Angie est celle de mes Stratocasters que j’utilise le plus souvent. À l’époque où j’évoluais dans le milieu du conte – comme compositeur de musiques pour des spectacles et guitariste sur scène – c’est Angie que j’emportais en priorité, dans mes tournées, même si j’ai aussi assuré bon nombre de spectacles avec Goldie, une Ibanez PF 200.

Fin 1985, CBS qui avait racheté Fender vingt ans plus tôt, décide de revendre la firme à un groupe d’employés dirigé par Bill Schultz. La nouvelle direction souhaite renouer avec la tradition de qualité de la marque, mise à mal par CBS et son équipe d’affairistes gougnafiers, tout en s’efforçant de réduire les coûts de fabrication – en particulier en délocalisant une partie de la production au Mexique où les coûts salariaux sont nettement moins élevés qu’aux Etats-Unis. Déjà en 1982, Fender avait ouvert une filiale au Japon – produisant d’ailleurs des guitares d’excellente facture qui sont aujourd’hui furieusement recherchées. Dans cette optique, Fender Mexico est fondé le 5 mai 1987 mais il faut attendre 1990 pour que les premières Stratocasters sortent des nouveaux ateliers de montage installés à Ensenada.

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Angie porte le numéro de série MN2 054064. Ce qui indique qu’elle a été fabriquée dans le courant de l’année 1992. Elle fait donc partie des premières Stratocasters Fender « Made in Mexico ». Elle possède un corps en aulne revêtu d’une peinture « olympic white » et un manche en érable, avec une touche rapportée en palissandre. C’est la Stratocaster la plus traditionnelle possible ! Angie a un son très équilibré : aucune tranche d’harmoniques n’est privilégiée. En utilisant à bon escient le sélecteur de micros à cinq positions et les potentiomètres de tonalité, on peut aisément obtenir la « base » sonore dont on a besoin. Il suffit alors de l’affiner – à l’aide d’effets divers, de reverb, de compression, d’une égalisation, etc. – pour obtenir le son précis recherché. Cette sorte de neutralité en amont dans la signature sonore n’empêche pas Angie de conserver la clarté et la précision dans les aigus qui sont les principales caractéristiques des Stratocasters. On peut entendre Angie dans la bande son qui accompagne La Dernière Chance, un spectacle que j’ai créé à Lyon à l’automne 2015, dans le cadre de la programmation culturelle du Musée des Confluences, et qui a été repris au Bélial en ouverture de la collection de livres audio CyberDreams. Angie y est connectée à une Reverb Machine RV600 de chez Behringer chaînée avec une Cry Baby Jim Dunlop, une pédale vintage survivante de ma jeunesse ! En sortie de chaîne, le signal entre directement sur un enregistreur numérique, sans utilisation d’amplification ni d’autre égalisation de celle permise par les potentiomètres de la guitare. Les effets d’écho que l’on entend sur le CD ont été ajoutés lors du mixage et de la spatialisation (déplacements dans le spectre auditif) de la guitare, en utilisant une des fonctions logicielles des GRM Tools. Ca sonne !

Sur les forums, on voit parfois des gens demander quelle est la différence objective – à part le prix de vente qui varie du simple au double, voire davantage – entre les Fender fabriquées au Mexique et celles fabriquées aux Etats-Unis. La réponse est simple : aucune. En fait, la répartition des matériaux de base (les corps, les manches) entre les deux pays se fait selon des critères purement esthétiques. Un corps d’une seule pièce, joliment veiné et d’une couleur naturelle particulièrement belle, restera aux USA et sera utilisé pour une guitare à la finition naturelle (simplement vernie) ou partira pour le custom shop (le département Fender qui fabrique des copies parfaites de modèles anciens ainsi que des guitares sur mesure, à prix astronomiques). À l’inverse, un corps en deux ou trois parties, avec de fortes variations de nuance, un veinage irrégulier ou des traces de nœuds aux départs des branches, partira au Mexique pour réaliser une Strato « banale » qui sera recouverte d’une peinture opaque. L’impact sur le son : aucun ! Concernant les modèles classiques, l’électronique est la même – certaines fabrications particulières, des reissues ainsi que des séries limitées sont d’ailleurs fabriquées au Mexique. Des modèles de moyenne gamme et un peu plus, sans équivalent en fabrication US, y sont même réalisés – comme certaines basses actives ou à cinq cordes. Vouloir absolument posséder une Fender "made in USA" relève du snobisme – ou du patriotisme mal placé, lorsque cela concerne un étasunien !

J’entretiens avec Angie un rapport particulier. À la fin des années septante, je vivais à Bordeaux et les temps étaient un peu difficiles. J’ai alors du vendre mes guitares, conservant juste une douze cordes acoustique (montée en six cordes) avec laquelle je jouais dans la rue et ma basse (une Precision Fender) puisque je m’étais quasiment « reconverti » à la quatre cordes. Celle que j’ai le plus regrettée était ma Stratocaster, un modèle USA « maple neck » sans touche rapportée (le truss rod était inséré par le dessous du manche et dissimulé avec une baguette de bois) et de couleur naturelle – dont l’acquisition, à mes dix-huit ans, avait englouti un an d’économies et un peu plus. À la fin des années quatre-vingt, j’ai du arrêter la musique pour des raisons de santé et je me suis donc consacré à temps plein à mon travail d’écriture. Au bout de quelques années, l’envie de racheter une guitare a commencé à me titiller de plus en plus précisément. Un soir que je passais devant un magasin de musique de la rue Sainte-Catherine – « La Grosse Contrebasse », une boutique de neuf et d’occasion qui n’existe plus depuis belle lurette – j’ai aperçu en vitrine cette Stratocaster blanche, bradée à un prix qui me semblait parfaitement raisonnable en soi, mais totalement déraisonnable en l’état de mes finances. Le lendemain, le déraisonnable a eu le dernier mot et j’ai acheté Angie. Ce devait être vers 1995, il y a donc juste vingt ans. En 1999, suite à une rencontre, j’ai réorienté ma vie et suis parti vivre à temps partiel en Suisse, à Lausanne, où j’ai recommencé à faire de la musique. Pendant plusieurs années, Angie a été ma seule guitare électrique (j’avais toujours ma douze cordes Epiphone acoustique, achetée peu après ma première Strato) – jusqu’à ce que je découvre Goldie dans une boutique de Périgueux, à l’occasion d’une tournée dans le Périgord (mais c’est une autre histoire…).