolument incroyable de cette affirmation ne vous a pas frappé, ré-essayons : c’est l’histoire d’un pneu tueur. D’un pneu. Tueur. Vous savez, le pneu, ce truc qui sert à faire en sorte que les voitures roulent. Et qui tue des gens.

Il faut bien reconnaître que les pneus sont honteusement dépréciés dans notre société : bien pratiques pour permettre à une bonne part de nos véhicules de rouler, de la simple brouette jusqu’aux poids-lourds, dès qu’ils sont usés, on s’en débarrasse. Leur triste destin n’est plus que de servir de récipients à d’infâmes bouillons de culture, du genre incubateurs à larves de moustiques (il est étonnamment difficile de retirer l’eau qui s’accumule dans un récipient toroïdal du genre pneu) ou d’être brûlés lors de piquets de grève ou d’émeutes.

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Bref, dans Rubber, tout commence dans un désert américain. Un policier se pointe et explique, face caméra, que bon nombre de films n’ont pas de sens :

« In the Steven Spielberg movie E.T., why is the alien brown? No reason. In Love Story, why do the two characters fall madly in love with each other? No reason. In Oliver Stone's JFK, why is the President suddenly assassinated by some stranger? No reason. In the excellent Chain Saw Massacre by Tobe Hooper, why don't we ever see the characters go to the bathroom or wash their hands like people do in real life? Absolutely no reason. (…) Ladies, gentlemen, the film you are about to see today is an homage to the "no reason" – that most powerful element of style. »

Voilà déjà une chose de posée. L’on découvre alors que le policier s’adresse à un groupe de spectateurs. Ceux-ci, munis de paires de jumelles, attendent que le spectacle commence. Générique sur fond de wasteland. Dans un coin de désert pas moins sali d’ordures que les autres gît un pneu. Il frémit, finit par se dresser et, comme après un lendemain de cuite, avancer cahin-caha. Très vite, le caractère maléfique du pneu se fait jour : face à une bouteille en plastique. Il la palpe, hésite, finit par l’écraser. Plus loin, une bouteille en verre résiste. Le pneu de se mettre à frémir et de faire exploser, par télékinésie, la bouteille récalcitrante. Et ce pouvoir fonctionne aussi sur les êtres vivants.

Plus tard, le pneu finit par atteindre une route, où il se fait dépasser par une jeune femme en voiture. Une femme (la jolie Roxane Mesquida) dont il tombe amoureux et qu’il va suivre. Mais quelque chose ne va pas. Les policiers ne savent pas comment terminer l’histoire. Que faire alors sinon se débarrasser des spectateurs ? Il reste également le problème du pneu, dont il va bien falloir s’occuper…

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Rubber cultive le nonsense et le « no reason » sans pour autant renoncer à être un pur film de genre, véritable thriller/slasher réjouissant dans son décalage. Le personnage du pneu est une trouvaille extraordinaire, que le film parvient à rendre réellement terrifiant – nonobstant son intrinsèque caractère ridicule. Après tout, pourquoi pas un pneu : le cinéma d’épouvante nous a déjà proposé des cassettes vidéos maléfiques (Ring, 1998), un ascenseur hanté (L’Ascenseur, 1983), des lapins géants (Les Rongeurs de l’apocalypse, 1972) voire des clowns extraterrestres (Killer Klowns from outer space, 1988, mais l’aspect bis y est clairement assumé). Dans le potentiel ridicule, Rubber n’a pas à rougir, et s'octroie même le luxe d'un gros clin d'œil à Hitchcock lors d'une scène.

Néanmoins, le dispositif narratif, rappelant celui de Nonfilm, déconcerte, et n’est probablement pas l’aspect le plus convaincant du film. Dans Réalité, film sur lequel on reviendra en temps voulu, Dupieux fera mieux.

Si Nonfilm était une amusante mise en jambe et Steak un objet hybridant l’humour d’Eric et Ramzy avec la folie douce de Dupieux, Rubber s’avère un creuset dans l’œuvre filmique de notre réalisateur, qui contient les germes des films suivants : les personnages de flics improbables, une Californie ensoleillée mais terne, les dispositifs narratifs bizarres.

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Dans la suite de la filmographie de Dupieux, ce film va acquérir une dimension méta, au fil d’easter eggs : dans Wrong Cops, on voit au détour d’une scène des personnages regardant Rubber, tandis que l’on peut distinguer dans Réalité un cinéma ayant Rubber 2 à l’affiche… (Il est vrai que la dernière scène de Rubber tease ironiquement une éventuelle suite.)

Coup de maître, en tous cas.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : pas qu’un peu !