Third Law, Roly Porter (Tri Angle, 2016). 52 minutes, 8 morceaux.

Dans notre billet sur l’exploration musicale du Dune de Frank Herbert, on s’était attardé brièvement sur Aftertime de Roly Porter. Ce premier album du musicien anglais aurait joliment pu former la bande-son d’une nouvelle adaptation cinématographique du roman. Côté adaptation, Roly Porter a également composé en live une nouvelle BO du film Gandahar de René Laloux, d’après le roman éponyme de Jean-Pierre Andrevon, mais introuvable (à l'exception du trailer par ici).

vol3-t-cover2.jpg
 

Sorti début janvier, Third Law est le troisième et dernier album en date de Roly Porter (et n'a rien à voir avec 2nd Law de Muse, ouf). Quelle est la troisième loi du titre ? Laquelle ? Celle de Newton, qui stipule que :

« L'action est toujours égale à la réaction ; c'est-à-dire que les actions de deux corps l'un sur l'autre sont toujours égales et de sens contraires. »

ou bien celle de Kepler, sur l’orbite des planètes ? À moins qu’il ne s’agisse de la troisième loi de la thermodynamique, selon laquelle :

« L'entropie d'un cristal parfait à 0 kelvin est nulle. »

Chacun se fera son opinion sur le titre, qui s’inscrit dans la lignée scientifique des précédentes œuvres du musicien : son deuxième disque s’intitulait Lifecycle of a Massive Star. La pochette s’avère énigmatique. Au premier regard, on croit deviner la représentation conventionnelle d’un trou noir, ou bien quelque paysage spatial. Mais le bas de l’image est des plus organique, évoquant le pourtour humide d’un œil.

Il y a dans « 4101 » des échos du Requiem de Giorgy Ligeti, lorsque surgissent ces chœurs vibrionnants. Quant aux percussions, à l’opposé des chœurs aériens, elles sont telluriques, et l’on imagine bien la dynamique des plaques continentales à l’œuvre. Les blocs sonores s’élèvent, s’effondrent, dans une logique proche de celle abordée par Scott Walker dans son effrayant The Drift. De possibles influences, certes, mais Roly Porter a son propre univers. Les huit minutes de « 4101 » sont pour le moins intenses – dans le genre « approchez-vous d’un trou noir et voyez ce que ça fait » – et, reconnaissons-le d’emblée, la suite de l’album ne parviendra jamais tout à fait à regagner de tels sommets (mais, vu la manière dont le morceau laisse le cerveau de l’auditeur, ça n’est pas forcément un mal).

<>

« In System » poursuit le travail entrepris sur « 4101 », en plus apaisé. Dans « Mass» retentissent des percussions rebondissantes, bientôt en folie, soutenues par des nappes synthétiques vibrantes, des échos de voix distordues, qui peinent à surnager au chaos. On pense, de loin, à un Aphex Twin de l’ère spatiale. Il faut bien « Blind Blackening » pour se reposer les oreilles. Un morceau plus apaisé, qui débute comme un véritable cocon sonore dont la cotonneuse paroi est de plus en plus souvent traversée par des accidents à l’arrière plan. Puis ça mute et retrouve les sommets d’intensité de « 4101 ».

La seconde moitié de l’album semble s’organiser selon une progression dramatique, débutant avec le superbe « High Places ». Après une première minute tranquille, « In Flight » décolle soudain. Un martèlement traverse le morceau, propulsant l’auditeur au cœur d’une fusée au décollage, dont l’allumage connaît des ratés. Mais tout va bien, nous voilà bientôt en orbite : « Departure Stage » renoue avec la majesté tragique des débuts. On a quitté la Terre… et nous voici maintenant dans la banlieue proche de notre système solaire dans « Known Space », superbe conclusion à Third Law. Percussions en bazar, lamentations, montée en puissance du morceau… À 4’45", des notes de piano (ou d’un truc qui y ressemble), inattendues, retentissent, formant une mélodie – simple, fragile mais emplie d’une détermination. L’espace est peut-être un endroit terrifiant, peuplé de périls, mais c’est dans cette direction qu’il faut aller.

À l’exception de « 4101 », tonitruante introduction, et de « Know Space », poignante conclusion, les huit morceaux de Third Law se distinguent relativement peu entre eux. Mêmes nappes de synthétiseurs, même sonorités stridentes, mêmes magma de percussion : l’ensemble du disque provient de la même boîte à outil musicale. Peu de surprises, mais une cohérence sans faille.

Musicalement, Roly Porter semble se situer dans une veine abordée par Aphex Twin et Autechre. La virtuosité un peu vaine du premier et la mélancolie machinique des seconds (la mélodie de « Departure Stage » m’évoque le déchirant « Vletrmx21 ») est ici remplacée par une gravitas sous une pure inspiration astrophysique. La musique des sphères n’a jamais été aussi intranquille. À l’heure où les deux chevrons du label Warp ont tendance à se faire rares (encore que Aphex Twin est sorti de sa retraite depuis deux ans et qu’Autechre vient de sortir elseq 1-5, un quintuple album fort de quatre heures de musique), entendre une relève aussi intéressante fait pour le moins plaisir aux oreilles. Dire que j’ai hâte d’écouter le prochain album de Roly Porter tient de l’euphémisme…

Un petit exercice d’imagination. Dans un univers parallèle, Interstellar est un film de Christopher Nolan à même de faire pâlir le 2001 de Stanley Kubrick, et sa bande originale n’est pas signée par Hans Zimmer mais par Roly Porter. (Third Law n’aurait pas démérité comme véritable BO du film de Nolan même si la partition de Hans Zimmer, assez pompeuse comme à l’accoutumée, demeure cependant pourvue d’une certaine majesté et d’avère d’une écoute agréable – durant le film comme après.

À écouter, cela va sans dire, avec les basses à fond. Si vos murs ne tremblent pas sur « 4101 » ou « Known Space », vous manquerez une part de l’expérience.

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui