Par une route sans fin

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« Absorbée par un gémissement du bébé, qu’elle inspecte rapidement en se tordant le cou, Abi ne voit pas l’automobile surgir devant elle. Énorme et argentée, comme elle n’en a jamais croisé, jaillie de nulle part, et qui lui barre désormais la route. Une voix de femme l’interpelle en anglais, grave : ”Grimpe si tu veux vivre.” » C’est avec « Par une route sans fin », nouvelle de SF aussi référencée qu’audacieuse, qu’Élodie Denis a déboulé dans les pages de Bifrost. Un pari gagnant, puisque sa nouvelle a été récompensée par le Prix des lecteurs de la revue, millésime 2023.

Cette nouvelle d’Élodie Denis, parue dans le Bifrost no 112, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 29 février 2024. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Philippe Gady

Don’t go getting the idea that I’m a ghost. There are no ghosts.

Octavia E. Butler, Kindred

 

Alors que Chronos était inséparable des corps qui le remplissaient comme causes et matière, Aiôn est peuplé d’effets qui le hantent sans jamais le remplir […] Aiôn s’étend en ligne droite, illimitée, dans les deux sens.

Gilles Deleuze, Logique du sens

 

Par une route sans fin […]
La foudre rompt l’équilibre
Les fuseaux de la peur
Laissent tomber la nuit
Au fond de ton image.

Paul Éluard, Une brise de danses

 

Pictogramme

 

Nuit du 27 mars 2022. Accrochée au rétroviseur, une rose en papier imprégnée d’huile essentielle pendule, astreinte à un mouvement perpétuel. Rien ne vaut les fragrances naturelles pour dissiper la nausée des voyages en croiseur. Les vibrations de la voiture muent les pétales en jantes et le bouton floral en moyeu. Dans l’habitacle, une voix féminine chantonne dans un anglais doté d’une pointe d’accent nigérian :

 

The radio and the telephone

And the movies that we know

May just be passing fancies

And in time may go

But, oh my dear,

Our love is here to stay…

 

Abi jette un coup d’œil à son reflet, au visage qui émerge de l’encolure rouge pâle. Repérant une asymétrie dans les cordons de son sweat à capuche, elle tire sur le lacet trop court, comme on allumerait une vieille lampe. Dans le miroir horizontal, sa peau sombre luit, avec la discrétion du basalte sous la lune, tandis que le blanc de ses yeux fulgure. Seuls les ombres et les flashs bleus et pourpres des néons new-yorkais habillent son front et son crâne, aussi nus que le veut la tradition de sa caste. Vénérable coiffe des conductors. Ironie : la radio se passionne pour la gifle qu’un acteur ulcéré vient d’administrer au présentateur des Oscars qui s’est permis de railler son épouse alopécique. Abi plisse les yeux, la curiosité piquée par cette anecdote insoupçonnée ou alors entendue des dizaines de sauts auparavant, et depuis oubliée… Aucun de ses derniers passages en 2022 ne l’a exposée à cette histoire : invariablement, la voix aux sonorités de GPS a fini par lui ordonner de retourner en 1987 pour se perdre dans la manifestation sur Wall Street sans qu’elle ait eu vent de ce non-événement.

Une journée plus tôt, elle stationnait le 30 mars 2057, en attendant onze heures, le ventre impatient à l’idée d’un breakfast burrito, peu at­tentive au protocolaire mémo audio du Central sur l’ulteréon ou fuseau antérieur. Guerre en Ukraine, épidémie de COVID… Mais rien à propos de cette baffe qui semble pourtant bouleverser l’opinion publique, elle en jurerait. Tempête dans un verre d’eau, songe-t-elle. Ce n’est pas la première fois que le passé s’émancipe de la postérité, dans un effet de loupe négligé par l’historiographie. Un nanodrame sans lendemain. Ces irruptions de l’intempestif au royaume de la surdétermination constituent autant de failles précieuses pour Abi, de brèches dans l’austérité de son sacerdoce. D’improbables plantes sauvages jaillies d’une pierre aride, cette muraille de certitude que solidifient la connaissance du passé et les instructions autoritaires de sa hiérarchie.

Une clairvoyance typique de l’accompli, selon les textes de l’Ordre éonien et la litanie des vieux sages qu’ils convoquent. Héraclite par-ci, Deleuze par-là… Pour le commun des mortels, le passé s’avère un itinéraire parcouru et impossible à revisiter, sinon dans le rétroviseur où il se reflète malgré quelques angles morts. Le présent ? Un cap mouvant et flou, digne d’un pare-brise à la netteté douteuse, toujours en déplacement le long de la route. Le futur ? Un virage absolument invisible, qu’on peut tout juste tenter de prévoir, à défaut de le prédire… Seule subtilité propre à la mission d’Abi, le rétroviseur est un horizon comme un autre, dans lequel on l’envoie se perdre. En sens interdit, et avec des instructions de furtivité. À contre-courant de la temporalité générale, pour dissimuler au monde les croiseurs. Sans cet escamotage, les rares véhicules permettraient au tout-venant de voyager au gré des époques. D’accumuler des bonds temporels dignes des pétales des roses, de leur ronde si peu soucieuse de la tige rectiligne du temps objectif.

Ce soir, Abi peine à se débarrasser du sentiment de nausée, ses entrailles agitées par un tourbillon furieux sans véritable centre, éternel point de fuite. Peut-être les voyages ne suffisent-ils plus à expliquer ce dégoût. Peut-être la mélancolie joue-t-elle, également. Elle contemple les passants. La rue sale l’attire, avec son macadam constellé de mica et de quartz, ses néons versicolores, ses distributeurs de journaux gratuits, ses bouches d’égout fumantes, ses escaliers de secours en fer forgé. Une forêt urbaine d’inconnus et d’existences foisonnantes, labyrinthe palpitant de déviations… de virages vers la vie.

No turn, la rabroue un panneau routier. Certains jours, Abi ressent son évolution en marge comme une agonie. L’impression que le Central temporise l’annonce de sa mort, laquelle s’est déjà produite dans l’indif­férence générale, immémoriale. Il lui tarde un peu plus chaque jour de se réfugier dans le sommeil, à l’abri d’un parking souterrain sanctuarisé par l’Ordre, dans l’attente du rêve fulgurant qui embellit certaines nuits.

Nimbé de brume bleutée, un sapin d’un vert intense y surgit d’une anfractuosité rocheuse, ses racines agrippées à la brisure granitique en forme d’éclair. Fièrement, son feuillage sombre jaillit et se déploie à la manière d’une flèche. Abi ne saurait l’expliquer, mais chacun de ces songes lui inspire au réveil un sentiment de quiétude, une sérénité pleine d’espoir.

Dans quelques mètres, elle sait qu’elle va croiser la vieille clocharde et ses chiots. La conductrice ne les caressera jamais, la voix du Central le lui a interdit. C’est une chaîne causale à laquelle elle ne doit surtout pas toucher, pour des raisons qui ne lui seront jamais exposées mais qui motivent une défense formelle de se garer. Désabusée, elle s’imagine parfois abandonner la voiture, claquer la portière et se perdre dans une époque, quelle qu’elle soit. Mais les rêveries diurnes ne durent jamais longtemps, réprimées par son sens du devoir.

La radio grésille, et la voix du Central retentit, impersonnelle. Abi ne compte plus comme individu à l’aune de son écrasante mission.

« Central à DeLorean, Central à DeLorean, préparez-vous au bond sur l’ulteréon de rigueur. Il est temps de regagner votre époque de référence… »

Abi enclenche le levier manuel. Pour une voiture traditionnelle, il actionne la boîte de vitesses. Dans la DeLorean, un réglage préalable suffit à le muer en accumulateur de la puissance générée par le moteur aiônique. L’énergie est ainsi transmise aux roues motrices via des engrenages épicycloïdaux voués à redoubler la vitesse de rotation de l’arbre de sortie moteur. Engrenages qui, sur les schémas de l’Ordre étudiés au cours de son initiation, ressemblent à des roses. Alors l’Aiôn, ce fluide électrique qu’on retrouve dans la foudre, propulse la voiture sur l’ulteréon programmé. La DeLorean d’Abi tourne sur un éon de 35 années et 3,5 jours. En un instant, la voilà projetée le 24 mars 1987 à 11 heures du matin. New York change, tout en restant la même, tandis que la jeune femme tente d’ignorer l’extrême nausée qui la remue de plus belle. La foule éclot, scande des musiques et des slogans. Crie. Brandit des écriteaux Silence = Death sur fond noir, surmontés d’un triangle rose. C’est la première marche d’Act Up. Abi admire leur courage. Ces hommes et ces femmes passent à l’action, honorant ainsi ce mot d’ordre dont ils ont baptisé leur mouvement. En tant qu’aiônaute, elle doit se contenter de sillonner le monde sans créer de remous, et de discrètement habiter l’extra-temporalité qu’est l’Aiôn. S’y nicher en fantôme. Moins consistante qu’un spectre dans un grenier, rumine-t-elle. Sa gorge se serre, tandis que la cinétose lui taraude l’estomac…

Abidance = Death

Avec un claquement, la pancarte noire envahit le pare-brise. Comme si la nuit tombait sur sa voiture à fuseaux. « L’obéissance est mortifère », martèle l’écriteau. La peur vrille les intestins de la conductrice lorsqu’elle voit le triangle rose céder la place à une rose barrée. Le symbole de l’Ordre

« Central à DeLorean, Central à DeLorean, avancez immédiatement d’un ulteréon ! »

Derrière l’accent synthétique de la voix, Abi perçoit une urgence inédite. D’après le protocole, il y va des aiôcursions comme des anesthésies générales : on ne saurait les enchaîner trop rapidement. Encore moins sur le mode de l’aller-retour. Et surtout pas en présence de témoins, même si le chaos ambiant promet de couvrir son départ comme il a couvert son arrivée. Les bonds se pratiquent d’ordinaire en rase campagne, ou dans d’autres zones à l’abri des regards. Le règlement prêche aussi une obéissance inconditionnelle. Abi ne se risque donc à aucun commentaire. Une éternité qu’elle n’a pas actionné le micro… Même si une certaine hypermobilité temporelle s’est imposée dernièrement, au mépris de toute précaution de santé. Transie, elle parvient à s’exécuter, exorbitée par l’invraisemblable pancarte : Death.

Avant de disparaître, le placard fait valser le mot « Obéissance » sous ses yeux, pour le disloquer aussitôt : « Abi dance ». « La danse d’Abi. » Sa gigue bien cadencée d’une époque à l’autre.

En même temps que la nuit, la tranquillité revient. À l’extérieur de sa période de référence, Abi connaît le protocole par cœur : évoluer sans attirer l’attention (on a d’ailleurs privé le croiseur de klaxon), en attendant les ordres. Reste que, à chacun de ses courts passages par 2022, le Central lui concède une petite autonomie de mouvement. Les escapades en 1952, elles, se déroulent de façon beaucoup plus encadrée. Avec l’interdiction formelle de rouler hors du sanctuaire officiel, à savoir le parking privé d’un cinéma new-yorkais dont le mur d’enceinte dérobe le véhicule anachronique à toute curiosité. Une forteresse réglementaire qu’Abi affectionne pourtant, puisque c’est là qu’on lui ménage ses « récup’ » protocolaires. Escales pour elles, étapes de maintenance pour son croiseur. Et table rase des journées passées à conduire d’une époque à l’autre, comme on remettrait une pendule à l’heure. Trois jours et demi tous les trois mois et demi.

Libre de conduire, Abi se dirige vers la sortie de la ville. Sur la route de Buffalo, à mi-chemin entre la Grosse Pomme et Toronto, son refuge à ciel ouvert l’attend. Ce soir, elle prie pour liquider le plus rapidement possible la distance qui la sépare de ce lieu sans prétention et sans panache, dont tout le monde se fout, en 1987 comme en 2022. Ses mains suent sur le volant qu’elle a hâte de lâcher, incapable de réfléchir calmement à ce saut impromptu qu’on vient d’exiger d’elle, et à l’inexplicable vision de la pancarte qui l’a précédé.

Ṣàngó, maître tout puissant des airs, que s’est-il passé ?

Un affreux pressentiment assèche sa bouche et étreint sa trachée.

Abi glisse l’un des cordons de son sweat entre ses dents et se met à le mordiller.

Joue-t-on avec ses nerfs ou aurait-elle perdu la tête ?

Peut-être l’étrange fébrilité du Central a-t-elle excité son imagination, y insufflant une légère hallucination, tel un vent malin parmi les sapins…

Reste l’incompréhensible empressement de sa hiérarchie à lui faire changer de fuseau. Rebrousser chemin.

Ṣàngó, Alágbára-inú-afẹfẹ, comment faire parler le Central ?

Comment les pousser à l’éclairer elle, simple conductor sans habilitation au secret de sa hiérarchie ? Comment contourner l’éternelle verticalité de leurs échanges ?

Et surtout, doit-elle se considérer comme poursuivie ?

Mais alors, par qui ?

Le souffle court, elle se raccroche à l’idée que, d’ici quelques heures, elle aura regagné son bastion personnel, celui qu’elle s’est choisie seule. La retraite parfaite pour se calmer et faire le point. Élaborer une stratégie. Une échappatoire aussi précieuse et réconfortante que le tabac d’un fumeur occasionnel, bien caché au fond d’un tiroir. Un plaisir au goût passé, défraîchi, mais dont on jouit davantage par la pensée que par les sens. Présent, toujours là, planqué dans l’ombre du monde. Sanctuaire officieux. Temple de l’imagination.

Le dénuement du Tioga Reservoir Overlook lui permet en effet toutes les méditations et rêveries. Personne ne s’arrête jamais pour profiter du pseudo point de vue qui veille un barrage et ses deux lacs artificiels le long de la Route n° 15. Encore moins en soirée. Avec la crise du COVID, les travaux de réfection de la clôture grillagée ont pris du retard, donnant aux lieux faiblement éclairés un air délabré peu engageant. Abi ne l’en affectionne que davantage. Passée une certaine heure, l’ombre chinoise du treillis métallique orne le ciel mauve d’une mantille déchirée.

Près du porte-drapeau nu et de l’écriteau explicatif qu’elle connaît par cœur, la jeune femme aime garer la voiture. Coiffée de la capuche en molleton rouge de son sweat, elle s’assoit généralement sur le capot, ap­puyée contre le pare-brise, pour réfléchir en contemplant la tombée du jour et la percée des étoiles. Alors s’estompe l’impression de flétrir à l’écart du monde, tandis qu’elle respire le crépuscule à pleins poumons puis la nuit, des constellations plein les yeux. Les mêmes qui veillent sur sa fille, quelque part… une fille aujourd’hui deux fois plus âgée qu’elle dont elle imagine les milliers d’existences possibles. Des destins aussi nombreux que les lueurs au-dessus de sa tête.

Ce soir, le trajet vers cet asile peine à la détendre. Abi voudrait pouvoir tenir à distance le souvenir menaçant de l’écriteau et l’obsédant besoin de transparence qu’il a fait naître. Alors elle inventorie les émissions de radio disponibles, choisit d’écouter un reportage extrêmement dense sur la géopolitique de l’Asie, pour mettre ses peurs en sourdine. Bientôt, le programme pointe la hausse des essais de missiles en Corée du Nord au cours de l’année 2021. On explique qu’il s’agit d’un message clair adressé à son voisin du Sud comme aux États-Unis.

La mention des deux Corées et du danger d’une guerre pousse Abi sur une autre pente mémorielle, bien plus ancienne, contre laquelle elle essaye de lutter en fredonnant.

 

In time the Rockies may crumble

Gibraltar may tumble

They’re only made of clay…

 

Mais les souvenirs l’entraînent en avant, aussi inéluctables qu’un tunnel.

1968. L’année de ses seize ans. Son chemin de vie est en train d’adopter la périlleuse sinuosité d’un éclair. Abi vient à peine de négocier le virage le plus serré de sa courte existence – en devenant mère célibataire – qu’un second menace de l’envoyer dans le décor. Sous d’autres latitudes, elle entendra la radio évoquer cette époque comme la « guerre du Biafra ». Chez elle, on dit Ogún Abẹlé, la « guerre de sous la maison ». Parce que, malgré leurs origines diverses, les Yorubas, Igbos et Haoussas qui s’affrontent ont grandi côte à côte, sous un même toit nigérian. Les yeux fixés sur les bandes jaunes qui bordent l’autoroute américaine, Abi se revoit, si jeune, sa fille emmaillotée dans son dos. Une fille dont le père haoussa ne veut pas entendre parler. Une enfant yoruba qui en porte une autre, métissée, sur une route beaucoup plus modeste, ses cheveux retenus dans un fichu assorti à son habit le plus précieux : sa tunique rouge vif de prêtresse de Ṣàngó. Et dessous, ses cicatrices encore douloureuses. Sur la terre battue, dans le crépuscule, l’adolescente avance, tressautant au bruit des détonations qui secouent Lagos. Le visage agité de tics nerveux, elle cherche l’arrêt de bus d’où partira l’autocar qui pourrait les exfiltrer au Bénin.

Aux abords du carrefour qu’on lui a désigné, à la sortie de la ville, une masse de Lagotiens lui indique qu’elle touche au but. Sans pouvoir distinguer leurs traits creusés par la peur, Abi devine les silhouettes de tout âge et les empilements anarchiques de bagages et cabas à carreaux qu’ils tiennent près d’eux. Absorbée par un gémissement du bébé, qu’elle inspecte rapidement en se tordant le cou, elle ne voit pas l’automobile surgir devant elle.

Énorme et argentée, comme elle n’en a jamais croisé, jaillie de nulle part, et qui lui barre désormais la route.

Une voix de femme l’interpelle en anglais, grave :

« Grimpe si tu veux vivre. »

Une portière s’ouvre, de bas en haut, comme un coffre magique. Mécanique lunaire. Abi se souvient avoir obéi par instinct, desserrant le châle pour nicher son enfant contre son torse avant d’aussitôt gagner le siège passager. Elle encaisse avec surprise la fraîcheur intérieure. Ce véhicule lui paraît immense… aux antipodes de l’existence étriquée qu’il lui réserve. Troublée, elle épie le visage cerné de la femme, et la tresse blonde qui ceint son front comme une couronne. Des yeux la scrutent, du même gris que l’étrange combinaison rembourrée qui emprisonne le corps de la conductrice jusqu’au menton. Des lèvres ridées remuent, aussi rouges que la tunique d’Abi :

« Je suis babaláwo, et je vais te montrer l’avenir. »

Ce terme de « devin » ne convient qu’aux hommes, mais Abi ne dit rien, intimidée par l’aplomb de la blanche.

Cette òyìnbó, une prêtresse d’Ifá ?!

Aujourd’hui, Abi sait à quoi tenait son ton autoritaire. Elle comprendrait, bien plus tard, le caractère millimétré de l’intervention du croiseur. Un bond temporel de quelques minutes, pour ne pas risquer la vie d’une créature aussi fragile que son bébé… Seuls les organismes les plus solides supportent des sauts de plusieurs années. Un record qu’Abi établirait d’ailleurs à l’âge adulte. 35 années et 3,5 jours.

Sa fille ouvre et ferme les poings en cadence, la bouche pleine de gémis­sements discrets, et la femme actionne une commande manuelle. La nausée qui s’empare subitement d’Abi dépasse les pires malaises de sa grossesse. L’impression qu’on lui retrousse les entrailles comme un gant… Elle ne sait encore rien des ondes de choc aux abords de Mach 1, de la résistance des manches entre les mains des pilotes. Des effets similaires de ce qu’on lui désignera bientôt comme le « mur du temps ».

Un hoquet la secoue. Le bébé pleure et inonde son cou d’une glaire laiteuse. Fébrile, la passagère se précipite pour le nettoyer avec un coin de son fichu, de crainte de salir la voiture de la blanche. Puis une énorme mouche vient se cogner contre la vitre, attirant son regard vers l’extérieur.

Au-delà de l’habitacle, un fatras de silhouettes et d’affaires répandues au milieu du carrefour.

Des cadavres désarticulés dans la poussière de la route, leurs tuniques et torses tailladés à la machette. Leurs yeux tantôt figés par la mort, tantôt ensanglantés. Un nourrisson jeté à terre comme une poupée… et les mouches qui les assaillent déjà.

« J’appartiens à une organisation qui peut vous éviter ce futur, à ton enfant et toi. En échange d’un travail… ou plutôt d’un apostolat.

– Je vous en prie, protégez-nous ! » supplie Abi d’une voix fluette, étranglée par l’horreur du charnier.

Et pour sauver sa fille, la jeune mère consent à la perdre.

À rejoindre l’Ordre.

Malgré les années, Abi sent les larmes s’interposer entre la campagne et elle. Comme si les étoiles, si brillantes dans le ciel, n’étaient que des cristaux de sel, bien décidés à lui rougir les yeux. Le sauvetage de l’Ordre n’avait pas inclus les autres, sacrifiés au passage. De la charité intéressée. Parce qu’Abi pouvait les aider, elle.

Grimpe si tu veux vivre.

Quel choix lui avait-on laissé ?

Le tonnerre se met à houspiller la nature américaine. Abi peut sentir l’électricité saturer l’air, comme avant les orages secs typiques de la saison. Sa respiration en est même oppressée. Une impression liée à la fatigue ?

Elle sursaute lorsque des formes incongrues apparaissent dans la lumière de ses phares. L’éternelle camionnette à remorque de 2022, près de la clôture à réparer, semble avoir été heurtée par quelque chose. Sur le flanc, elle gît au bord de la chaussée, sa cargaison de poteaux métalliques et de rouleaux de grillages répandue sur une partie de la bande d’arrêt d’urgence.

Par Ṣàngó

Ses yeux scrutent cet environnement sensiblement changé. Divergent. Celui des premières heures du 28 mars 2022, auxquelles on lui fait d’ordinaire renoncer pour bondir le 24 mars 1987. Une nuit qu’elle n’a jamais expérimentée, donc, mais qu’elle imaginait stable, conforme au jour qui précède et aux 1er ou 3 avril, qu’elle connait par cœur, eux.

Les lieux qu’elle croyait maîtriser parfaitement se présentent sous un nouveau jour… Un nouvel éon.

Le vertige qui la submerge relance une antique mécanique instinctive, comme une horloge rouillée réglée à l’heure de Lagos. Lagos et ses coups de feu permanents. Lagos et sa lagune ensanglantée. Lagos et ses corps sur la route…

Une vibration d’attention et de peur, en phase avec la scène qu’Abi découvre, prête à réagir, à sonner l’alerte. Une scène proprement extra-ordinaire.

« DeLorean à Central, vous voyez ce que je vois… »

Le son de ses propres mots la fait tressaillir. Un chuchotement au micro actionné en tremblant. Elle sait que les caméras embarquées transmettent les images. En ralentissant, la jeune femme distingue une forme humaine au milieu de l’inattendu désordre. Un corps nonchalamment allongé, la tête couronnée de métal, plongée dans l’ombre. Elle reprend, en se forçant à élever la voix :

« DeLorean à Central, accident à signaler sur la Route 15. Demande autorisation de porter secours. »

Un bref silence ponctue la demande, puis la réponse arrive, prévisible :

« Négatif, continuez de rouler jusqu’à ce qu’on vous notifie le retour à votre époque de référence. »

Au corps disloqué de 2022 se superposent ceux de 1968. Un sanglot étrangle Abi, tandis que le tonnerre se remet à gronder de plus belle.

Dans le rétroviseur, un éclair semble maudire sa fuite involontaire.

La sensation de déjà-vu, Abi la vit au quotidien, chemine constamment avec. Mais jamais aussi douloureusement qu’en cet instant, malgré l’étrange changement de routine dicté par le Central.

À croire que les étoiles sont en fait des pointes de couteaux. De celles qui massacrent les voyageurs. Comme ce soir de 1968…

Sauf qu’aujourd’hui, Abi tient le volant.

Entre ses mains transpirantes. Tremblantes devant l’incompréhensible renouvellement du passé. Mais non moins agissantes…

La possibilité d’intervenir.

De décider.

Il y a un mile à peine, un camion d’exploitation forestière la précédait, comme souvent sur cette route. Son chauffeur a dû dépasser l’accident lui aussi, il ne s’est pourtant pas arrêté, le salaud. Les véhicules sont si rares dans le coin… Progressivement, l’effroi d’Abi se transforme. En se déployant avec la dissonance d’une fausse note en pleine répétition, la scène lui a inspiré une crainte viscérale. Cette dernière est en train de se muer en peur pour l’autre. Tension. Hésitation. Le pied d’Abi enfonce la pédale de frein, au moment où un autre éclair lacère le ciel gonflé de tonnerre. Un foutu ciel d’orage sec, avare de pluie, comme elle en a souvent vécu ici même, mais aussi en Afrique. Action. Prudemment, la jeune femme négocie le virage qui va la ramener à la camionnette accidentée.

« Central à DeLorean, nous vous avons interdit de vous arrêter ! Vous m’entendez ? »

Abi ne répond pas, baisse le son pour échapper à la voix synthétique. Ses yeux fixent l’accident. L’angoisse l’oppresse…

Le corps a disparu !

« Bien reçu, je… je reprends la route… J’ai cru que… Peu importe », marmotte-t-elle sourdement.

Elle augmente l’allure. Vite, s’éloigner. Et rejoindre un semblant de normalité. Quelques minutes à un régime indécent suffisent à rompre la solitude et calmer les tremblements de ses doigts sur le volant. Ac­célérations qui l’installent derrière ce fichu camion chargé de rondins de bois taillés comme de gigantesques crayons. Ou des pieux cyclopéens. A-t-elle rêvé le corps sur la route ? Déliré ? Ça expliquerait l’indifférence du véhicule qui la précède et dont elle refuse de s’éloigner. Une présence réconfortante dans la rumeur persistante du tonnerre et le faisceau de ses phares. Une lumière qui semble fliquer les lignes parallèles au sol, les empêcher de diverger. La relier à cette rassurante locomotive en attendant l’ordre du prochain saut.

Un autre éclair balafre la nuit, et Abi croit halluciner.

Au fond de la remorque, entre les rondins de sapins, des bois de cerf viennent d’apparaître. Une ombre projetée sur la tôle de la cabine du camion forestier.

Abi plisse les yeux, tente de scruter les formes mouvantes. La trappe qui retient le chargement vacille. Mais ce n’est que lorsque celle-ci bascule en arc de cercle, dans un effondrement digne d’une boîte de presti­digitateur, qu’Abi enregistre le danger. Un premier rondin, projeté par les vibrations de la route, se met à rouler vers elle… prêt à quitter la plateforme.

Au moment où il rebondit sur le macadam, Abi donne un coup de volant.

Ses réflexes semblent alors passer le mur du temps. Cette muraille dont on lui a confié la garde, et qu’elle veille en sentinelle et locataire. Ce mur qu’on lui demande de trouer avec discrétion, toujours aux mêmes en­droits, comme une résidente qui accrocherait de nouveaux cadres dans les perforations des occupants précédents, soucieuse de les dissimuler. Oui, ce mur paraît devenir vaporeux, à la traîne de son instinct. Digue en dilution de brouillard. Car au cours de la chute du rondin, comme ralentie, Abi a le loisir de comprendre qu’elle va quitter la route, perdre le contrôle du véhicule, et atteindre l’eau verte du réservoir ; la latitude d’accepter pleinement cette sentence, et de décider une parade…

« Ceeennn-traaal ààà Deeeloooreeeaaan… »

Le bruit de la barrière de métal défoncée assourdit la suite. Dans une économie de gestes précis, et tandis que la voiture plane dans le vide, Abi initie la seule manœuvre de salut que cet instant fatidique lui permet d’entrevoir. Une manœuvre défendue qui ne tolérera aucune seconde d’avance ou de retard, et dont aucun aiônaute ne s’est jamais montré capable.

Au moment où l’eau de la rivière amortit sa chute, dans la lumière d’un nouvel éclair, Abi saisit le Kairos par les cheveux, et transgresse l’interdit, passant manuellement deux ulteréons d’un coup. Bondissant directement de 2022 vers 1952. Direction une époque sans Tioga Reservoir. Elle le sait pour l’avoir lu des dizaines de fois sur la pancarte commémorative. Faire-part de naissance de « l’ambitieux projet décidé le 3 juillet 1958 par le Flood Control Act, mais dont le chantier ne sera lancé qu’en 1973, juste après les dégâts causés par la tornade Agnes, pour s’achever en 1979. »

D’ici une nanoseconde, l’eau verte qui avale déjà les roues et le pare-chocs va se muer en forêt de conifères nains, comme sur la photo sépia qui orne la présentation et rappelle l’abondante végétation sauvage de la vallée d’antan. Abi retient son souffle et accueille au creux de sa paume l’intolérable chaleur que produit l’entorse au règlement, avant de subir l’assaut brutal d’un mur de foudre qui traverse son poing et tétanise tout son corps en le sillonnant.

Pas de vert cependant… juste du noir.

Une nuit au goût de sang.

Pictogramme

Ploc. Ploc. Une saveur iodée et ferreuse saisit Abi au réveil. La tête dou­loureusement appuyée contre le volant, elle réalise qu’elle s’est mordue la langue, et qu’elle saigne abondamment du nez.

Elle a donc survécu.

Encaissé le choc. Passé la muraille. Accompli l’impossible.

S’essuyant d’un revers de manche, elle jette un regard par la fenêtre et suffoque de surprise.

Si elle se trouve bien dans l’époque visée, sa localisation géographique la stupéfie.

En lieu et place du Tioga Reservoir, la voilà revenue à New York. Dans le parking officiel de l’Ordre, aux premières heures du 21 mars 1952.

Hébétée, elle fixe le garage faiblement éclairé de l’Empire Theater, éternellement fermé. Comme d’habitude, l’établissement annonce Un Américain à Paris.

Aucun aiônaute n’a jamais franchi soixante-dix années d’un coup. Et c’est comme si la DeLorean, soumise à un bond temporel d’une ampleur inhabituelle, n’avait pas été en mesure de maintenir ses coordonnées spatiales. Comme si le croiseur avait magnétiquement rallié ses coordonnées par défaut dans cette époque : l’endroit auquel il se voit systématiquement cantonné.

Abi songe à une croyance yoruba de son enfance : kánákò, ou l’art de « courber les chemins ». D’une voix lasse, elle commence à dicter son rapport au Central, évoquant l’accident, la sortie de route, la réalisation du saut impossible… Rien ne sert de mentir, elle le sait. On la somme de laisser la voiture pour rentrer s’hydrater et se restaurer, noter ses résultats à l’oxymètre de pouls et au tensiomètre avant et après avoir dormi ; on lui ordonne aussi d’avaler plusieurs gélules, tout ça en attendant qu’on traite ses dernières données. Un bond de soixante-dix ans devrait lui valoir au moins sept jours de repos…

Épuisée, Abi s’exécute. D’ordinaire, elle jubile de se garer là. La température, exceptionnellement fraîche pour la saison, lui offre toujours quelques flocons tandis qu’elle met la voiture à l’abri. L’Ordre la laisse disposer de l’endroit, se servir en popcorn et s’installer dans la salle de l’ancien théâtre de burlesque reconverti en lieu de projection. Abi n’y affecte apparemment aucune chaîne causale digne de ce nom. La jeune femme n’a pas besoin d’allumer le transistor derrière le guichet, elle sait que la cérémonie des Oscars – non télévisée, simplement retransmise à la radio – a quelques heures plus tôt récompensé le film de Vincente Minnelli. Elle sait aussi que, par une série de dispositions qu’elle ignore, elle peut se reposer plusieurs jours et laisser la voiture aux mains des techniciens de l’Ordre. Elle a souvent souhaité les rencontrer, mais le règlement l’interdit. Alors elle se contente de profiter du lit de camp installé dans la cabine de projection, s’approprier la couverture à carreaux, utiliser la douche qui, ce soir, rince le sang que lui a coûté sa prouesse récente, lequel s’enfuit dans le siphon en esquissant une rose liquide. Avant de regarder Gene Kelly et Lise Carron danser dans un Paris de carte postale…

 

Together we’re going a long, long way

In time the Rockies may crumble

Gibraltar may tumble

They’re only made of clay

But our love is here to stay

It’s very clear

Our love is here to stay

Not for a year

But ever and a day

 

Incapable de s’endormir, Abi frémit en revisionnant le dernier quart onirique du film : lorsque le vent rassemble les deux parties du dessin déchiré, ressoude l’éclair, et voit Gene Kelly, spectral, ramasser une rose tombée. Alors ce personnage de barbouilleur américain expatrié reprend ses danses dans une succession de tableaux irréels, étalage féérique de ses fantasmes de peintre amoureux. Abi, elle aussi, a ramassé la rose, embrassé la voie de l’Ordre. Depuis, la conductrice trime en âme errante. Privée de sa fille. Déchue de tout désir.

Bouleversée, elle décide de dégourdir ses membres encore tétanisés en s’offrant quelques pas de danse sur la moquette jonchée de grains de popcorn. Leur disposition lui est devenue plus familière qu’un atlas céleste. Tout comme la chorégraphie à l’écran, qu’elle se met à imiter. À force de visionnages, elle la connaît par cœur…

Tendue par l’effroi, elle vole l’éternelle petite bouteille de lait du mini-frigidaire de la salle de pause, la sirote, le regard vide, en jouant avec la condensation sur le verre. L’étrangeté de la dernière nuit la tiraille par tous ses muscles courbaturés. Ces multiples irrégularités auxquelles elle ne comprend rien et qui l’angoissent. Jusqu’au kánákò que lui a valu son aiôcursion de l’extrême… Cette pancarte ou ce corps sur la route, les a-t-elle rêvés ?

Quel sens leur donner ?

Lorsqu’en ombre, une silhouette humaine aux bois de cerf apparaît dans la lumière du projecteur, Abi tente en vain de bondir, déjà retenue par une poigne vigoureuse. Bien avant qu’elle puisse tourner la tête, une piqûre perce son bras et la plonge dans un sommeil sans couleurs… d’une blancheur lactescente.

Pictogramme

Un froid vif la saisit au niveau des genoux, l’arrache à l’inconscience. À la tension dans ses épaules tirées en arrière, le front prosterné contre les cuisses, elle se découvre ligotée les mains dans le dos et agenouillée dans la… neige ? Habituée au 22 mars 1952, et non au 21, Abi sait pourtant que les flocons ne sont pas censés tenir dans les rues de New York. Abi commence à le connaître, cet éon ! Sur sa nuque raidie, sa tête pèse douloureusement. Avec un pivotement du menton, la prisonnière jette un regard oblique sur sa gauche. Aveuglée par l’éclat de la neige, elle peine à déchiffrer son environnement. Mais sa rétine éblouie engramme une vision familière : la flèche d’un conifère surgi d’une anfractuosité rocheuse. La brume bleutée qui le nimbe. Ses racines qui agrippent une brisure granitique en forme d’éclair.

Le sapin de son rêve récurrent !

À peine s’est-elle étonnée de cet écho que des bruissements lui indiquent du mouvement. On a repéré son réveil. Des bras l’empêchent de se redresser, la plaquent contre la DeLorean, collent son visage à la portière cabossée. Impossible pour elle de détourner la tête de la tôle pâle contre laquelle on écrase sa joue.

« Où suis-je ? demande-t-elle.

– Vous n’avez pas besoin de le savoir. On a quitté le sol américain, où vos employeurs ont trop d’appuis. »

Au creux de cette voix masculine, Abi identifie un accent canadien. Mais son œil droit, en louchant, ne distingue qu’une silhouette humaine à la tête surmontée d’une sorte de ramure impossible à détailler.

« C’était vous sur la route, allongé sur la voie… », murmure-t-elle, sidérée, entrevoyant le piège qu’on lui a tendu.

«… Et dans le camion, au milieu des rondins », raisonne-t-elle encore à voix haute, perplexe quant au croiseur utilisé pour bondir d’un moment à l’autre.

« Depuis quand travaillez-vous pour l’Ordre, madame Abídèmí ? C’est bien votre nom ? »

Elle réalise trois choses : elle avait presque oublié son orúkọ de naissance ; il lui est impossible de répondre à la première question ; et tout aussi inaccessible de mentir.

« C’était mon nom, oui. Et je ne saurais dire… le temps… il ne s’écoule pas pour une aiônaute. Trop peu de repères, seulement l’infinie répétition. »

Elle s’arrête, surprise de sa propre volubilité.

« Sérum de vérité… Vous ne pourrez rien nous cacher. Ne cherchez pas à lutter.

– La voiture est pleine de caméras haute définition et de capteurs laser, l’Ordre va…

– Oubliez. Vos appareils sont neutralisés. Nous avions remarqué ce dispositif. Une vraie Google car ! Pourquoi ?

– Collecter des informations, alimenter la base de données, photographier le passé. Je n’ai pas les détails…

– D’autres missions ?

– Faire rouler la DeLorean sans influencer le passé. Ou de façon marginale…

– Pourquoi ?

– Parce qu’un croiseur immobilisé trop longtemps perd son coefficient éonique et devient incapable d’évoluer dans la quatrième dimension.

– Vous voulez nous faire croire que vous vous contentez d’œuvrer à la conservation du véhicule. Une petite mission patrimoniale, sans que votre organisation ne vous prescrive aucune black op uchronique ?

– L’Ordre d’Aiôn repose précisément sur ce serment et cette promesse : protéger le temps objectif. Préserver la causalité universelle. À d’autres époques, on nous appelait les rosicruciens.

– Et vous pensez qu’il se passe quoi, quand vous êtes en récup’ ? De la simple maintenance, hein ? Mais quelle naïveté, c’est effarant ! Qu’ils obtiennent de vous tous une obéissance aussi aveugle, voilà qui dépasse l’entendement… vous ne sentez pas qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la rose ? »

Abi accuse le coup. Et si ses ravisseurs disaient vrai ? Et si on lui mentait depuis le début ?

Impossible…

Inimaginable.

Pour lutter, elle se raccroche à ce qu’elle a toujours cru, et bégaye le catéchisme de l’Ordre :

« Si… si l’homme se met en tête de réécrire le passé, encore et encore, et d’explorer l’avenir, il négligera le présent. L’Ordre le pro… l’Ordre prétend le protéger. C’était… c’est là notre cadeau à l’humanité. Le protéger pour elle, de sorte qu’elle ne néglige pas ce cadeau. Qu’elle cueille l’instant. “Mignonne, allons voir si la rose”… L’ordre de la Rose-Croix inscrivait cette fleur sur une figure rectiligne. C’est le temps qu’on m’a fait jurer de protéger… Le temps linéaire, avec sa direction irrévocable, du passé vers le futur.

– Et ce serait pour le prétendu bien de l’humanité que vous monopolisez les croiseurs ? Pourquoi ne pas les détruire, tout simplement ?

– On les dissimule à ceux qui se lanceraient à leur recherche… Tout en tentant d’en conserver quelques-uns en l’état. Juste au cas où… Dans l’éventualité où des perturbations temporelles n’auraient pas pu être empêchées, qu’il faudrait corriger. Le chronoscaphe est déjà hors service, relégué au rang de décoration dans une vieille forteresse de La Roche-Guyon. Idem pour la machine anglaise. La DeLorean constitue l’une des dernières reliques. Un patrimoine à cacher, mais à préserver aussi. Si possible…

– Juste au cas où, hein ? La seule vérité, dans tout ce que vous racontez, c’est que d’autres explorateurs temporels viendront. Des activistes, comme nous. Et rien ne pourra l’empêcher, vous entendez ? Rien. Surtout pas l’Ordre. Bien sûr, il y aura des turbulences, avec leur lot d’erreurs de trajectoire… Les bonds simultanés de deux anachronautes les induisent, comme près du réservoir. C’est ce champ de force qui a fait dériver votre croiseur vers le périmètre qu’il occupe habituellement dans cette époque. Mais ce n’est pas une raison pour qu’une élite s’en arroge le privilège exclusif, et choisisse pour tous. Votre confiscation va cesser. »

Ces derniers mots sont prononcés avec la fermeté aride du justicier. Pas celle du juge qui arbitre avec impartialité. Plutôt l’insensibilité du redresseur de torts au moment de frapper.

Leur présence le prouve. La référence à la voiture Google… Le futur a fait jaillir ces anachronautes tel un crachat adressé à l’Ordre et son monopole. Peut-être grâce à un croiseur non intercepté, ou perdu ?

« Quand j’ai commencé », se rappelle Abi d’un ton presque rêveur, toujours incapable de taire ses pensées, « l’Ordre recherchait ardemment un croiseur espagnol. Un prototype… Précurseur dans la prise de con­science de l’importance des nanoparticules ioniques de la météo ou du climat… El Anacronópete.

– Pourquoi assurez-vous cette mission ? coupe la même voix.

– Je suis yoruba. Issue d’une communauté qui considère ses orages comme autant de manifestations du dieu Ṣàngó. Une autre Nigériane avait attiré l’attention de l’Ordre, par sa résistance. Une certaine Ìyábọ̀, fulgurée, elle aussi, sauf qu’elle a refusé la mission. Comme elle, j’ai été foudroyée, plusieurs fois. J’ai survécu. L’Ordre convoitait cette faculté rare. On m’a jugée taillée pour ce rôle. La parfaite conductor… pour le courant, la voiture. Une cheffe d’orchestre qui œuvrerait à ce que la symphonie du monde se déploie pleinement, sans repentirs. Un agent pour empêcher les opportunistes de se saisir indûment d’un moment. De réécrire la partition à leur guise. C’est notre sacerdoce. Alors nous dégageons nos visages ou rasons nos crânes, pour symboliser notre désir de lâcher prise, sans retenir le Kairos par les cheveux…

– Votre ordre tient vraiment de la secte religieuse…

– Philosophique. »

Pendant quelques secondes, tous restent silencieux, comme à scruter la trace laissée par ce mot dans la neige.

Abi ne sait pas si c’est une conséquence du sérum, du froid, ou des bras qui la maintiennent, mais l’envie de pleurer lui picote les narines et les yeux, encouragée par les battements convulsifs de son cœur. Elle réalise à quel point elle aspire à s’extirper de la solitude. Combien elle brûle de mourir de ces mains qui la plaquent contre le métal glacé. Se faufiler dans le regard de ses inquisiteurs, qu’elle imagine plus sombre qu’un tunnel ou le canon d’une arme, pour s’y éteindre, ensauvagée. Échapper à la surveillance du Central. Quelque part, au loin, elle entend un loup hurler. Cet apostolat n’a plus de sens pour elle. Protéger et servir la réalité ?

Elle y a tout perdu.

La danse d’Abi est un solo tragique qu’elle n’a jamais autant souhaité abréger. À chaque bond temporel, l’énergie des éclairs conspire à sa disparition progressive, laisse tomber la nuit au fond de son image évanouie de toute mémoire humaine, à commencer par celle de sa fille, confiée à d’autres parents. Heureuse et en sécurité, loin d’elle.

Sans elle.

Par chance, on va bientôt l’exécuter, elle entend la détente d’une arme à feu. Dans quelques secondes, sa cervelle s’étalera dans la neige, sur la voiture, peut-être en rose sanguinolente parsemée d’éclats d’os. Et tout ça n’aura plus d’importance. L’éclipse s’accomplira pour de bon.

« Vous vous êtes sacrifiée », murmure une autre voix masculine, et elle perçoit enfin la déférence dans ces mots. « Pourquoi ?

– Pour sauver ma fille. »

Un sanglot la foudroie de bas en haut, elle hoquette de cette confidence qu’elle n’a pas réussi à ravaler. Les yeux noyés de larmes et le souffle court, elle cherche frénétiquement à reprendre la parole pour en user comme d’une neige dense et recouvrir la confession.

« Ils m’ont choisie parce que je le pouvais, bégaye-t-elle, parce que j’avais la faculté de résister à une infinité d’éprouvants voyages dans le temps, alimentés par l’énergie de la foudre. C’est… C’est écrit sur ma peau. »

Des mains remontent sa veste et son pull. Le froid lui mord le bassin et la colonne. Abi sait ce que ses juges regardent. Dans son dos, une arborescence de capillaires sanguins brûlés évoque une grande fougère, déployée entre ses deux épaules, qui retrace le trajet sous-cutané de la foudre. Une figure de Lichtenberg.

« Une ramure… », s’étonne l’autre voix.

Un silence respectueux plane sans qu’Abi puisse en évaluer la durée, son cerveau comme ébloui par une lumière glaciale. Abi frémit. L’immensité gelée rattrape son corps et son âme, digne des froissements de la neige ou du chuchotis des étoiles mortes, seules témoins de ses voyages.

Le vacarme des balles vient souiller ce vide, détonations infernales qui la secouent de spasmes et ferment ses paupières.

À la première, elle comprend qu’elle veut vivre.

À la deuxième, que son exécuteur est soit mauvais tireur, soit sadique.

À la troisième, que tout peut recommencer, ou finir, dans le présent.

À la quatrième, qu’elle voudrait se perdre en forêt et renaître.

Agitée de soubresauts, le front contre la tôle, elle entend des frottements sur la poudreuse. Des pas qui s’éloignent.

En se laissant glisser au sol, elle sanglote. Il lui faut quelques secondes pour oser tourner la tête et épier ses rédempteurs, le cœur gonflé d’une joie effrénée et hagarde. Alors, dans l’aube, trois étranges silhouettes lui apparaissent de dos, vêtues de combinaisons grises, dont deux avancent les bras chargés d’éléments mécaniques volés à sa DeLorean.

Trois humains coiffés d’une arborescence d’antennes métalliques.

La ramure de son dos. Les ramures de leurs antennes.

Sa ramure. Leurs ramures.

Bientôt, les voyageurs se font un signe de tête et avancent jusqu’à une zone dégagée, sans sapins.

Au milieu de la clairière, on entend alors bruire et gronder l’atmosphère, avant que leurs récepteurs aiôniques ne convoquent la foudre. Quelques secondes après, des éclairs pâles strient l’aube azurée pour rejoindre leurs couronnes de douleur et les traverser.

L’instant suivant, le trio a disparu.

Les mains attachées, Abi pleure de ferveur en sentant son pouls contre la corde, puis la glace sous son crâne, en buvant la neige que trouvent ses lèvres entre les brins d’herbe. Plus jamais elle ne voyagera dans le temps.

Cette pensée lui arrache un sanglot viscéral. Elle vomit du lait et de la bile, les yeux noyés de larmes. L’odeur lui rappelle son bébé tout contre elle, lors de son premier voyage dans le temps. Saut après saut, Abi n’a œuvré qu’à sa protection. S’offrant en esclavage pour lui ménager un futur auquel l’Ordre lui a refusé toute part. Avec les années, Abi croyait s’être résignée. Alors pourquoi la perte lui fait-elle si mal, en devenant irrémédiable ? Pourquoi l’écho du babil enfantin la désespère-t-il comme jamais, en se perdant pour toujours de l’autre côté du mur du temps ?

Ankylosée par le froid et la fièvre qui monte, elle se hisse jusqu’à la voiture en ruine. S’écroule sur un siège en priant une dernière fois Ṣàngó de protéger sa fille bien-aimée.

Pictogramme

Julius Sämann conduit le plus vite possible. Il lance de nombreux coups d’œil à la jeune femme sur sa banquette arrière, le regard inquiet, aimanté par le visage sombre et beau de l’endormie.

À l’aube, il arpente toujours la forêt pour recueillir des huiles essentielles de pin. Depuis que son crémier lui a parlé des mauvaises odeurs de lait fermenté dans sa camionnette de livraison, le jeune chimiste cherche à confectionner un parfum capable d’assainir l’air du fourgon. À quarante ans, il a créé la Car Freshener Corporation. Personne, jusqu’ici, n’a pensé à inventer un désodorisant de voiture. Il se sent prêt à tenter l’aventure. Reste à trouver comment concrétiser son idée : stocker le parfum et le diffuser. Depuis qu’il a fui l’antisémitisme et la guerre en Europe, son imagination lui fredonne des scénarios de succès entrepreneurial. Aussi les quatre coups de feu l’ont-ils extrêmement troublé, tant le son de l’arme rappelait peu les fusils de chasse, et le ramenait à la violence laissée derrière lui. En trouvant la femme ligotée et évanouie dans une voiture fracassée aux quatre pneus percés, il a pensé à une brimade raciste, une humiliation qui aurait dégénéré. À la hâte, il a chargé la pauvre victime dans sa camionnette.

S’il n’avait pas paniqué, il aurait noté ses étranges vêtements, sans rapport avec la mode féminine des années 1950, notamment son jean de fermier ou d’ouvrier, et son étrange haut rouge en coton gratté. Remarqué tout ce qui sépare la voiture endommagée des véhicules de l’époque. Par ailleurs, des éléments du moteur ont disparu, ce qui rend la persécution particulièrement cruelle… Mais Julius n’y songe pas. Ému de la présence de cette belle femme. Il se concentre sur sa conduite, tente de maîtriser les aléas de la route légèrement verglacée. S’il repense à un détail de l’épave abandonnée en forêt, c’est à la rose en papier suspendue au rétroviseur. Un mystérieux autocollant peinait à rester en place sur la sphère feuilletée. Un étrange slogan sans doute plaqué à la va-vite par les persécuteurs : « ActEon. »

Il songe alors aux vertus de la cellulose pour concentrer les odeurs. Mais le volume est une mauvaise idée, coûteuse en pliages. À l’évidence, une étiquette Car-Freshner adhérerait mieux à une figure en deux dimensions. Un sapin qu’on pendrait à son rétroviseur, par exemple…

Un sourire illumine son visage. C’est l’idée qu’il lui fallait, il le sent au plus profond de lui. Et sa passagère va se remettre, il ne peut en être autrement. Il le faut. L’hôpital y veillera. Alors Julius la remerciera… Elle verra qu’il existe des hommes justes et honorables. Qui ne se dérobent pas aux Mitsvot. Des âmes amies.

Fébrile mais confiant, il allume la radio pour se raffermir, d’une main légèrement tremblante, et tandis que le soleil déploie un rayonnement cuivré à travers les conifères, comme une roue d’or, la voix de Gene Kelly retentit.

 

It’s very clear

Our love is here to stay

Not for a year

But ever and a day…

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