ZAC, Pierre Christin. Grasset, 1981. GdF. 260 pp.

Sur le blog, votre serviteur s’est intéressé à Pierre Christin ces derniers temps – relecture de « Valérian et Laureline » pour le Bifrost hors-série BD & SF oblige. Après Lininil a disparu, dispensable roman mettant en scène les deux agents spatio-temporels, et Le Sarcophage, projet factice d’un « Musée des musées » situé en plein cœur de la centrale de Tchernobyl, on remonte dans le passé de l’œuvre de notre auteur avecZAC – Zone d’Aménagement Concertée, son troisième livre publié après Les Prédateurs enjolivés et le recueil Le Futur est en marche arrière. Notons que la couverture est signée Jean-Claude Mézières… qu’on a connu plus inspiré.

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La thématique de l’urbanisme est chère à Christin, et se retrouve notamment dans la trilogie des « Légendes d’aujourd’hui », trois bandes dessinées en collaboration avec Enki Bilal, en particulier Le Vaisseau de pierre et La Ville qui n’existait pas. Dans la première, on voit les habitants d’un village breton lutter contre les plans d’un promoteur immobilier ; la seconde, située dans un Nord de la France marqué par la fin de l’ère industrielle, nous montre l’édification d’une ville censément utopique destinée à accueillir les travailleurs.

« Ce que je veux dire, c’est que Paris, on ne le voit presque plus des Églantiers, parce que, entretemps, quelque chose a poussé entre les deux. Pas vraiment une autre grande bille, non. Pas non plus un chapelet de petites villes. Non. Quelque chose d’à la fois mollasson et anguleux, sans début ni fin, avec de grosses barres horizontales qui écrasent un gribouillis de taches rouges au milieu de lopins d’un vert sale, avec des pâtés verticaux blanchâtres qui tout d’un coup brisent la courbe d’un vallonnement avec des trouées brutales comme un giclement de laser gigantesque qui autour de son parcours admirablement rectiligne n’aurait laissé que des amoncellements informes et saignants.
Bref, je suppose qu’on appelle ça la banlieue, la périphérie, le phénomène suburbain, l’explosion citadine, et même (oui, il faut le lire pour le croire) le redéversement centrifuge… Moi j’appelle ça le chancre. Insensiblement, il ronge tout sur son passage. Il n’y a plus ni ville ni campagne, il y a quelque chose de vague, innommmé, innommable (…). »

ZAC se situe à l’époque de rédaction du roman, grosso-modo la fin des années 70, et se présente comme une collection de documents rassemblés par plusieurs compilateurs. Il y a d’abord des échanges et remontées de courriers au sein d’un ministère, courriers relatifs à la thèse d’un certain Michel Durban. Le corps du livre comprend les documents réunis par Durban, les annotations de ce dernier, les remarques de son directeur de thèse, Etienne Vendée, ainsi que les commentaires plus ou moins amusés d’un individu haut placé. Et Christin d’alterner les styles : prose administrative, épistolaire, journal intime, retranscription d’enregistrement audio ou vidéo, etc.

Tout se déroule à Saint-Martin-des-bois, petite commune fictive située en région parisienne, et en particulier au quartier des Eglantiers. Que ce soit Jean Doineau, l’écrivain bien à droite qui n’écrit plus grand-chose, Frédéric Dallencourt, le cinéaste engagé, ou le jeune et brillant Olivier Sartel, tous sont d’accord sur un point : quelque chose ne tourne plus rond aux Églantiers. Les origines en sont-elles à chercher dans ce qui s’est déjà passé ou dans ce qui se prépare ? Car la banlieue s’étend de plus en plus et certains veulent transformer ce patchwork disparate de villages en une unité rationnalisée, faite de ZAC, de ZAD, de ZUP, etc. Fatalement, les choses vont craquer, et Michel Durban en sera le témoin objectif – quand bien même son maître de thèse peine à voir l’intérêt de son travail.

Il faut reconnaître que Durban a du mal à couper dans le vif du matériau qu’il a recueilli, qu’il a plutôt tendance à se laisser dépasser par les anecdotes – et les reproches d’Etienne Vendée à Durban, parfois injustes mais parfois très justifiés, peuvent tout à fait s’appliquer à Pierre Christin. Le roman commence de manière intrigante, mais se perd en chemin, s’éparpillant dans des digressions pas toujours passionnantes. De fait, la tension dramatique peine à monter et le dénouement apparaît précipité. Si par endroit, ZAC flirte, de loin, avec les littératures de genre – espionnage, voire un soupçon de science-fiction, avec l’enfant en scaphandre –, il n’en fait absolument rien. Dommage…

Comme dans Le Vaisseau de pierre ou « Valérian & Laureline », Pierre Christin n’oublie pas les laissés pour compte de la société, en particulier les immigrés. Ici, il s’agit d’un travailleur d’origine turc, dont Durban joint une lettre à sa famille à son dossier. Mais… là aussi, ça ne dépasse pas le stade de l’anecdote.

« … les projets grandioses qui vont balayer nos colline ? Extraordinaire vocabulaire technocratico-paranoïaque des aménageurs qui vont tous nous faire déménager. Désenclavement programmé, schéma directeur, tracé axial, pénétrantes paysagées, environnement remodelé, abords réhabilités, zone d’aménagement concerté (ou différé il est vrai), A.P., E.R., P.M.E., P.R.D.E., F.B.C.F., O.P.H.L.M., R.O.R. J’en passe et des meilleures. En clair : balayez-moi ça – et avec, les fourmis qui s’y trouvent – pour une belle autoroute, des grosses rocades, un centre commercial mahousse, bien d’autres choses encore, je suppose.  »

Christin se garde toutefois bien d’opposer bêtement de vilains politiciens contre de braves habitants de quartier : les uns sont peut-êtres vils, cramponnés à leur fonction électorale, mais les résidents des Eglantiers s’avèrent loin d’être au-dessus de tout reproche, comme aime à le rappeler le personnage de l’acariâtre Jean Doineau. Le quartier comporte ses meurtriers, ses voleurs, ses violeurs… Là où Ballard aurait proposé un roman faisant preuve d’un glauque glaçant, Christin opte pour un sordide et une mesquinerie toute française, où les blessures de l’histoire (la collaboration, la guerre d’Algérie) ne sont pas encore pleinement refermée.

Sur la forme, ZAC évoque Le Dossier 51 (1969) de Gilles Perrault, roman d’espionnage consistant en un ensemble de documents (mémos, notes de service, comptes rendus divers, etc.), et qui a bénéficié d’une adaptation cinématographique reprenant ce procédé pour un résultat surprenant, un brin aride.

Par moment, on se surprend à penser à L’Aménagement du territoire (2014) d’Aurélien Bellanger : un titre houellebecquien en diable, une prose quasi-wikipédienne, mais une ambition réelle, ne dédaignant pas les mauvais genres (même si le flirt avec la SF ne réussit guère à Bellanger, en particulier avec la conclusion quelque peu ratée de La Théorie de l’information) et s’intéressant de près à la matière même de l’Hexagone.

Il est certes un brin catégorique de juger sur la foi de deux romans, mais Lininil a disparu et le présent ZAC m’apparaissent tous deux comme des déceptions. Deux romans au fond intéressant mais décevant sur la forme. De quoi préférer Pierre Christin comme scénariste.

Introuvable : oui (quoique le roman existe depuis peu sous forme numérique)
Illisible : non
Inoubliable : non