Les villes de l’espace [The High Frontier], Gerard K. O’Neill, traduit de l’anglais [US] par Christian Léourier, préface de Gérard Klein. Robert Laffont, coll. « Les Visages de l’avenir », 1978 [1976-78], 380 pp.

En conclusion du billet sur Third Law, cet album de Roly Porter qui aurait dû servir de BO à Interstellar, on s’exclamait : « Vers l’espace ! » Ça tombe bien, Les Villes de l'espace, ouvrage de prospective spatiale, Gerard K. O’Neill se situe pile dans le ton.

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À noter que ce texte est paru dans l’éphémère collection « Les Visages de l’avenir », sous la direction de Gérard Klein, qui signe la préface, un brin distanciée, des Villes de l’espace. Le premier titre de la collection était Les 10 000 prochaines années, ouvrage de prospective d’Adrian Berry (que je suis fort curieux de lire) ; le troisième et dernier : Allonger la vie : une approche scientifique, par Albert Rosenfeld. Les Villes de l’espace (tout comme Allonger la vie) bénéficie de la traduction élégante de Christian Léourier (à en juger par sa bibliographie sur nooSFère, ce sont là ces deux seules traductions).

La traduction française a ceci de particulier qu'elle condense les deux éditions américaines du texte : la première édition de 1976 et la deuxième, sur le point de sortir quand C. Léourier finalisait sa traduction. En conséquence de quoi, l'éditeur a choisi de fusionner les textes, précisant quels sont les passages supprimés de la seconde édition (surtout tout ce qui relève de données chiffrées).

Bref. En exploration spatiale et en science-fiction, O’Neill est connu pour avoir imaginé les cylindres qui portent son nom : ce sont les villes de l’espace donnant son titre au présent ouvrage, des habitats spatiaux cylindriques conçus pour abriter la vie de manière durable, dans la perspective de la conquête du système solaire par les humains, et que l’on retrouve régulièrement en science-fiction. Il s’agit moins de SF que de science : O’Neill, physicien de formation, tâche de faire le tour de la question et, loin de se contenter d’affirmer qu’il faut aller dans l’espace, indique aussi la manière de le faire.

O’Neill se base sur plusieurs constats : la population humaine augmente, mais la quantité de ressources diminue et poursuivre au rythme actuel (de 1976) amènera instabilité. L’auteur se base entre autres sur l’ouvrage de Robert Heilbronner, An Inquiry Into the Human Prospect (1974), qui estime nécessaire des changements drastiques dans la société pour répondre aux crises futures, liées à la demande en énergie et la population. L’ouvrage de Heilbronner semble, au vu des extraits, assez orienté, mais passons.

Au deuxième chapitre, « L’Avenir de l’homme sur Terre », O’Neill détermine quatre objectifs primordiaux pour l’humanité dans son ensemble :

« 1. Mettre fin à la misère et à la faim pour tous les êtres humains.
2. Trouver un espace vital de qualité pour une population qui doublera dans quarante ans et triplera au cours des trente prochaines années suivantes, même si les prévisions optimistes concernant les taux de croissance démographique se réalisent.
3. Parvenir au contrôle de la population sans guerre, sans famine, sans dictature et sans coercition.
4. Accroître la liberté individuelle et le champ des possibilités offertes à tous les êtres humains. »

Sur le papier, ces points n’ont rien d’échevelés, et apparaissent même plutôt louables. La solution que préconise O’Neill apparaît simple : aller dans l’espace, y construire des habitats spatiaux – des « Îles » – capables d’héberger des milliers de personnes sur le long terme et de servir de base pour l’exploitation des astéroïdes. Des Îles abritant fermes, villes, usines… Tout un microcosme. L’auteur en imagine différents modèles, cylindriques ou sphériques, de différentes capacités, et se pique de proposer au sein de son ouvrage de vraies-fausses lettres, où des familles de ces villes de l’espace narrent leur quotidien à ceux restés sur Terre – des échanges épistolaires aussi mignons que désuets, pas super crédibles dans la forme, et servant davantage à illustrer le propos. En matière d’illustrations, on préfèrera celles qui constituent le cahier central du livre :

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Deux cylindres O'Neill
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Une sphère de Bernal
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Vue en coupe d'un tore de Stanford
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L'intérieur d'un cylindre O'Neill

Publié quelques années après les premiers pas de l’homme sur la Lune et la fin du programme Apollo, à une période où l’URSS existait encore (mais pour une quinzaine d’années seulement), Les Villes de l’espace exprime le regret de son auteur que les systèmes économiques dominants ne favorisent pas les programmes spatiaux sur le moyen ou le long terme. La logique capitaliste privilégie le court terme et le retour rapide sur investissement, tandis que le modèle socialiste imposé dans les pays d’obédience soviétique cherche à perpétuer une même situation présente (l’ère Brejnev dans l’histoire soviétique est d’ailleurs plutôt synonyme de stagnation). Et O’Neill d’encourager à dépasser ces modes de réflexion. Selon l’auteur, la résolution des problèmes sur Terre passe par l’essor dans l’espace, afin de faire diminuer la pression démographique et énergétique sur notre monde natal. D’autant que la Terre, à l’instar des autres planètes, est certes spacieuse, mais ce genre de puits de gravité s’avère une de ces tannées quand il s’agit d’en partir, et demeure toujours à la merci d’un astéroïde indélicat. Bref, ces Îles pourraient fort bien devenir de véritables arches de Noé. Toujours terre à terre quand il le faut, O’Neill prend cependant bien soin de considérer l’aspect économique de ses Îles, tant le coût de leur construction que leur rentabilité et la façon dont elles participeront à l’économie – ce qui donne au livre quelques passages économiques un brin arides, mais prouvant qu l’auteur a voulu réfléchir à tout.

O’Neill esquisse également les étapes nécessaires à la construction de ces Îles : les édifier sur Terre serait un non-sens énergétique, mieux vaudrait le faire depuis l’espace. D’autant que le stock de matières premières sur notre planète est vite limité, à l’inverse de la Lune et des astéroïdes. Surtout, il y a là-haut une source d’énergie inépuisable (à nos échelles de temps), à savoir : le soleil. (Bon, il y a le problème des rayons cosmiques, c’est vrai…) Les matières premières seraient d’abord extraite de notre satellite, où il faudrait certes préalablement installer une base permanente, puis expédiée en orbite, où elles seraient ensuite traitées pour former les habitats spatiaux. D’abord de petites Îles, avant de passer à des cylindres de dimensions supérieures. Les Îles orbiteraient ensuite au large de la Terre ou du côté des points de Lagrange 4 et 5.

Le livre fait montre, sans grande surprise, d’une vision clairement américaine : rappelons que le titre original est The High Frontier et que la frontière est un mythe qui a passablement marqué l’histoire des USA. Après « Go West », « Go Up » ? Au détour d’une page, O’Neill reconnaît néanmoins que les éventuelles civilisations ayant acquis les moyens de partir à la conquête des étoiles peuvent choisir de ne pas le faire.

Les Villes de l’espace se termine par deux annexes. Dans la première, O’Neill explique le parcours du combattant qui fut le sien au sujet de la publication d’articles sur le sujet des habitats spatiaux : ses premiers articles sur ce thème, au début des années 70, furent refusés car, selon lui, jugés trop novateurs. De fait, ce projet d’Îles de l’espace émane de O’Neill seul, qui n’a pas été commandit par la NASA. La seconde partie consiste en la retranscription d’une présentation face aux sénateurs américains.

Optimiste (mais plus pragmatique que Jack Vance dans son savoureux avant-propos aux Vandales du vide), O'Neill estimait de l'ordre du possible la construction de ces cylindres spatiaux pour les prochaines décennies, avec l'an 2000 comme horizon sereinement envisageable Gerard K. O’Neill est décédé en 1992 : il aura pu voir les Skylab et surtout l’assemblage de Mir, première tentative d’un habitat-laboratoire spatial.

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Lire Les Villes de l’espace en 2016, c’est faire de l’archéo-prospective : découvrir comment on imaginait le futur il y a quarante ans. Un plaisir méchamment régressif, à l’heure où, malgré les grandes déclarations (Barack Obama affirmant que ça serait cool d’aller exploiter les astéroïdes), les programmes spatiaux nationaux ont cessé de promettre la Lune. Certes, on a posé une sonde sur Titan, envoyé une autre frôler Pluton et Charon, tandis qu’un gros robot arpente la planète rouge, et qu’on se prépare à lancer le télescope spatial James Webb. C’est excitant, mais c’est peu. Quelqu’un, je ne sais plus qui disait, récemment, qu’on se voyait conquérir la lune puis Mars et qu’en fin de compte, on a eu internet et les smartphones. Pas qu’internet et les smartphones soient sans intérêt ; par rapport aux perspectives étoilées, cela demeure toutefois un peu maigre. Tout dernièrement, Elon Musk déclarait vouloir envoyer un équipage sur Mars pour 2024, soit dans tout juste huit ans. Un pari dingue, mais on peut rêver – c’est justement les rêveries échevelées qui font avancer l’humanité.

Introuvable : oui (d’occasion seulement)
Illisible : non
Inoubliable : oui

 

Sur la Terre comme au ciel… Les réflexions de O’Neill sur les besoins en matière première trouvent un écho en Cixin Liu, qui pose, trente ans après O’Neill, les bases de la sociologie cosmique dans The Dark Forest, la suite de l’acclamé The Three-Body Problem. Une science très hypothétique mais qui prend pour base deux axiomes frappés au coin du bon sens :

« 1. Survival is the primary need of civilization.
2. Civilization continuously grows and expands, but the total matter in the universe remains constant. »

Glop…