La Cité du rire

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Humoriste essayant de percer, Skip se retrouve embauché dans un parc d’attraction alors qu’une épidémie mortelle ravage le monde, touchant en premier lieu les enfants. Un job comme un autre ? Presque : les montagnes russes n’ont pas d’autre fonction que l’euthanasie des malades… « La Cité du rire » : une nouvelle puissante et sensible de Sequoia Nagamatsu, récompensée par le Prix des lecteurs de Bifrost 2023.

Cette nouvelle de Sequoia Nagamatsu, parue dans le Bifrost no 111 et traduite de l’américain par Henry-Luc Planchat, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 29 février 2024. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Nicolas Fructus

J’avais tenté de décrocher un boulot de comique à Los Angeles quand la peste arctique est arrivée en Amérique et qu’elle a infecté les enfants et les personnes fragiles. Pendant près de deux ans, j’avais payé les factures en travaillant comme éboueur, en nettoyant des bureaux abandonnés ou des écoles fermées. La nuit, j’allais dans des bouges, où j’essayais d’amuser l’assistance en échange de quelques verres. Je lançais : Franchement, les gars. Vous êtes coriaces. Les clients applaudissaient par politesse, pour maintenir l’illusion d’une communauté. J’avais complètement abandonné l’espoir d’obtenir un vrai rôle de comédien quand mon agent me téléphona pour la première fois depuis des mois.

« Tu as entendu parler du parc de l’euthanasie ? »

Le jour se levait ; je m’efforçais d’enfiler ma combinaison de travail.

Je me suis immobilisé. Bien sûr que j’en avais entendu parler. Tout le monde s’était moqué du gouverneur quand il avait annoncé le projet d’un parc d’attractions capable de mettre un terme à la souffrance des enfants en douceur – des montagnes russes permettant de faire glisser ses passagers dans l’inconscience avant d’arrêter leur cœur. Certains avaient affirmé qu’il s’agissait d’une proposition perverse, accusant l’État d’abandonner la prochaine génération.

« Oui. Enfin, j’ai regardé les débats aux infos.

– Tu as sans doute vu aussi les projections concernant l’épidémie, dit-il. Les parents sont désespérés. Ma nièce, mon neveu. Les hôpitaux ont du mal à maintenir les soins. Il y a des listes d’attente dans les funérariums. Je ne sais pas si tu connais quelqu’un qui a été infecté.

– Pas vraiment, mais je crois que ma petite cousine est hospitalisée.

– Quoi qu’il en soit, un milliardaire dans la technologie des réseaux a perdu son fils et finance un prototype de parc euthanasique sur le site d’une ancienne prison, entre ici et le Golfe. Il fonctionne depuis six mois.

– D’accord. Quel rapport avec moi ?

– Il y a de plus en plus de travail dans ce secteur, et si les derniers indicateurs sont exacts à propos des mutations du virus et de l’infection des adultes, le parc sera bientôt en plein essor. Ils vont embaucher.

– Mais je suis un comique.

– C’est un boulot qui rapporte, et tu aurais un logement. Tu amuserais les gens. C’est ton truc.

– Manny, lui dis-je, tu connais mon répertoire. Je joue un mauvais stéréotype d’Asiatique, un gamin de terminale qui fume de l’herbe en sortant de classe et qui laisse les sportifs recopier ses devoirs de maths merdiques… Je devrai porter un déguisement ?

– Ce n’était pas la peine que je t’appelle, répondit-il. Lis seulement tes emails. »

J’ai raccroché, puis je me suis regardé dans le miroir, vêtu de ma combinaison de protection… Au lieu de partir travailler, j’ai contacté mes parents sur BitPalPrime pour leur annoncer mon déménagement – une véritable nouvelle, contrairement aux mensonges habituels sur le grand changement qui se présentait à l’horizon de mon existence.

« Peut-être quelque chose dont je pourrai être fier, dis-je à mon père. Pas exactement ce que j’imaginais, mais je ferai rire les gens. »

Dans la fenêtre vidéo, je vis ma mère entrer dans la chambre de mon petit frère mort, puis en sortir avec un aspirateur. Il avait été tué dans un accident de la route un an avant le déclenchement de l’épidémie, et ma mère croyait toujours reconnaître ses traits quand elle me regardait.

« Ta cousine Shelby est morte, dit mon père. Elle a peut-être infecté ses frères, mais ce n’est pas sûr. Certains racontent que la maladie se propage dans l’air, d’autres prétendent le contraire. On ne sait plus ce qu’il faut croire.

– Vous tenez le coup, maman et toi ?

– Disons qu’on survit. On devrait passer un moment chez ta tante Kiyo. Pour l’aider à préparer les funérailles. Mais je sais que tu as du travail… Rappelle-moi ce que c’est, ce boulot ?

– C’est une société qui propose des services pour soulager les enfants malades. Je vais les aider à préparer leur programme. »

Je déformais déjà la vérité pour obtenir un minimum d’approbation parentale. Du temps de mon frère, j’avais toujours dû me battre pour attirer leur attention.

« Apparemment, c’est une bonne proposition », reconnut-il en hochant la tête.

À en juger par le ton de sa voix et la manière dont il plissait les yeux, comme s’il souffrait, je voyais bien qu’il ne me croyait pas ou qu’il n’était pas d’humeur à écouter ce que je lui disais.

 

Quelques jours plus tard, j’ai rendu les clés de mon appartement et j’ai roulé dans les rues désertes, à peine éclairées par quelques boutiques et la lueur des incendies de forêt qui ravageaient les collines de Los Angeles. Ceux qui venaient de perdre leur maison dormaient dans leur voiture. Des files d’attente s’étiraient sur les parkings, devant les baraques qui distribuaient la soupe populaire. À l’extérieur de la ville, des panneaux affichaient de la publicité pour des services mortuaires et d’anciennes granges converties en entrepôts de stockage ou de triage des corps. Pas d’aires de repos disponibles. Aucune cafétéria ouverte. L’essence à des prix astronomiques dans les quelques stations-service encore accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre le long de l’autoroute. J’ai suivi la route ténébreuse pendant des heures, sans pouvoir éviter les radio-évangélistes annonçant le second avènement du Christ, jusqu’au moment où j’ai aperçu au loin les lumières angéliques du parc.

En sortant de la voiture, j’ai eu l’impression d’arriver dans un pénitencier qui dissimulait sa véritable fonction. Il restait des clôtures de fil de fer barbelé et, même si les vieilles plaques de balisage avaient été retirées des murs, on distinguait encore clairement le contour des mots Prison d’État. À l’intérieur du parc, sous l’enseigne Bienvenue dans la Cité du rire, la façade du bâtiment administratif était recouverte de peintures aux couleurs vives montrant des enfants dans des autos tamponneuses, sur des manèges ou des toboggans. Des lignes arc-en-ciel m’ont guidé dans les couloirs, me faisant passer devant les anciens postes de sécurité convertis en boutiques de cadeaux et en bureaux de renseignements. Le secrétariat des ressources humaines, au mobilier minimaliste, était jadis une salle de détente, à en juger d’après les canapés et les vieilles boîtes de jeu empilées dans un coin. Plusieurs petites armoires à classeurs et une lampe sur pied occupaient le reste de la pièce. Quelques cloisons de box démontées étaient appuyées contre un mur. Abandonnant la piste multicolore, j’ai aperçu le directeur du parc, un homme à la calvitie naissante en combinaison argentée d’astronaute. À mon arrivée, il s’est adossé à son fauteuil et a posé les pieds sur le bureau.

« D’après votre agent, vous deviez être là depuis des heures. »

Il vit que je lisais la plaque installée en évidence devant lui : Surveillant Steven O’Malley. Il la prit pour la tapoter contre sa main.

« En fait, je m’appelle Jamie Williamson. J’ai conservé un bon nombre des bibelots que nous avons récupérés ici.

– Skip, dis-je en lui tendant la main. Désolé pour ce retard. J’ai dû faire un détour pour trouver du carburant.

– Skip », répéta Jamie en appuyant sur le p.

Il me dévisagea pendant un moment, se mit à fouiller dans les tiroirs du bureau en affichant un sourire dégoûté, puis en tira un formulaire.

« C’est un diminutif de Skippy ?

– Non, c’est seulement Skip », répondis-je.

Il poussa les papiers sur la table et m’expliqua que je devais porter un costume de souris en sautillant dans le parc, faire des photos avec les familles, leur tendre des ballons, aider les enfants à monter sur les attractions.

« Vous devez surtout exprimer de la joie, insista-t-il. Et il ne faut pas simuler, Skip. Les parents le verraient. Les enfants le verraient.

– D’accord, il ne faut pas simuler. »

J’étais en train de réfléchir au fait que je devais porter un déguisement. J’ai envisagé de quitter son bureau, de lui répondre merci mais non merci. Toutefois, je n’avais pas de vrai boulot ni d’appartement, aucun autre projet.

« Et à certains moments, les parents pourront changer d’avis. Certains voudront repartir avec leurs enfants, passer un peu plus de temps avec eux.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Nous avons un accord avec le gouvernement et le CDC (1), continua Jamie. Si nous voulons poursuivre nos opérations, aucune personne infectée ne doit partir.

– Et comment les arrêter ? Je pèse soixante kilos. J’écris des blagues.

– Avec fermeté, répondit Jamie. Et avec un grand sourire de la Cité du rire. Et bien sûr, en contactant la sécurité par radio si jamais un refus jovial ne suffit pas. »

 

Une adolescente du nom de Molly, en salopette à rayures roses, m’escorta jusqu’aux résidences du personnel. Mis à part les vieux bâtiments pénitentiaires, le reste du parc ressemblait à une version délabrée des Six Flags (2) – des trottoirs craquelés, des kiosques remplis de sucreries sans marque, des dragons en papier mâché, des forêts enchantées qui semblaient prêtes à fondre au soleil ou à la prochaine averse. Le bâtiment central avait été transformé en une zone de boutiques et de restos sur le thème des pirates, nommée maladroitement La crique du mort. Les cellules étaient occupées par des vendeurs, des distributeurs automatiques, des chariots de repas et des animations. Des projecteurs multicolores balayaient le sol à partir des tours de surveillance. Je pouvais distinguer les ombres des gardes et de leurs fusils au milieu des lumières.

« Ils sont vraiment nécessaires ? ai-je demandé à Molly.

– Les parents risquent moins de se mettre à courir avec leurs enfants s’ils croient qu’ils vont se faire abattre, a-t-elle répondu. C’est surtout pour la forme, mais on ne sait jamais. Certains gardes se prennent pour de vrais commandos… »

Molly marchait d’un pas rapide. Elle vira à gauche aux autos tamponneuses Buggin Bumper, à droite après la Grande descente en raft, passa devant la Plaisantéria dont le personnel était composé, selon le directeur, d’acteurs que l’on encourageait à exécuter des improvisations pour les familles.

« Vous êtes là depuis longtemps ? » lui ai-je demandé.

Elle s’est tournée sans s’arrêter, comme si elle me faisait faire le tour d’un campus, et elle a adressé un signe de la main à un figurant déguisé en crevette rose

« Quelques mois. Mes parents sont cuisiniers dans un des restaurants.

– Vous vous plaisez, ici ? »

Je me rendis compte que c’était une question stupide, mais je voulais savoir dans quelle sorte de vie je m’engageais. Et si j’allais réellement aider les gens.

Molly haussa les épaules, marmonna entre ses dents quelque chose comme Mon dieu avant de me faire passer dans une ruelle barrée devant laquelle un panneau disait entrée interdite, attractions et installations en cours de réparation.

Nous avons contourné un ancien manège équipé d’hippocampes et de sirènes accrochés à des poteaux rouillés. L’asphalte a laissé la place à de la terre et de la poussière, puis nous sommes arrivés au milieu d’un cercle de mobile homes et de camping-cars. Des chaises de jardin et des bidons de bière étaient éparpillés autour d’un feu de camp éteint. Plus loin, quelques petits chalets avaient été installés sur une zone de gazon artificiel. De l’endroit où nous nous trouvions, les lumières du parc évoquaient une oasis dans le désert. Molly a tendu le doigt vers un camping-car Winnebago délabré, puis m’a donné une pochette de bienvenue.

« Lisez ça. Quelqu’un viendra demain pour vous aider à vous orienter. On ne suit pas un véritable entraînement. Il faut juste éviter de faire pleurer les enfants. »

J’ai montré les chalets.

« C’est quoi, ces baraques ?

– Pour les familles, les gens qui ont des besoins particuliers, répondit-elle. On va aussi y administrer des médicaments expérimentaux et faire des études pour une société pharmaceutique. »

J’ai secoué la tête. Je voyais bien que Molly était fatiguée d’être en ma présence – ou peut-être était-ce simplement l’attitude normale d’une adolescente.

« Bon, alors, bonne nuit, lui dis-je.

– Il y aura sûrement des punaises de lit, déclara-t-elle en faisant demi-tour. Ces véhicules sont des dons et personne ne prend la peine de les nettoyer. »

Après avoir allumé l’éclairage du camping-car, j’ai découvert un matelas vert menthe et plusieurs vieux Playboy dans la boîte à gants, des traces de nourriture sur les tablettes ébréchées – sans doute au cours de centaines de voyages. En fouillant dans les placards, j’ai trouvé des conserves dont la date d’expiration ne dépassait pas quelques mois. J’ai mangé des raviolis froids en regardant les lumières du parc par la fenêtre avant de glisser dans le sommeil.

 

Mon premier client était un petit garçon appelé Danny (Groupe 5a : non-contagieux / stade 4 de la maladie). Il avait des cheveux orange vif et portait un pyjama décoré de dinosaures. Les parents nous suivirent de près pendant que je conduisais leur fils d’un manège à l’autre dans une poussette en forme de voiture de course. Au cours des heures suivantes, si cette famille vécut dans un mensonge où il importait uniquement de s’amuser, je ne pus m’empêcher de remarquer quelques moments plus graves – les parents qui s’étreignaient devant un manège tandis que l’enfant leur faisait signe en se balançant sur une autruche. Certains gamins oubliaient tout le reste – trop jeunes ou trop désireux de croire à la publicité frivole du parc. Mais le petit Danny savait à quoi s’en tenir. De temps en temps, je lui demandais comment il allait quand je le voyais tirer une bouffée sur son inhalateur ou quand il semblait trop faible pour rester droit sur son siège.

« Super, répondait-il en feignant d’afficher une mine réjouie malgré sa quinte de toux. On va où, maintenant ? »

La maman et le papa de Danny s’arrêtèrent au milieu du chemin, s’accrochèrent l’un à l’autre en regardant l’ultime attraction, le Chariot d’Osiris , avec son sommet haut de presque six cents mètres, qui allait lâcher la rame à 300 kilomètres-heure dans plusieurs inversions. Jamie m’avait précisé que c’était un des moments les plus difficiles de mon travail : attendre que les parents disent au revoir, conserver l’illusion de gaieté que tous les employés devaient afficher. Des larmes coulaient sur les joues de la mère quand elle quitta le Labyrinthe des chatouilles.

Le père m’attira vers lui pour murmurer dans une de mes énormes oreilles de souris.

« Merci de nous avoir donné un moyen de lui faire nos adieux. Nous ne voulions pas qu’il meure dans un centre hospitalier bondé. Je sais que vous accomplissez seulement votre travail, mais vous nous avez offert une journée de plus avec notre garçon. »

Il serra mon épaule poilue et s’accroupit près de son fils.

« Nous t’aimons beaucoup, mon grand.

– Nous resterons là pour te regarder, ajouta la mère. Tu es vraiment un gentil garçon. »

Je n’imaginais pas être à leur place. Je pensais aux petits sacs mortuaires alignés dans les rues durant les premiers jours de la peste arctique, aux parents que l’on entendait pleurer toute la nuit, aux bus blancs qui emportaient les jeunes défunts pour les entreposer, les brûler ou les étudier. Au début, personne ne comprenait ce qui se passait. Des rumeurs couraient à propos d’une maladie en Russie et dans le reste de l’Asie. Chacun espérait que des signes d’infection virale entraîneraient simplement un passage en pharmacie, ou dans une clinique mobile, jusqu’au moment où les premiers cas apparus en Amérique révélèrent qu’il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus sérieux. Dernières nouvelles : Des enfants s’écroulent sur une plage d’Hawaï. Des images aériennes étaient diffusées en boucle, montrant des parents, des sauveteurs et des badauds rassemblés autour des corps étendus sur le sable.

« Tu as vu ça ? » avait demandé mon père.

Ayant passé leur enfance à jouer sur les plages d’Oahu, mes parents étaient particulièrement concernés par les événements. Nous regardions ensemble les infos qui rapportaient des incidents de plus en plus nombreux.

« Je me sens bizarre », dit à un reporter une fillette portant des nattes et vêtue d’un maillot de bain rose, avant d’être emmenée sur une civière. Leilani Tupinio allait mourir un mois plus tard à la suite d’une altération des organes ; les cellules et les tissus pulmonaires s’étaient transformés en cellules du foie ; son cœur commençait à prendre la structure d’un minuscule cerveau.

« Normalement, c’est impossible », déclara un médecin lors d’une interview.

Dans les hôpitaux d’Hawaï, les docteurs et les infirmières cataloguaient les patients comme « atteints du syndrome de métamorphose » avant que le CDC dévoile un lien avec un cas apparu en Sibérie. À peine quelques mois plus tard, le quatre juillet 2031, des enfants commencèrent à tomber malades sur le continent – un cas à San Francisco, lié à des huîtres infectées ; plusieurs élèves d’une école primaire de Portland, suite au retour de vacances d’une famille à Maui…

Avant que je pousse Danny sur le chemin d’Osiris, sa mère le serra une dernière fois dans ses bras et lui fit boire une gorgée de jus de fruits avant de lui montrer une seringue.

« Juste une petite dose de courage », dit-elle.

Elle injecta à son fils le sédatif vendu par le parc. Les parents ne sont pas obligés de faire ça, mais nous les encourageons à rendre les derniers instants de leurs enfants aussi paisibles que possible.

« Tu as peur de grimper là-haut ? » ai-je demandé au gamin, tout en me rendant compte que j’aurais dû m’en tenir à raconter une autre blague ou à lui faire un animal avec des ballons.

« Oui. »

Sa voix était presque un murmure quand j’ai commencé à pousser la petite voiture de course. Il s’est mis à renifler, à lécher la goutte qui coulait de son nez et laissait une trace humide sur sa lèvre supérieure.

« Ça a l’air plutôt marrant. C’est pour les garçons et les filles très braves.

– Oui », répéta-t-il, mais d’un ton plus enjoué.

J’ai noté chez lui un dernier regain d’énergie à mesure que la drogue se répandait dans ses veines. Il a souri, alors que des larmes coulaient sur ses joues. Ayant redressé la tête pendant que nous approchions des montagnes russes, il a paru s’émerveiller devant la hauteur de l’attraction.

Je me suis agenouillé pour essuyer le visage de Danny avant de rejoindre les autres employés costumés et les enfants dont ils avaient la charge. Quand ils ont tous été installés et sanglés, l’équipe a reculé, formant un rempart entre les rails et les parents, regroupés derrière un cordon à quelques mètres de là, sous le regard attentif des membres de la sécurité. Le petit train a commencé à grimper dans le crissement de la chaîne et du système hydraulique. Les wagonnets arrivèrent à mi-chemin, au point le plus élevé, et j’ai fermé les yeux en entendant le fracas de la voie et les hurlements joyeux des enfants, de plus en plus forts, presque assourdissants quand ils ont foncé vers le sol et subi les dix G de la première boucle – et les cris se sont tus. Les fonctions cérébrales se sont interrompues dans la seconde inversion ; leurs petits cœurs ont cessé de battre dans la troisième.

Lorsque j’ai rouvert les yeux, les têtes des enfants ballottaient comme s’ils étaient plongés dans un sommeil profond insondable.

 

Deux mois s’étaient écoulés depuis mon arrivée. Du point de vue de la chronologie du parc, cela signifiait que j’avais mangé tous les plats inscrits sur le menu de la Plaisantéria, à l’exception des scampi (traduction : quand on en servait, le parc devait rajouter des rouleaux de papier-toilette). J’avais également assisté à deux séances sur le renforcement du moral de l’équipe, qui consistaient à se laisser tomber en arrière en faisant confiance aux collègues pour vous rattraper ou à s’asseoir en cercle pour exprimer ses émotions — Salut, je m’appelle Skip, et je pense que maintenant ça va bien. J’arrive à maîtriser le sentiment de culpabilité. Il y a quand même des fois où c’est dur. Enfin, vous comprenez. Devant de tels propos, les membres du groupe hochaient la tête et levaient les mains pour agiter les doigts en signe de solidarité. Les séances étaient suivies par une heure de méditation pendant que le Matin d’Edward Grieg passait en boucle – sur les murs étaient projetées des images de faune sauvage ou d’enfants qui riaient, accompagnées à la sono par une douce voix féminine qui nous expliquait que nous prenions conscience de notre vocation.

« Et n’oubliez pas, disait-elle, que le rire est un moment de libération qui évacue les souvenirs et la douleur. Quand nous rions, nous sommes plus forts. Quand nous rions, nous soignons le monde. »

En dehors de ces événements organisés par la direction, nos relations étaient restreintes. Un soir, Victoria, la vendeuse de churros habituellement déguisée en elfe, entra dans mon camping-car et me lança un préservatif à la figure en me disant de ne pas me faire d’idées. On a passé la nuit ensemble. Le lendemain matin, quand je l’ai prise dans mes bras, elle s’est relevée aussitôt, s’est habillée et m’a rappelé que ce n’était pas le monde réel.

De temps en temps, quand me prenait l’envie de secouer un peu mes habitudes, je roulais jusqu’au restaurant Olive Gardende la ville voisine. Le parc le laisse ouvert pour ses clients résidents. Là-bas, un barman m’a raconté qu’en servant les employés du parc, il avait l’impression de voir des fantômes – ils viennent seuls, boivent dans leur coin et repartent.

« Je comprends parfaitement, dit-il. Avec le boulot que vous faites. Personne n’a envie de s’attarder. Ça bousille les gens.

– Je ne sais pas », répondis-je en sirotant une margarita à la mangue.

Je me suis demandé combien de temps je tiendrais avant de ressembler aux autres membres de l’équipe, avec un pied dans un monde parallèle où rien n’importait, sinon rire, oublier et baiser tristement avec l’occupant du camping-car voisin. Après avoir travaillé deux mois dans le parc, j’avais fait monter près de cent cinquante enfants sur l’Osiris.

 

C’était un dimanche ordinaire. Les patients destinés à l’expérimentation entrèrent dans les chalets installés près de nos camping-cars. La plupart des membres de l’équipe étaient assis sur des chaises de jardin pendant que les familles passaient devant nous. Certains enfants étaient en fauteuil roulant, d’autres avançaient à une vitesse d’escargot en tenant les mains de leurs parents. On répondait aux gamins s’ils nous faisaient des signes. Sinon, on se contentait de les regarder. L’un d’eux, qui devait avoir six ou sept ans, arriva sur un brancard surmonté d’une bulle en plastique, comme une sorte de plat couvert. Il pressa les mains contre le plastique pour observer un coyote qui se régalait d’un cornet de frites que quelqu’un avait laissé tomber. Les gardes l’emmenèrent. Derrière lui, une femme qui devait être sa mère portait péniblement deux grosses valises. Elle était vêtue d’un poncho de soie trop large qui n’arrêtait pas de se prendre dans les roulettes. Après avoir regardé mes collègues – qui contemplaient les environs, buvaient, bourraient leur pipe avec du mauvais haschisch –, j’ai finalement décidé de lui offrir mon aide.

« Je m’appelle Dorrie, a-t-elle dit quand je me suis approché pour prendre ses bagages. Et le garnement dans la bulle est mon fils, Fitch. »

Je les ai suivis jusqu’à leur chalet, au bout de l’aire de jeu centrale, et nous sommes entrés dans une chambre mansardée à deux lits, avec un plafond en pente où s’ouvraient plusieurs lucarnes. La société pharmaceutique l’avait équipée de meubles suédois modernistes coupés à angles droits, à l’exception d’une table basse en plastique bleu ayant la forme de la Californie, et sur laquelle était posé un panier d’osier contenant quelques petits cadeaux de bienvenue. J’ai attendu dans le salon avec les bagages pendant que les gardes installaient Fitch dans sa chambre. Tout ce dont le garçon pouvait avoir besoin – lit, toilettes, lavabo, étagères garnies de livres pour enfants, télé, console de jeux, support de perfusions intraveineuses et divers matériels médicaux – était séparé du reste de la maison par une cloison de verre coulissante. Les gardes ont allumé ce qui ressemblait à un système de filtrage de l’air installé dans un panneau mural. La pièce s’est mise à bourdonner. Fitch est descendu aussitôt de son brancard et a fermé la vitre derrière lui.

Après le départ des gardes, Dorrie m’a invité à rester pour le dîner. Elle a inspecté le contenu du frigo, composé d’aliments de base et de plats congelés.

« Je vais lui donner ça, a-t-elle dit en continuant d’explorer le freezer. Mon ex-mari s’est assuré que nous ne manquions de rien.

– Je ne voulais pas vous le demander. Je ne sais pas ce qui est fourni habituellement aux participants des tests.

– Mon ex et moi avons des points de vue différents sur la manière de soigner Fitch. Il est chercheur dans le domaine médical. Et convaincu qu’il va rapidement trouver un moyen de sauver notre fils. J’étais fatiguée d’attendre et des études ont lieu en ce moment. Certains gamins ont l’air d’aller mieux. »

J’ai entendu Fitch s’installer et démarrer un jeu vidéo. En m’adossant à mon fauteuil, j’ai vu qu’il était assis sur le lit avec un appareil de contrôle. Il avait déjà ôté le papier adhésif qui protégeait les électrodes. Il les a pressées contre sa poitrine, a accroché un sac de soluté au mur, puis il a attendu que sa mère pose la perfusion. Tandis qu’elle aidait son fils, j’ai placé une table pliante de l’autre côté de la cloison vitrée.

« Il y a du vin dans le panier, a crié Dorrie depuis la chambre de Fitch. Et voudriez-vous touiller un des milk-shakes du freezer ? C’est tout ce qu’il peut supporter ces derniers temps. »

Quand elle s’est assise à table, Fitch avait déjà absorbé sa boisson Very Berry protéinée. Il a ensuite entamé une partie de Pictionary avec nous en nous montrant un gribouillis sur une feuille.

« Euh… un moulin à vent ? ai-je proposé.

– Nan.

– Un hélicoptère ? a demandé Dorrie.

– Nan. Mais c’est pas loin !

– Attends, je sais, a-t-elle ajouté. Un aéroglisseur !

– Ding, ding, ding ! »

Après trois autres devinettes, Fitch a vomi son milk-shake. Selon Dorrie, les pilules que lui avaient données les toubibs à leur arrivée devaient faire cet effet pendant les premiers jours. Elle se désinfecta les mains et entra dans la chambre aseptisée censée prémunir Fitch contre de nouvelles infections, car son système immunitaire était déjà bien affaibli. Elle retira la chemise de son fils, lança une version audio du roman Un raccourci dans le temps, puis le berça dans ses bras. Pendant ce temps, je m’abîmais dans la constellation de cicatrices et de zébrures qui marquaient la poitrine du garçon glissant dans le sommeil.

« Vous n’êtes pas obligé de rester », a-t-elle murmuré, toujours allongée près de son enfant.

J’ai emporté les couverts dans la cuisine. Dorrie est sortie de la chambre et m’a remercié de les avoir accueillis.

« Fitch n’a plus aucun ami. Je pense que c’est très important pour lui de connaître quelqu’un ici. »

J’ai vidé la bouteille en nous versant deux verres de vin. J’ai avalé une longue goulée, ne sachant pas trop ce que je pouvais ajouter.

« Je peux vous demander pourquoi vous travaillez dans le parc ?

– J’étais le clown de la classe au lycée, ai-je expliqué. Mais, vous savez, je suis d’une famille asiatique typique de la Silicon Valley. En général, on devient médecin, avocat, banquier ou directeur d’une société technologique. Moi, je voulais juste faire rire les gens. Je voulais les aider à sortir de la merde et à mieux voir le monde.

– Donc, vous aviez un don et vous n’aviez pas envie de le gâcher. Il n’y a rien de mal à ça.

– Je ne suis pas certain qu’il faille un don pour se moquer de ses lamentables parents ou raconter l’histoire d’un gars qui se rend à une convention de BD dans le seul but de draguer, même si c’est un des rares domaines en Amérique où c’est un avantage d’être asiatique, surtout quand les filles pensent que vous ressemblez à un personnage de dessin animé.

– Vous plaisantez ?

– Vous n’avez pas idée du nombre de rencards que j’ai eus avec des filles fans de Sailor Moon. »

Dorrie a pris une gorgée de vin en s’efforçant de contenir son rire ; elle a failli en renverser sur son chemisier.

« En tout cas, ici, j’ai l’impression d’aider les gens, même si je n’avais jamais imaginé le faire de cette manière. »

 

Je suis retourné au chalet de Dorrie le lendemain, et le jour suivant, en inventant à chaque fois un nouveau motif. J’ai apporté à Fitch quelques-uns des comics que j’avais amassés quand j’étais jeune, et à Dorrie quelques boîtes de couleurs achetées dans la boutique de cadeaux, car elle m’avait appris qu’elle étudiait à l’école des beaux-arts avant de devenir mère. Elle a aussitôt entamé un système solaire complet dans la chambre de Fitch, une grande fresque avec des astronefs. Dans le salon, elle a peint des globes lumineux, des fleurs et des scènes de l’antiquité, que Fitch voyait parfois dans ses rêves. Au bout d’une semaine, j’ai cessé de chercher des prétextes. Dorrie savait qu’elle pouvait me trouver presque chaque soir devant la porte de son chalet ou à la sortie de son travail. Elle était assistante à temps partiel dans le service des retraits, où les parents venaient chercher les cendres de leurs enfants. Nous n’avons jamais donné clairement un nom à notre relation ; je me disais que je n’étais pas responsable de Fitch et que cette situation dépassait tout ce que j’aurais voulu connaître au cours de ma vie. Je ressentais une certaine culpabilité à l’idée que je profitais de Dorrie pour nourrir l’impression d’être quelqu’un de bien.

Chaque fois que je conversais avec mes parents, je brûlais de leur parler de Dorrie, mais je craignais de porter la poisse à notre relation. Quelques mois plus tard, je leur ai finalement annoncé que j’avais rencontré quelqu’un.

« Elle est très jolie et elle peint de magnifiques paysages oniriques. Et son fils est super.

– Son fils ? demandèrent-ils en chœur.

– Est-ce qu’il est… ? ajouta ma mère.

– Oui. Il est malade. »

Le regard de ma mère parut traverser tout l’État pour me fixer à travers l’écran. Mon père se contenta de secouer la tête.

« J’espère que tu sais dans quoi tu t’engages, fiston, dit-il.

– Oh, Skip ! » s’exclama ma mère.

Elle plaqua une main devant sa bouche, comme pour cacher sa déception.

J’ai voulu la rassurer :

« C’est une bonne chose, franchement. Pour moi et pour eux. »

Je voyais les chalets par la fenêtre et j’imaginais Fitch en train de lire une de mes bandes dessinées.

« Espérons », dit ma mère.

Après cette conversation téléphonique, j’ai marché jusqu’au chalet de Dorrie, qui se trouvait à l’extérieur pour observer le ciel avec un petit télescope. Elle peignait des volutes de couleurs sur une toile, créant un trou de ver imaginaire derrière la Lune ; un maelström de jaune et de violet. Au centre de ce vortex, situé peut-être à des millions d’années-lumière, elle avait placé une minuscule planète bleue, comparable à la Terre et orbitant autour d’une étoile rouge.

« Qu’est-ce que tu en penses ? » m’a-t-elle demandé.

J’ai remarqué que des larmes avaient fait couler son mascara, dessinant de petites flammes sur ses joues. J’ai supposé qu’elle était bouleversée à cause de Fitch puisque, contrairement à moi, elle ne voyait jamais les autres enfants dans le cadre de son travail. Son boulot consistait à remettre aux gens une petite boîte en bois renfermant des cendres, et elle n’avait pour toute information qu’un fichier contenant le nom, la photo, la taille et l’âge du défunt.

« Je me demande s’il se rétablira suffisamment pour jouer un jour dans la jungle miniature installée derrière les chalets. Si un seul d’entre eux en aura l’occasion. »

J’ai regardé l’aire de jeux, les balançoires et le petit manège surmonté d’un arc-en-ciel, essayant d’imaginer des enfants s’amusant dans ce simulacre tropical. En fouillant dans ma mémoire, j’avais du mal à dénicher le souvenir d’un gamin en train de jouer dans la rue, ou sur un terrain de basket en plein air, ou de courir vers le bus pour se rendre à l’école. Je n’avais jamais souhaité avoir d’enfant, mais cette pensée me troublait.

« Le directeur m’a expliqué que la petite jungle était là pour le moral, lui ai-je dit. Pour donner un peu d’espoir aux sujets de l’expérimentation. Au fond de lui, je crois qu’il garde quand même le désir de voir les enfants partir un jour. »

Nous avons marché jusqu’au terrain de jeu. J’ai suivi Dorrie, puis retiré mes chaussures pour éprouver le contact du sable frais sous mes pieds avant de m’installer sur une balançoire. Le siège était humide dans l’air embrumé. Je le sentais mouiller mon jean et y laisser sans doute une tache sombre. Les fenêtres éclairées des autres chalets et des caravanes ressemblaient à des douzaines de petits postes de télévision – on apercevait des gens qui faisaient la vaisselle, qui mangeaient, qui se disputaient. Un des gardes se défoulait sur un gros sac de frappe. Molly jouait à un jeu de plateau avec ses parents. Victoria pratiquait des exercices de yoga.

« J’aimerais bien que les gens sortent de temps en temps, dis-je. Enfin, pas juste pour s’asseoir autour du feu de camp comme des zombies à l’air maussade.

– On est tellement habitués à rester isolés. On ne peut pas les en blâmer. Tu sais, Fitch parle de ce parc comme d’une terre promise. Il a seulement aperçu les attractions quand nous sommes arrivés, mais il en rêve. Il me demande sans arrêt pourquoi je ne pourrais pas l’y emmener un jour où il se sent mieux.

– Qu’est-ce que tu lui réponds ? »

Dorrie tira sur les chaînes de nos balançoires pour nous rapprocher. Nos pieds tracèrent des sillons parallèles dans le sable.

« J’ignore comment répondre à cette question. En général, je change de sujet.

– C’est incroyable que ça ne soit pas visible depuis la ville », dis-je après un long silence en pointant le doigt vers le ciel.

Ignorant comment réagir à ses paroles, je me contentais de lui prendre la main avant de contempler l’immense cimetière des étoiles mortes depuis longtemps.

De retour au chalet, pendant un moment, Dorrie regarda Fitch qui se tournait et se retournait dans son lit. Elle me confia que les premiers signes d’infection de son fils avaient été des troubles du sommeil. Ses paupières palpitaient en permanence ; il avait toujours l’impression d’être entouré d’un brouillard. Il ne gardait que quelques souvenirs heureux de la période ayant précédé sa maladie. Elle me parla d’une leçon de natation. Elle serrait son fils contre elle dans une crique peu profonde, près de la plage de Hanauma Bay pendant des vacances en famille. Le garçon lançait des coups de pied, entouré par des bancs de poissons des récifs. Il avait alors suffi qu’un peu d’eau infectée pénètre dans son nez. À Hawaï, la plupart des victimes de la première vague moururent ou glissèrent dans le coma durant les six premiers mois. C’était avant que les médecins s’engagent dans la thérapie génique et préparent des cocktails médicamenteux pour ralentir la mutation des cellules. Fitch avait pu déjouer les statistiques grâce à trois transplantations d’organes et s’accrocher pendant près de deux ans à des bribes de sa vie passée.

« Bon, et si on se détendait un peu ? On regarde un film ? »

Je me mis à chercher une comédie, attendant que Dorrie me donne le feu vert.

– Rien de déprimant, dit-elle.

– On est dans la Cité du rire. »

J’ai continué de chercher ; elle restait silencieuse.

« Ça ne va pas ?

– Jusqu’à présent, il a eu de la chance, dit-elle. Grâce à mon ex, Fitch a été privilégié par rapport à beaucoup d’autres enfants… un foie, un rein, un poumon. Mais il n’y a pas de plan B pour un cerveau. Les traitements ralentissent la propagation de la maladie, mais ce n’est qu’une question de temps.

– On est pas obligés de passer un film si tu n’en as pas envie. »

J’éteignis la télévision. Dorrie pris la télécommande pour la rallumer.

« Non, regardons quelque chose de drôle. »

Quand elle s’est pressée contre moi, j’ai pensé à toutes les nuits qui s’étaient achevées de la même façon au cours des neuf derniers mois – sans jamais croire à la certitude d’un avenir, et souhaitant désespérément oublier le passé ; essayant de trouver un peu de réconfort dans un équilibre dont nous savions tous deux qu’il ne durerait pas.

 

Le lendemain, j’ai été tiré du sommeil par le hurlement lointain d’Osiris, sur lequel on effectuait un test de maintenance. Dorrie était encore endormie à côté de moi, pressant les jambes contre mon corps. Normalement, j’aurais déjà dû me trouver dans le parc pour enfiler mon déguisement avant qu’elle se réveille. Jetant un coup d’œil par la fenêtre, j’ai vu que d’autres agissaient comme moi et attendaient leur tour d’aller au travail en évitant de rencontrer leurs collègues. Pas de bavardage ou d’échanges de potins entre voisins. Chacun de nous portait en permanence des funérailles dans son cœur et dans son esprit, gardait les yeux fixés sur le sommet d’Osiris. Chaque jour, à huit heures précises, les haut-parleurs diffusaient le Matin de Grieg et la voix féminine, adoptant parfois un faux accent britannique, nous demandait de sourire, de rire, de nous concentrer sur le bien que nous faisions aux enfants, pour notre patrie. « Et n’oubliez pas d’afficher un air jovial ! »

Dans la chambre voisine, Fitch passait un vieil épisode de Barney & Friends. Je suis sorti du lit pour avancer jusqu’à la vitre qui le séparait du reste du monde. Il a levé les yeux, m’a fait un petit signe de la main avant de se replonger dans le dessin d’un labyrinthe avec ses crayons de couleur. C’était une bonne journée pour lui ; autrement dit, un jour de jeux vidéo et de bandes dessinées, ponctué par les visites de l’infirmière venant vérifier son état. Néanmoins, ces sursauts d’énergie ne duraient pas très longtemps, et il était encore trop tôt pour être assuré de l’efficacité du traitement. Sa peau avait retrouvé des couleurs, mais ses yeux, enfoncés dans leurs cratères bleuis, affichaient le regard d’une personne n’ayant jamais connu de repos.

« Je parie que tu n’arrives pas à trouver celui-là », m’a-t-il dit en croisant les bras.

Il a plaqué contre la vitre le labyrinthe qu’il venait de terminer, avant d’ajouter :

« Il faut faire sortir le prince et la princesse. Le prince part la sauver mais il se fait piéger aussi.

– C’est quoi, ces trucs pointus ? Et ces rectangles au milieu du chemin ?

– Des pointes de fer et des trappes. Il y a une créature, à moitié Pégase et à moitié requin, qui va manger le prince et la princesse s’ils ne sortent pas très vite. Un Mississippi, deux Mississippi, trois Mississippi… »

Après avoir sauvé le prince et la princesse, j’ai donné à Fitch sa bande dessinée quotidienne – une sorte de tradition entre nous. C’était le seul passe-temps que j’avais partagé avec mon petit frère, et j’avais collectionné près de trois mille exemplaires. Les comics nous permettaient de voir un univers plus radieux, de rêver et d’oublier nos problèmes. Je voulais offrir la même chose à Fitch. Il méritait de connaître un autre monde.

Il feuilletait maintenant un exemplaire des Fantastic Four, un de ceux que préférait mon frère. Il a commencé à m’interroger sur les personnages et sur leur histoire.

« C’est qui ? Et celui-là ? »

J’ai montré successivement chaque membre de l’équipe, lui expliquant qu’ils avaient voyagé à bord d’un vaisseau spatial et traversé un orage cosmique grâce auquel ils avaient obtenu des super-pouvoirs.

« J’aimerais bien qu’on puisse avoir un orage cosmique, dit Fitch.

– Oh, vraiment ? Tu souhaiterais devenir un homme invisible, ou une torche humaine, ou un tas de pierres, ou avoir un corps élastique ?

– Moi, j’aimerais pouvoir me transformer, pour être capable de devenir tous les personnages, ou tout ce qui me plairait. »

Je voyais que notre petite discussion le fatiguait plus qu’à l’ordinaire. Il s’est enfoncé dans son lit, le livre sur les genoux, clignant des paupières. J’ai posé la main sur la paroi vitrée en guise d’au revoir et j’ai dit que je lui rendrais visite après mon travail.

Quand je suis passé dans le salon, Dorrie s’y trouvait déjà, examinant l’email d’un des médecins chargés de l’expérimentation. Chaque jour, pendant des heures, elle se penchait sur les traitements développés aux États-Unis ou dans le reste du monde. Elle contactait les diverses équipes de recherche et leur envoyait des messages pour décrire le cas de Fitch. Je me suis assis près d’elle, sur le canapé, pendant qu’elle berçait délicatement sa tasse de café matinale.

« Les docteurs d’ici m’ont dit que le premier traitement ralentissait à peine la propagation du virus, expliqua Dorrie. Et les pilules pourraient créer de nouveaux problèmes si Fitch les prend trop longtemps. On lui donne des doses plus faibles, mais je continue à chercher d’autres solutions.

– Tu vas encore partir ? »

Je pensais à moi, au prix à payer pour aller de l’avant, à tous les bons jours que Fitch pourrait connaître et à ceux que les témoins de sa maladie trouveraient insoutenables. Dorrie semblait croire – ou avait besoin de croire – que tout s’arrangerait un jour. J’ai tenté de jouer mon rôle auprès d’elle, de la soutenir, d’être à l’occasion un amant médiocre, un collègue, une sorte d’image du père pour Fitch.

« On ira là où une chance pourra se présenter », dit-elle.

 

Le directeur a jeté un coup d’œil à l’horloge quand j’ai pointé avec une heure de retard.

« Je sais, lui ai-je dit. Désolé. J’avais des affaires personnelles à régler. »

Au lieu de m’adresser une réprimande, il me parla d’une famille qui avait été repérée ce matin et qui risquait de s’enfuir. La fillette de six ans, Kayla McNamara, était une infectée de niveau 5, avec des pustules ouvertes sur le corps. Elle portait une combinaison rose décorée d’oursons, un modèle approuvé par le CDC. Même si la contamination symptomatique des adultes restait rare, le parc ne voulait pas prendre de risques, et surtout pas qu’un employé transmette le virus aux enfants de sa famille. La mère était une extraordinaire dévote qui ne croyait qu’à la force de la prière. La fillette n’avait de fait reçu aucun des traitements que l’on administrait à la plupart des enfants infectés. La mère avait également refusé de quitter sa fille quand on lui avait demandé de rejoindre les autres parents dans le Pays du savoir. Le directeur m’a ordonné de la tenir à l’œil, mais sans intervenir.

« Appelez-moi directement si la situation se dégrade. Nous devons éviter un esclandre. Il faut maintenir l’illusion pour les enfants. Le père les rejoindra cet après-midi.

 

Je jonglais avec des balles tout en suivant de loin cette famille à haut risque. D’ordinaire, un petit ventilateur installé dans le déguisement permettait de le rafraîchir, mais ce jour-là la batterie était en panne. Des gouttes de sueur coulaient sur mon visage, me piquaient les yeux ; ma chemise et mon short collaient à ma peau. J’ai soulevé légèrement la tête de mon costume pour laisser entrer un peu d’air. Pendant que j’observais Kayla, elle a pointé le doigt vers un kiosque avec des ballons, vers un marchand de glace, puis vers les autos tamponneuses. Sa mère l’ignorait. Cette fillette aurait de la chance si elle ne craquait pas avant la fin de la journée. La chaleur alourdissait mes jambes, m’étourdissait. J’aurais voulu parler à la mère de Kayla, l’empêcher de gâcher le dernier jour de sa fille, qui la suivait sagement. J’ai songé à Fitch, qui se montrait courageux pour Dorrie, alors que ses poumons le brûlaient et que son ventre le faisait tellement souffrir qu’il ne pouvait plus ingérer que des aliments liquides. Les haut-parleurs diffusaient La danse des petits cygnes. Madame McNamara tenait la main de Kayla dans la queue qui avançait vers la promenade en barques oscillantes, baptisée Dipsy Doodle, tout en observant la foule à travers ses énormes lunettes de soleil. Quand elle s’est tournée dans ma direction, je me suis mis à gigoter de manière endiablée, à fond dans mon rôle.

Je me demandais à quoi rêvait Kayla – peut-être voulait-elle aller dans l’espace, comme Fitch.

« Laissez donc cette pauvre gamine faire sa promenade, ai-je grincé à l’intérieur de mon déguisement. Laissez-lui au moins ça. »

Mais au moment où elles allaient monter sur le bateau, la mère est sortie de la file d’attente. Elle s’est rapidement frayé un chemin à travers la foule en tirant Kayla derrière elle.

J’ai allumé ma radio pour contacter mon patron et la sécurité.

« Nous avons une fugitive. Je répète : nous avons une fugitive. Elle se dirige vers l’ouest, en direction de la Plaisantéria. »

J’ai tenté de rattraper Kayla et sa mère, n’étant pas certain que la sécurité arriverait rapidement, et craignant qu’un garde posté sur une tour n’ouvre le feu s’il les repérait. En regardant vers la clôture, j’ai aperçu des silhouettes en noir qui scrutaient le parc à travers les lunettes de leurs fusils.

« Que les types des miradors se tiennent tranquilles, ai-je dit au directeur. J’ai toujours la famille en vue.

– Une équipe de sécurité en rollers va vous rejoindre. »

La mère et la fille ont ralenti le pas. J’ai continué de les suivre discrètement en me dissimulant derrière les panneaux indicateurs et les buissons. Elles se dirigeaient vers la clôture du parc ; en dépit des écriteaux qui mettaient en garde contre un éventuel danger de mort ou un risque de graves blessures, le grillage n’était pas électrifié. Je me suis approché lentement.

« Désolé, madame, mais vous pénétrez dans une zone interdite. Ça va, Kayla ? Tu veux faire un tour sur un manège ? »

La fillette se tourna vers sa mère, puis vers moi. Elle essayait de reprendre sa respiration ; sa petite poitrine se soulevait par à-coups.

« Vous ne comprenez pas, déclara madame McNamara en pleurant. Ils veulent m’enlever ma fille. J’ai cru que je pourrais le faire. Mais je ne peux pas l’abandonner. »

À peine capable de se tenir debout, la fillette s’appuya contre sa mère.

« Tout va bien », dis-je en ouvrant les bras comme une sorte de sauveur.

Je me sentais désolé pour cette mère. Bien sûr, le parc était mieux qu’un hôpital bondé ou un entrepôt converti en centre de triage, mais quel parent aurait souhaité dire adieu à son enfant ?

« Je suis là pour vous aider. Prends ma main, Kayla. »

Je me suis avancé de quelques pas. J’étais à peine à un mètre quand quelque chose m’a coupé le souffle. Je me suis retrouvé allongé sur le sol. Mon crâne était douloureux. Un homme m’a donné un coup de pied dans l’estomac, puis il a arraché ma tête de souris et m’a ordonné de rester à l’écart de sa famille. J’aurais sans doute pu lui saisir les jambes et le faire tomber comme un veau dans un rodéo, mais les employés du service de divertissement peuvent être congédiés s’ils touchent les clients. J’ai fermé les yeux quand il m’a craché à la figure, en lui disant que j’étais désolé. J’ai fait la grimace en le voyant lever le poing pour m’asséner un crochet du droit, mais juste après, dans un tourbillon de paillettes bleutées, l’équipe de la sécurité en rollers a emmené toute la famille.

 

« Je ne comprends pas pourquoi tu n’as même pas essayé de bloquer ses coups », déclara Dorrie en examinant mes ecchymoses et mes écorchures.

Elle me révéla que la mère de la fillette s’était écroulée dans ses bras quand elle lui avait donné l’urne contenant les cendres de son enfant. Avant de partir, le père avait précisé qu’il était désolé d’avoir frappé la souris.

« Je n’ai jamais participé à la moindre bagarre », dis-je.

Je pouvais entendre le bourdonnement grave du système de nébulisation dans la chambre de Fitch, ainsi que son souffle quand il inhalait la légère brume médicinale.

« Au fait, Fitch a demandé à te voir, aujourd’hui. Il n’est pas bien depuis ce matin. Il a mal au crâne et respire mal. Les médecins disent qu’il connaîtra bientôt d’autres problèmes, parce qu’il est en période de sevrage. Il y aura une nouvelle expérimentation le mois prochain à l’hôpital Johns- Hopkins. Je pensais que son père pourrait tirer quelques ficelles. Il a essayé, mais sans résultat. »

Je pris un dessin posé sur la table – Dorrie, Fitch et un homme qui, selon moi, était le père du garçon ; tous les trois devant un lac. Je sentais sur moi le regard de Dorrie, comme si je venais de pénétrer dans un monde qu’elle n’avait jamais eu l’intention de partager avec moi.

« Nous n’avions presque jamais le temps. Mon mari… enfin, je devrais dire mon ex… Il m’a affirmé qu’il allait trouver un autre poumon pour Fitch, un autre cœur, mais il répète ça depuis des mois. Je ne sais pas. Je suis fatiguée de tout ça, Skip. »

Elle s’est dirigée vers la vitre qui protégeait la chambre de l’enfant ; s’est arrêtée devant la porte. Je me suis rendu dans la cuisine pour lui servir un verre de vin, admirant au passage l’organisation du frigo et du freezer : de la nourriture pour une semaine dans des boîtes Tupperware, tous les médicaments de Fitch, soigneusement étiquetés et séparés. Je suis revenu près d’elle et lui ai tendu le verre, qu’elle a vidé d’un seul trait. Qui voulait-elle que je sois à cet instant ? Nous avons regardé les lumières des machines entourant son fils, qui respirait avec peine ; un petit appareil projetait un planétarium sur le plafond. Nous savions tous les deux que sans intervention médicale, Fitch ne tiendrait guère plus d’un mois. Peut-être deux.

 

Le lendemain matin, les cris du garçon nous ont réveillés vers quatre heures. Il se plaignait d’avoir des élancements dans le crâne et répétait que son corps le brûlait. Le temps que Dorrie se lave les mains, mette son masque et enfile des gants, Fitch avait vomi sur son lit. Il nous a dit que la douleur avait encore augmenté.

J’ai demandé à Dorrie :

« Tu veux que je fasse quelque chose ?

– Non. Je vais m’occuper de lui. J’ai déjà alerté le bureau médical. Mais tu peux attendre le médecin de garde à l’extérieur. »

Je me suis assis sous le porche pour regarder les lumières qui couraient le long d’Osiris comme un éclair, un châtiment céleste. Le docteur est arrivé, puis reparti. Je suis resté dehors pendant un long moment, jusqu’à ce que Dorrie vienne me faire savoir que Fitch s’était enfin calmé.

« Alors, il va bien maintenant ? »

Elle a tourné la tête vers la maison en réfléchissant à ma question. Le soleil baignait peu à peu le porche, annonçait une nouvelle journée dans la Cité du rire. Pendant tout ce temps, nous sommes restés silencieux, enveloppés dans ce genre de gravité que le parc s’efforçait de cacher.

« Je crois qu’il n’ira jamais bien », a-t-elle dit.

 

Le lendemain, je devais m’occuper d’un petit groupe d’enfants – une fillette nommée Janey, qui serrait très fort sa poupée Barbie dénudée ; Genevieve, avec une incisive qui bougeait ; Phong, portant un informe chapeau en tricot à l’effigie des Bruins de Boston ; Madison, qui voulait juste rentrer chez elle. C’était une journée ordinaire dans la Cité du rire – autrement dit, je riais et racontais des blagues pendant mes heures de travail, et je revenais vers mon camping-car avec l’impression d’être une coquille vide après avoir aidé l’équipe de crémation à nettoyer les wagonnets des montagnes russes. Après mon boulot, je suis allé à l’Olive Garden en quête d’un repas pour Dorrie et de crème glacée pour Fitch, au cas où il se sentirait assez bien pour la manger. J’ai pris une bière en attendant ma commande. La barmaid m’a dit combien j’avais vraiment une sale gueule.

« Enfin, pire que la moyenne, a-t-elle ajouté.

– Je n’ai pas très bien dormi », lui ai-je simplement répondu pour couper court.

J’ai joué avec mon téléphone, passé l’économiseur d’écran qui affichait une photo de mon frère, songé à envoyer un texto à ma famille, ou à les appeler pour la première fois depuis des semaines. Que pouvais-je leur dire ? Vous aviez raison ? Je me sens complètement dépassé ? Au-dessus du bar, la télévision montrait des gens et des animaux sauvages qui fuyaient, à San Francisco et aux alentours – Muir Woods, une forêt très ancienne, était la proie d’un incendie déclenché par une chaleur estivale sans précédent. Une publicité vantait un nouvel hôtel funéraire qui favorisait les adieux prolongés. Dans le restaurant, à l’autre bout de la salle, un couple mangeait en silence. Une urne cinéraire était posée entre eux sur la table. Un groupe de serveurs s’est mis à chanter « Joyeux anniversaire » à un vieil homme qui dînait seul dans un coin.

Quand je suis arrivé au chalet de Dorrie, elle était assise près de Fitch et lisait à haute voix un des comics que j’avais donnés au garçon. En voyant les yeux de sa mère, injectés de sang, j’ai compris qu’un autre organe était atteint dans le petit corps de son fils. Dorrie avait peint un paysage martien sur un des murs – une plaine rouge, déserte, d’où s’élevait un volcan dans le lointain ; au premier plan, un rover de la NASA alimenté par des panneaux solaires.

« On peut parler un moment ? demanda-t-elle. Laisse-lui la crème glacée. » Elle embrassa son fils sur le front et me suivit à l’extérieur.

On s’est installés sur les balançoires du terrain de jeu, pour tanguer lentement au-dessus du sable.

« Je lui ai donné une double dose de son ancien médicament. Il n’en restait plus beaucoup. Il devrait bientôt se sentir mieux.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Elle a baissé les yeux vers les traces de ses pieds avant de prendre ma main.

« J’ai réfléchi. On devrait peut-être l’emmener au parc pendant qu’il est assez bien pour pouvoir en profiter. »

En regardant les lumières d’Osiris, j’ai songé aux centaines d’enfants que j’avais placés sur l’attraction au cours de l’année – toute la population d’une école. Certains avaient même demandé à s’asseoir devant pour mieux voir les plongeons du train dans les pentes. Au bout d’un moment, je n’arrivais plus à me souvenir de leurs noms, mais je revoyais leurs visages en fermant les yeux. Dans un univers parallèle, je pourrais peut-être accompagner Fitch sur d’autres montagnes russes et nous regarderions les grandes descentes en nous tenant les mains ; nous hurlerions dans les boucles et les inversions, goûtant le vent soufflant sur nos visages, s’engouffrant dans les manches de nos chemises tandis que le monde ne serait plus qu’un arc-en-ciel aux couleurs floues. Ensuite, je le prendrais sur mes épaules, lui offrirais tout ce qu’il voudrait dans la boutique de cadeaux. Nous ne serions pas ici. Non, ce serait dans un autre parc, Disneyland, Universal ou Six Flags (n’importe où sauf ici). À notre retour, Dorrie serait en train de peindre – peut-être un portrait de nous trois – et Fitch lui parlerait de tous les manèges sur lesquels nous serions montés. Lui dirait à quel point il avait été courageux sur les montagnes russes.

« Tu en es sûre ?

– J’ai reçu les dates des prochaines expérimentations qui pourraient lui convenir. Il n’est même pas certain d’y participer. Ils l’ont placé sur une putain de liste d’attente. »

Je me suis levé pour l’embrasser sur le front, pour presser ma tête contre la sienne, en essayant de retenir tout ce qui n’avait pas besoin d’être exprimé, et tout ce qu’elle m’avait demandé de faire.

« D’accord », ai-je dit.

Avant de m’endormir, j’ai laissé un message téléphonique à ma mère : Je t’aime. Il me manque aussi. Tous les jours. Mais je suis encore là. Comme toi. Tu as toujours été là pour nous deux.

 

Le lendemain matin, les appareils qui entouraient le lit de Fitch nous ont indiqué qu’il s’était stabilisé durant la nuit, mais nous savions qu’il pouvait se sentir différent à son réveil et que les bons jours qui lui restaient étaient comptés. On s’est faufilés dans sa chambre pendant qu’il dormait. Des serpentins et des ballons étaient suspendus au-dessus de son lit. J’ai posé sur ses genoux un t-shirt de la Cité du rire portant le logo du Chariot d’Osiris, avec ses grandes boucles.

« Hein ? Quoi ? » demanda Fitch, l’air confus, encore à moitié endormi.

Il regarda autour de lui, examina le t-shirt, puis s’exclama :

« Oh, bon sang ! Sérieux ? Vous allez vraiment m’y emmener ? »

Dorrie hocha la tête et Fitch se déconnecta aussitôt de toutes les machines avant de sauter au bas du lit et d’emballer dans un sac ses jouets préférés, le dernier comics que je lui avais offert, une boîte de jus de fruits, une veste. Il me demanda de quoi il pouvait encore avoir besoin.

« Juste toi et ton caractère extraordinaire, lui dis-je. On partira après le dîner. »

J’ai remis à Fitch une carte du parc. Quand il l’a étalée sur le sol, je lui ai montré les codes de couleur des légendes, imprimés dans un coin. J’ai fait glisser mes doigts le long de la route de briques sur laquelle étaient gravés des noms de visiteurs, en commençant par les portes ornées de sucettes aux parfums enroulés en spirales. Je suis passé par la cour de la Plaisantéria et par d’autres zones d’attractions.

« Et les accompagnateurs laissent parfois les enfants nourrir les phoques avec un seau de poissons, lui dis-je en posant le doigt sur l’Aquazone.

– Oh, je sais.

– Il le sait », confirma sa mère.

Fitch sortit du coffre à jouets sa propre carte de la Cité du rire faite main, complète, avec des annotations au crayon. Dans sa version, il s’était représenté lui-même sur chaque attraction, assis près de Dorrie et de moi. Il nous avait dessinés en train de marcher main dans la main sur la route de briques. Il avait créé un programme dans un coin, surlignant les attractions qu’il souhaitait essayer en priorité, entourant les noms des spectacles qu’il voulait voir. Il me montra la Plaisantéria, releva les yeux et demanda :

« Tu monteras sur la scène ? Tu seras déguisé en souris ?

– Tu veux que je sois en souris ? »

Fitch réfléchit longuement, puis décida qu’il préférait me garder près de lui.

« Nan, dit-il. Qui viendrait avec moi sur les manèges si tu étais une souris ? »

Pendant que je travaillais, Dorrie m’a envoyé un texto pour m’expliquer que Fitch n’avait pas cessé d’empaqueter son sac, de le déballer et d’examiner les cartes du parc. Je suis passé à la boutique de cadeaux pendant ma pause déjeuner pour lui acheter une petite combinaison d’astronaute, un chapeau portant l’inscription Commandant Spatial Junior, et une paire de baskets phosphorescentes. En revenant plus tard chez Dorrie, j’ai glissé la boîte contenant mes achats par la trappe insérée dans la paroi vitrée. Il l’a prise, l’a secouée, a examiné le papier d’emballage sur lequel étaient imprimées de petites montagnes russes.

« C’est pour quoi ?

– Ton cadeau d’anniversaire, a répondu Dorrie. En avance parce que tu as été très gentil. »

Je pensais que Fitch allait déchirer l’emballage. Au lieu de quoi, il a minutieusement décollé l’adhésif de chaque paquet en prenant soin de ne pas abîmer le papier. Après avoir ouvert le premier, il a pressé l’uniforme d’astronaute contre son corps. Puis il a coiffé le chapeau avant de se regarder dans le miroir en souriant.

« C’est vraiment super. Merci.

– Commandant, aujourd’hui, notre mission est de nous amuser. Vous pensez pouvoir y arriver ? »

Fitch s’est redressé pour me rendre le salut militaire.

« Oui, monsieur.

– Dans ce cas, prenez votre paquetage. Nous embarquons à dix-sept heures zéro zéro. »

 

Fitch tira Dorrie par la main en direction du parc. J’évitais de regarder Osiris en marchant derrière eux, mais j’observais la touffe de cheveux qui émergeait du chapeau de l’enfant, ainsi que le rebord garni de pin’s de planètes et d’autocollants de dinosaures. Et Dorrie, dans sa robe d’été violette qu’elle disait n’avoir jamais l’occasion de porter. Elle ne parvenait pas à quitter son fils des yeux. J’ai remarqué que des fleurs sauvages poussaient dans les crevasses du béton, que l’air pollué rougissait le soleil.

« Hé, Fitch, petit Speed Demon (3) ! J’ai tiré quelques ficelles pour que tu puisses rencontrer personnellement les animaux. Et nous aurons le golf miniature pour nous tout seuls.

– Je vais te démolir », a-t-il répondu.

 

« Je veux voir les tigres, s’écria Fitch dès que nous sommes entrés dans le parc. Non, je veux faire une balade. »

Il m’a montré les embarcations oscillantes du Dipsy Doodle en forme de tasses. Et quand nous en sommes descendus, le monde a continué de tourbillonner encore et encore autour de nous. Après cela, nous avons grimpé sur le dragon, dont la cuirasse abîmée dévoilait en partie le grillage intérieur ; nous avons rampé dans l’arbre féerique, qui avait terriblement besoin d’être réparé. Mais Fitch ne voyait que la magie dans ce décor – et pendant une seconde, en le regardant zigzaguer dans le parc et sourire, vraiment sourire pour la première fois depuis que je le connaissais, j’ai presque oublié où nous étions. La plupart du temps, Dorrie demeurait silencieuse, sauf quand Fitch lui demandait de faire une photo ou de l’accompagner sur un manège. Elle restait en arrière tandis que nous marchions d’une attraction à l’autre, et elle a à peine touché à sa nourriture quand nous nous sommes arrêtés à la Plaisantéria pour manger un morceau.

« Skip ? a-t-elle demandé en sortant de la cafétéria, tout en regardant Fitch courir vers les jeux vidéo. Tu peux me dire comment ça va se passer ?

– Tu es sûre de vouloir le savoir ?

– Tu vas le mettre dans un wagonnet, c’est ça ? J’ai besoin de comprendre ce que je te demande de faire.

– Il ne souffrira pas. Du tout. Il y a d’abord un moment d’euphorie. Après ça, la majorité des enfants sont inconscients. À la troisième inversion, ce sera fini.

– Non, je veux dire… J’aimerais savoir comment tu arrives à faire ça. Si tu ne connaissais pas Fitch, est-ce que ce serait simplement un gamin de plus que tu envoies sur les montagnes russes ? Tu te souviens d’eux ? »

Fitch examinait les jeux vidéo. Dorrie continua de surveiller son fils pendant que je lui parlais des enfants dont j’avais la charge et que je lui expliquais comment j’inscrivais leurs noms et notais des informations dans un carnet – Emma chantait des chansons de Disney, Colton se couvrait le corps avec les décalcomanies de tatouages à frotter des distributeurs automatiques, Stacey voulait devenir océanographe et portait un chemisier beaucoup trop large qui disait le changement climatique menace la bière.

Ensuite, nous avons converti vingt dollars en jetons, ce qui a permis à Fitch de s’acheter un tigre en peluche. On s’est rapprochés de lui devant la machine de Skee-Ball. Ce que je m’apprêtais à dire, je voulais vraiment que Dorrie l’entende :

« Et j’ai aussi de l’affection pour lui.

– Je le sais », a-t-elle dit.

Le temps imparti arrivait à son terme. Fitch devait rejoindre le groupe 4B, celui des enfants parrainés par les hôpitaux. Il ne nous restait plus qu’une heure. Les soigneurs animaliers, qui étaient mes voisins, nous ont offert une représentation spéciale du Grand Show des Gros Chats et ont autorisé le garçon à nourrir les lions de mer. Après quoi, sans rien dire, j’ai accompagné l’enfant et sa mère jusqu’au Chariot d’Osiris . J’ai vu le regard de Fitch s’élever vers le sommet de l’attraction, puis revenir se poser sur la carte. Je me demanderai toujours s’il était conscient de ce qui l’attendait à cet instant.

« On va là-haut, maintenant ?

– Ta mère n’aime pas les montagnes russes, et aujourd’hui je dois rester dans la cabine de contrôle. »

C’était la vérité. J’avais dit au directeur que je souhaitais appuyer moi-même sur le bouton.

« Et puis, c’est une attraction pour les grands garçons. Tu es un grand garçon, pas vrai ? Tu es un commandant de vaisseau spatial, non ?

– Oui, a-t-il répondu. Je veux dire : Oui, monsieur ! Je suis un grand garçon, mais…

– Hmm ?

– Je peux emmener mon tigre ? »

Dorrie s’agenouilla près de lui pour lui donner la peluche.

« Je t’aime très fort, dit-elle. Maman a vraiment passé une super journée avec toi. »

Elle l’étreignit encore une fois avant qu’il ne s’élance vers Osiris. Dorrie s’accrocha alors à moi en sanglotant pendant que Fitch rejoignait la file d’enfants. Ses doigts agrippaient mes vêtements. Je pouvais la sentir s’affaisser ; elle flageolait sur ses jambes.

« Je serai là, ai-je lancé à Fitch tout en aidant sa mère à se redresser.

– Je vais rester assise sur ce banc, a murmuré Dorrie. Viens me retrouver après. »

Quand je me suis éloigné, j’ai eu l’impression que le chemin pavé s’était transformé en sables mouvants. La pesanteur de chaque pas semblait capable de m’arrêter ; mes pensées égoïstes se bousculaient, voulaient retenir Fitch pour que nous soyons de nouveau ensemble, tous les trois. Fermant les yeux, j’ai pris une profonde inspiration en me disant que je devais rester positif, songer à une victoire intergalactique obtenue grâce au commandant spatial Fitch. J’ai tenté d’imaginer le garçon dans ses pires moments, quand sa peau fragile prenait des couleurs impossibles, comme si toutes les cellules de son corps étaient en feu. Je me suis souvenu que le virus qui dévorait son cerveau enveloppait ses synapses et arrachait une part de lui chaque minute… Puis j’ai ouvert les yeux et je l’ai aperçu, plus vivant que jamais.

Fitch, lui, se voyait déjà dans le ciel, près d’Orion qui pointait sa flèche vers Jupiter ou Vénus. Il frémissait d’excitation sur son siège en se frottant les bras. J’ai passé autour de ses épaules la veste en jean, jamais portée, puis j’ai baissé la barre de protection rembourrée et serré fermement sa ceinture de sécurité. Il m’a demandé si nous pourrions prendre une glace plus tard. J’avais envie de lui répondre qu’il pourrait avoir toutes les glaces qu’il voudrait. En le dévisageant, je me suis dit que c’était peut-être simplement le souhait d’un astronaute conscient qu’il risquait de ne pas revenir. Je lui ai tapé dans la main, lui ai rappelé qu’il partait en mission pour sauver le monde, que je voulais l’entendre crier vers les étoiles et lever les bras très haut pour gratter le ciel.

De la cabine de contrôle, je lui ai adressé un dernier salut. La lueur orange des torches électriques qui bordaient les rails l’éclairait juste assez pour que je distingue sa silhouette au milieu des autres enfants qui chahutaient, tout excités. Lorsque j’ai pressé le bouton rouge, les chaînes ont cliqueté, claqué, tiré la rame vers le sommet. Ces sons vibraient dans mon corps, aussi puissants que la tentation de tout arrêter. Dorrie se tenait maintenant avec les autres parents derrière la barrière de sécurité surveillée par les gardes. Je me suis assis dans la pénombre de la cabine et j’ai attendu. Pendant un moment, j’ai cru percevoir les cris triomphants de Fitch, peut-être les plus joyeux que j’aie jamais entendus.

Après cela, il n’y eut plus que le rugissement d’Osiris. Et puis plus rien du tout.

 

« The City of Laughter », © Sequoia Nagamatsu, 2013.
Reproduit avec l’autorisation de l’agent et des éditions du Seuil.
© le Bélial’ pour la présente traduction
Traduit de l’anglais (US) par Henry-Luc Planchat.
Parution originale in Redivider, 2013.

Notes

(1). Centers for Disease Control and Prevention : organisme fédéral américain regroupant les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies. [Les notes sont du traducteur.]

(2). Chaîne de parcs de loisirs installés aux États-Unis et dans divers pays.

(3). Super-vilain doté d’un pouvoir de super-vitesse dans les séries de bandes dessinées Marvel.

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