L’Écume de l’aube, Roger Leloup. Casterman, 1999. 120 pp. GdF.
Lininil a disparu, Pierre Christin. Mango, 2009. 268 pages, GdF.

Parmi les fleurons que compte la bande dessinée de science-fiction, il y a Yoko Tsuno, la plus asiatique des héroïnes de la BD franco-belge. Ses aventures sont faites d’une science-fiction teintée d’un soupçon de fantastique, tantôt située sur Terre, tantôt dans l’espace, sur la planète Vinéa que peuplent des extraterrestres humanoïdes à la peau bleu clair.

Yoko Tsuno, ce sont vingt-sept bandes dessinées, dessinées par Roger Leloup sur plus de quarante ans de carrière – le dernier tome en date est paru en 2015. Et un unique roman, le présent L’Écume de l’aube, sous-titré « La première aventure de Yoko Tsuno ».

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Soyons précis : L’Écume de l’aube n’est pas pour autant l’unique roman de Roger Leloup. Il a été suivi par Le Pic des ténèbres, paru quatre ans plus tard, et couronné au passage par un Grand Prix de la Science-Fiction française.

Leloup avait déjà eu l’occasion de se pencher sur le passé de son héroïne dans La Fille du vent (1979), quatorzième aventure de la série : Yoko revient au Japon lorsqu’un ami de sa famille la prévient que son père se prépare à commettre une folie. Seiko Tsuno, ingénieur, est engagé dans un duel contre Ito Kazuki, ancien collaborateur devenu ennemi. Le deuxième provoque des typhons artificiels, dans le but d’en faire une arme, que le premier s’échine à détruire.

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« ll est difficile de recomposer les premiers souvenirs de la vie. Ils vous apparaissent, le plus souvent, incomplets et indéfinissables, ou sous la forme d’une image dont l’enfance a exagéré l’importance. Tout ce que Yoko connaissait de sa famille, elle l’avait glané à l’écoute des conversations. Les Tsuno n’avaient jamais été très fortunés et si la grande maison, bâtie sur l’éperon rocheux faisant face au couchant, faisait l’envie de la modeste population de l’île du Songe, elle n’était qu’un héritage offert par les générations antérieures à celle du présent. »

L’Écume de l’aube entreprend de raconter l’enfance de Yoko, au travers d’une chronique familiale. On y croise ainsi les parents de notre héroïne japonaise, ainsi que son grand-père : vieil homme aigri, celui-ci va se laisser amadouer par la fraîcheur et la vivacité d’esprit de la petite Yoko. Surtout, elle va le convaincre de se relancer dans une entreprise demeurée inachevée : la création d’une perle transparente. Une œuvre ardue, la production d’huîtres perlières s’avérant un labeur long et aléatoire – comme va le comprendre la jeune Yoko, qui devra apprendre la patience, entre autres qualités. Sur la fin du livre, la chronique familiale se teinte de «  detective story », et le terme de l’aventure, des années plus tard, verra notre héroïne acquérir les valeurs et les caractéristiques qu’on lui connaît dans la bande dessinée – le respect, l’honnêteté, la patience, un goût immodéré pour l’aventure. De fait, L’Écume de l’aube ne consiste pas vraiment en une aventure spécifique d’une jeune Yoko, mais bien en la narration d’un parcours initiatique, façon « origin story ».

Après un bref prologue un brin surécrit, le style de Roger Leloup dans L’Écume de l’aube atteint vite une qualité qui ne varie guère, et l’on prend grand plaisir à suivre les évolutions de la jeune Yoko. Une histoire narrée à la hauteur de la jeune enfant, sans niaiserie. De jolis crayonnés du dessinateur ponctuent le roman.

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Si les BD Yoko Tsuno demeurent toutes disponibles, L’Écume de l’aube (tout comme Le Pic des t énèbres) s’avère malheureusement épuisé (on peut le dénicher d’occasion, mais à des prix souvent prohibitifs), dommage.

Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable  : oui

*

Profitons de l’occasion pour écrire quelques mots sur une autre bande dessinée elle aussi adaptée en roman : Val érian et Laureline. On ne présente plus Valérian, agent spatio-temporel qui, en compagnie de la sublime Laureline, arpente bon nombre de planètes exotiques, à la recherche de Galaxity. En 2009, les aventures de l’irrésistible duo touchaient à leur fin : Christin et Mézières se préparaient à publier L’OuvreTemps, ultime volume de la série censé y apposer un point final.

Lininil a disparu

Lininil a disparu nous propulse sur Point Central, cet astre artificiel rassemblant des émissaires de chaque peuple de la Galaxie – sauf de la Terre, vue que celle-ci n’existe plus depuis les événements narrés dans le dyptique Les Spectres d’Inverloch/Les Foudres d ’Hypsis. Le ConSec est confronté à plusieurs problèmes, le premier d’entre eux étant le kidnapping du biprince Lininil, venu de la lointaine et mystérieuse planète Extrêma. Sans oublier des troubles par ici, des trafics par là, et une grève des Zools – les prolétaires de PC. Recommandés au ConSec par les inénarrables Shingouz, Valérian et Laureline vont devoir mettre bon ordre dans tout ce bazar, avant d’enquêter sur la disparition du biprince. Une enquête qui va les emmener sur Paradizaz, où se réunit tout le gratin des ultrariches de la galaxie.

Lininil a disparu s’adresse essentiellement aux aficionados de la série de Christin et Mézières. L’histoire fait de multiples clins d’œil aux aventures passées, en faisant intervenir des personnages bien connus (outre les Shingouz, le transmuteur grognon de Bluxte et des schniarfeurs, on y voit aussi la déesse Kistna deSur les frontières, les centaures des Armes vivantes, la triple divinité des Foudres d’Hypsis, le trio Tlocq, Na-Zultra et S’Traks des Cercles du Pouvoir, le Quatuor Mortis et le sultan d’Iksaladam d’ Otages de l’ultralum). Pour qui ne les a pas lues, c’est dommage. Autre point potentiellement ennuyeux, le roman peine à s’intégrer dans la continuité : si Valérian et Laureline reconnaissent S’Traks, le colonel Tlocq et Na-Zultra n’ont aucun souvenir d’avoir croisé le couple dans le quinzième album. Bon, Valérian et Laureline, ayant vécu dans deux réalités (celle où Galaxity existe, et celle où elle a disparu), ne sont pas à un paradoxe près. Quant au biprince, il évoque l’imperoratriz de la série L’Incal.

Là où ça coince, c’est que Valérian et Laureline, ce n’est pas seulement les scénarios de Christin, ce sont aussi les dessins de Mézières. Dépourvue de ces derniers (hormis la couverture), cette aventure y perd beaucoup. L’histoire est, au mieux, sympathique : ça dénonce les manigances des ultrariches (pour un peu, le roman se lirait de manière complotiste) ; un discours certes salutaire, mais amené de manière un peu trop évidente et sans grande subtilité. Par ailleurs, Christin tente de proposer une aventure à la tonalité légère, avec bon nombre de remarques censément amusantes du narrateur et de jeux de mots basés sur la langue française… qui tombent à plat (selon moi). L’humour est certes la chose la moins partagée du monde, et les jeux de mots, dans un contexte où, de toute évidence, personne ne parle français mais plus probablement un idiome future, me hérissent le poil. Ça n’est juste pas cohérent. (Et pas très drôle, dans le cas présent.)

Bref, en fin de compte, Lininil a disparu me paraît constitué un roman assez dispensable, même aux afficionados de « Val érian et Laureline ». Lisons, relisons, plutôt les BD.

Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable : non