Cette nouvelle de Ray Nayler, parue dans le Bifrost no 105 et traduite de l'anglais par Henry-Luc Planchat, vous a est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 23 janvier au 28 février 2023. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Matthieu Ripoche
J’ai eu un père pendant six mois.

J’avais sept ans lorsque je l’ai rencontré.

Quelqu’un frappa à la porte de notre maison en préfab. Maman préparait des spaghettis dans la cuisine et versait des champignons dans une casserole de sauce en ébullition. Elle me sourit alors en disant : « Qui cela peut-il bien être ? Tu ne veux pas aller voir, mon chéri ? »

Bien entendu, elle savait déjà qui nous rendait visite.

C’était le 5 juin 1956. L’homme que ma mère appelait « ton papa » était mort avant ma naissance. Dans une photo posée sur la cheminée, il plissait les yeux face au soleil et les boutons de son uniforme miroitaient.

Il ne m’avait jamais paru vraiment réel. Il n’existait que par cette image et par un drapeau plié exposé dans un cadre en bois. Les photos ne sont que des morceaux de papier. Les drapeaux des bouts d’étoffe.

J’ai ouvert la porte en grand.

Le robot était immense, argenté, et sa surface polie brillait d’un vif éclat. Ses yeux parfaitement ronds luisaient d’une intense lumière orangée, comme celle d’une bougie. Il était doté, en guise de bouche, d’un haut-parleur protégé par un fin treillis métallique. Une de ses mains serrait un bouquet de pâquerettes, enveloppé dans une piteuse feuille de cellophane qui portait encore l’étiquette indiquant le prix. L’autre tenait un gant de base-ball.

Il dit : « Salut, mon gars. »

Il dit : « Comment ça va ? »

Je me suis tourné pour crier : « C’est un robot qui vend des fleurs ! »

Il dit : « Je parie que tu ne m’attendais pas. »

J’étais un peu troublé car il ne ressemblait pas aux types qui faisaient habituellement du porte-à-porte dans Albuquerque pour proposer des fleurs à bas prix. Tout ce qui me vint à l’esprit, c’était que maintenant des robots en vendaient aussi.

De la cuisine, ma mère me lança : « Fais-le entrer, chéri. Il fait chaud, dehors. »

Je me suis dit que maman était devenue folle. Je n’allais quand même pas laisser entrer un robot chez nous.

« Je suis ton père, déclara-t-il. Mais tu n’es pas obligé de m’appeler comme ça pour l’instant. J’imagine que je dois le mériter. »

Ma mère est arrivée derrière moi en s’essuyant les mains sur son petit tablier jaune.

« Pourquoi n’entres-tu pas ? »

Les fleurs étaient pour elle. Le gant, pour moi.

Ce soir-là, Père et moi avons joué à attraper des balles dans la lumière blafarde du détecteur de mouvement installé devant la porte d’entrée. Le robot restait immobile un moment et la lampe s’éteignait. Elle se rallumait quand il me lançait une balle, qui émergeait brusquement de l’obscurité, déjà à mi-chemin de mon gant. Je la rattrapais la plupart du temps, mais il m’arrivait de la rater et elle rebondissait alors en dehors du cercle de lumière pour ne former qu’une simple tache pâle sous la haie qui bordait notre terrain. Quand je parvenais à la saisir, Père disait « Belle prise, petit ! » sur un ton qui me donnait l’envie de pleurer, de courir vers lui, de lui exprimer mon amour, de le serrer dans mes bras pour qu’il reste à jamais. Si elle m’échappait, il déclarait « Ce n’est pas grave », et en entendant sa voix j’aurais voulu me tuer parce qu’il ignorait que j’étais un raté, un sale gosse minable qui n’osait même pas avouer à sa mère qu’il venait d’avoir un F en maths.

Tout se résumait à l’amour et à la mort.

Quand il cessait de bouger, la lampe s’éteignait avec un petit clic et il s’effaçait dans la nuit.

Dès qu’il remuait, sa silhouette réapparaissait. Comme dans un tour de magie. Et je m’élançais vers la balle.

Il ne portait pas de gant et rattrapait la balle à main nue. Parce qu’il était prodigieux. Parce qu’il était déjà mon Père, même s’il allait me falloir un mois pour le lui dire en face.

Nous résidions à l’ouest d’Albuquerque, à la lisière de la ville, là où les habitations s’arrêtaient devant le désert. À un jet de pierre de la Route 66. Il y avait de nombreux terrains en friche, accidentés, où je pouvais faire du vélo avec les autres gamins, et c’était à peu près le seul agrément du quartier. Le vendeur de glaces ne venait pas souvent jusque là, mais il y avait une supérette où nous pouvions acheter des sucettes et des sorbets.

Parfois, le soir, on pouvait voir les fusées qui montaient de la base installée dans le désert. On pouvait presque les entendre rugir en grimpant hors de l’atmosphère, en direction de la Lune ou de Mars.

Je fonçais sur ma bicyclette reçue à Noël, merveilleusement heureux parce que c’était l’été, parce qu’on était dimanche, et parce que j’avais un Père.

Mon copain Jimmy me demanda : « Hé, c’est quoi, cette poubelle en métal qui se promène chez toi ?

– C’est mon nouveau robot, pauvre crétin. »

Qui est capable d’attraper une balle de base-ball à main nue.

Qui peut m’aider à faire mes devoirs de maths.

Qui a réaménagé le garage et fabriqué une nouvelle étagère pour les livres de maman.

Qui n’est jamais fatigué de répondre aux questions.

Qui me lit des histoires pour m’endormir, avant d’éteindre la lampe, ou de laisser la lumière si je le lui demande.

Jimmy et moi mangions des sorbets à l’orange dans l’ombre de la porte du garage. Père façonnait un morceau de bois sur le tour. Il n’avait pas précisé dans quel but. En réponse à ma question, il s’était contenté de répondre : « C’est une surprise, mon petit. »

Un des loubards du quartier arriva à toute blinde dans son hot-rod et le fit atterrir brutalement à quelques mètres de nous en soulevant un nuage de poussière estivale. Il sortit de l’engin, en claqua la portière, puis s’appuya sur le capot pour nous regarder. Une Lucky pendouillait au coin de ses lèvres.

Je savais qui c’était – Archie Frank. Selon la rumeur, il avait été expulsé du collège pour avoir poignardé un professeur. Maintenant, il travaillait à la décharge. On racontait qu’il puait autant que les ordures.

Je ne l’avais jamais vu d’aussi près, et je ne sentais que l’odeur de sa cigarette.

Un jour, ma mère avait dit : « Il sera mort d’ici un an. » Elle venait de le voir foncer dans son hot-rod, arracher quelques branches à la cime d’un érable avant de virer violemment et d’éviter de justesse un panneau d’affichage délavé prônant la réélection de FDR en 1952. « Peut-être plus tôt », avait-elle ajouté.

« Comment vous avez pu vous payer cette boîte de conserve, mon gars ?

– On a économisé, je suppose.

– Ouais, j’imagine que c’est ça. Je parie que ta mère a pu épargner grâce à un travail de nuit au routier. Et je parie qu’elle s’achète beaucoup de rouge à lèvres.

– Elle est infirmière, lui ai-je répondu. Elle travaille à l’hôpital.

– Bon sang, t’es vraiment un abruti. » Archie jeta sa Lucky dans la poussière avant de passer devant nous pour entrer dans le garage.

J’ai dit « Hé… » mais Jimmy m’a agrippé l’épaule et je n’ai pas insisté.

Archie s’est dirigé vers mon père, qui travaillait encore sur son tour avec son bloc de bois.

« Qu’est-ce que tu fabriques, tas de ferraille ? »

Père a tourné la tête, tout en continuant de manipuler le bois.

« Bonjour, jeune homme.

– Je t’ai demandé ce que tu fabriquais, tas de ferraille. »

J’ai remarqué que les yeux orange de Père luisaient un peu dans le garage sombre. Ils brillaient parfois quand il réfléchissait. La lumière de la petite fenêtre éclairait ses mains argentées.

« Je prépare une surprise pour mon garçon.

– Ton garçon ?

– Oui, c’est cela. »

Archie a craché sur le sol, aux pieds de Père, mais celui-ci s’est remis au travail comme si de rien n’était.

Une fois Archie parti pour de bon, Jimmy a déclaré : « J’espère que ce sale type tombera un jour de son terraplane pour se planter sur un poteau téléphonique. »


Ce soir-là, Père s’assit près de maman et de moi sur une chaise de jardin du porche, puis nous parla des noms des constellations. Il nous montra les satellites qui passaient. Il les connaissait tous, savait ce qu’ils faisaient et qui les avait construits. Il connaissait même le nom des satellites russes que nous avions descendus pendant l’Après-guerre, quand les restes de la Wehrmacht se battaient auprès de nous pour repousser les communistes jusqu’à Moscou en libérant la Pologne et l’Europe de l’Ouest. C’était la guerre dans laquelle mon « vrai » papa était mort.

Les photos ne sont que des morceaux de papier. Les drapeaux des bouts d’étoffe.

Comment avions-nous pu acheter Père ? Je crois que cette idée ne m’avait jamais traversé l’esprit : je n’avais jamais pensé que nous étions pauvres, et pourtant nous l’étions, et Père ne ressemblait pas à quelque chose que nous avions acheté. Il avait simplement l’air de quelqu’un qui nous avait trouvés.

À l’époque, j’ignorais que ma mère avait participé à un programme de loterie du Bureau des Vétérans. Cet organisme distribuait des Pères aux enfants dont le papa avait été tué durant les guerres. Notre numéro avait été tiré – une chance sur mille. Père bénéficiait même d’une maintenance gratuite.

Maman était aux anges : nous avions besoin d’aide pour la maison et tout le monde lui répétait depuis des années qu’un parent ne pouvait pas s’en sortir tout seul. Elle avait les cheveux de la couleur du sable des cartes postales, des yeux bruns aux reflets dorés. Comme ceux du whisky quand les rayons du soleil passent à travers la bouteille. Les gens ne com­prenaient pas pourquoi elle ne faisait pas davantage d’efforts. Pourquoi ne pas se pomponner un peu et trouver un homme ?

Maman pensait que Père pouvait résoudre beaucoup de problèmes pour nous deux.

Ce qu’il façonnait dans le garage, c’était un modèle réduit de caisse à savon pour la compétition des louveteaux. Il avait peint le véhicule en argent, comme lui, avec des bandes orangées, de la même couleur que ses yeux quand il réfléchissait. Je la gardais sur la table de nuit, près de mon lit.

Quand maman a acheté à Père un gant et une batte, nous avons pu nous faire des passes dans le terrain en friche. De longues balles en chandelle qui se perdaient dans le ciel du crépuscule. Les stridulations des grillons s’interrompant à notre approche. Son bras aux articulations multiples, qui lançait la balle très haut. Le claquement de la batte.

« Belle prise, petit. »

« Ce n’est pas grave. »

L’amour et la mort.

Le soir, assis autour de la table, nous mangions des macaronis au fromage ; nous buvions du Pepsi. Père ne se nourrissait pas, bien entendu : il se contentait de nous raconter des blagues idiotes ou de me poser des questions sur des sujets scientifiques. Il lui arrivait de rester dans le garage pour travailler sur un projet, ou de s’occuper des rosiers qu’il avait plantés en bordure du terrain d’atterrissage en gravillons.

Après le dîner, quand maman était fatiguée par une longue garde à l’hôpital, elle demeurait attablée dans la cuisine pour feuilleter un livre ou un magazine. Du salon provenaient les lueurs bleutées de la télévision que personne ne regardait. En général, je restais assis avec elle dans la cuisine pour lire une des histoires de Tom le Terraformeur. Au cours d’une de ces soirées, nous avons entendu une forte détonation à l’extérieur.

Nous avons couru dehors, juste à temps pour voir l’appareil d’Archie décrire un arc dans le ciel en oscillant dangereusement sur ses stabilisateurs de rechange.

Quatre ou cinq visages émergeaient des fenêtres de l’engin. Des visages rieurs : une fille avec du rouge à lèvres, un foulard sur la tête, et les faces brutales des copains d’Archie. Quand le hot-rod s’est éloigné, l’un d’eux a crié « Home run ! » avant de pousser un hurlement. Ils ont viré en direction des étoiles et le son s’est dissipé dans la nuit, remplacé par les chants des grillons.

Père était étendu sur le sol, la tête cabossée. Un de ses yeux était éteint. Quand nous sommes arrivés près de lui, il commençait déjà à se relever.

Je lui ai demandé : « Ça va bien, Père ? »

Il s’est alors tourné vers moi. C’était affreux – sa tête déformée, un œil abimé. Mais l’autre brillait encore, aussi chaud que la fenêtre de la cuisine qu’on aperçoit en rentrant le soir quand on a très faim.

« C’est la première fois que tu m’appelles Père, déclara-t-il. Quand j’entends mon garçon prononcer ce mot, je ne peux pas me sentir mieux.

– Nous devrions téléphoner aux flics, dit ma mère.

– Je ne pense pas qu’ils puissent faire grand-chose, répondit Père. De plus, ce jeune homme et ses amis ont déjà assez d’ennuis comme ça. Je crois qu’ils finiront mal, tous autant qu’ils sont.

– C’est ce que j’ai répété bien souvent », dit ma mère. À l’aide d’un torchon, elle frottait une tache sur le crâne de Père. « Ils t’ont frappé avec quoi ?

– Une batte de base-ball, j’en ai bien peur. » Il s’interrompit un instant. « Ils m’ont peut-être pris pour une boîte aux lettres.

– Très drôle, répondit maman.

– Oui, je suis un vrai boute-en-train… » L’œil détérioré de Père se ralluma durant un moment, puis s’éteignit de nouveau.


Le réparateur envoyé par le Bureau des Vétérans arriva dès le lendemain matin, dans une fourgonnette militaire Willys qu’il posa sur le gravier après avoir exécuté un demi-tour avec adresse. Il était blond, le menton carré, et portait l’uniforme impeccable d’une unité technique de l’armée — des bottes cirées, toutes sortes d’outils et de ceintures lustrées par-dessus sa combinaison olive, une casquette légèrement inclinée sur le côté.

« Salut, mon gars, me dit-il en descendant de la fourgonnette. Il paraît que ton Père robotique a un petit problème. Tu veux bien me conduire jusqu’à lui ? »

Bien évidemment, Jimmy était venu pour voir tout ça – ainsi qu’une bande de gamins du quartier, y compris un ou deux élèves de mon école qui d’ordinaire ne m’adressaient même pas la parole. À cet instant, j’étais devenu le garçon le plus populaire des environs.

Père se trouvait dans le garage. Il avait demandé, la veille au soir, à être placé en mode d’économie d’énergie. Avachi, la tête cabossée, au milieu des pièces mécaniques de rebut, des vieux aspirateurs, des établis, des outils électriques et des bouteilles d’air comprimé, il semblait n’être qu’un simple appareil ménager comme les autres. J’ai eu soudain envie de fondre en larmes, mais je savais que si je pleurais, je ne pourrais plus jamais regarder en face les enfants du quartier. Je me suis mordu les lèvres, presque jusqu’au sang.

« Le voilà, dis-je

– Eh bien, voyons un peu ce que tu as, mon gars. »

Nous avons formé un cercle autour d’eux pendant que le réparateur plaçait Père en mode diagnostic. Il l’avait branché à une sorte de terminal mobile. Ils sont restés assis tous les deux, échangeant à voix basse des suites de nombres comme s’il s’agissait d’un genre de langage secret.

Ensuite, le réparateur a retiré la tête de Père pour l’emporter dans sa fourgonnette en la tenant sous son bras comme un ballon de football. À ce moment-là, j’ai vraiment failli pleurer. Mais l’œil valide de Père a clignoté un peu et il a dit : « Ne t’inquiète pas, fiston. C’est juste un petit tour de passe-passe. Je reviens dans une minute. »

Dans le garage, les gamins étaient agglutinés autour du corps sans tête. Ils brûlaient d’envie de le toucher mais n’osaient pas le faire. Au bout d’un moment, l’un d’entre eux lui tapota l’épaule. Quand le bras de Père se leva en agitant l’index, ils s’éparpillèrent dans le jardin en criant.

Nous sommes restés assis là, sur la pelouse que Père avait aménagée, comme une bande d’adultes miniatures dans la salle d’attente d’un hôpital, attendant nerveusement de voir ce qui allait revenir de la fourgonnette. Finalement, le technicien réapparut et retourna dans le garage, la tête de Père au creux du bras. Nous nous sommes rassemblés pour l’observer pendant qu’il la remettait en place.

Ma mère elle-même s’était approchée pour assister à la scène. Le réparateur s’est tourné vers elle après avoir donné un dernier coup de chiffon sur le crâne de Père.

« J’ai seulement remplacé son œil et le boîtier. Il ne semble pas avoir subi de dommages neurologiques : les résultats des tests sont corrects. En cas de besoin, prévenez-moi s’il se comporte bizarrement, mais je pense que tout se passera bien.

– Je vous remercie beaucoup. Ces ados…

– Ah ! » Le réparateur fit un grand geste de la main. « Il n’y a pas que ces ados. Nous avons eu beaucoup de problèmes avec des Pères robotiques qui ont été abîmés. Bien pires que ce qui s’est passé ici… bien pires. Je vous conseille… Écoutez, ce ne sont pas mes affaires, mais je vous conseille de garder ce Père dans la maison pendant la nuit. Ou au moins de ne pas le laisser sortir tout seul. Jusqu’à ce que les gens du quartier se soient habitués à lui. »

Père tourna la tête vers nous. « Dites, vous avez des gants de base-ball, les enfants ? Qui veut attraper quelques balles ? »

Tous les gamins se mirent à crier joyeusement et coururent chercher leur équipement.

« Vous voulez entrer pour prendre un café ? demanda ma mère au réparateur. C’est le moins que nous puissions faire.

– Ce n’est pas de refus. »

Ce soir-là, maman et moi sommes allés au magasin de spiritueux. Père est resté dans le garage pour réparer la glissière des rideaux du salon. Il faisait doux ; le sol conservait la chaleur de la journée. Il était chaud comme de la peau. On pouvait sentir la terre respirer. Nous sommes rentrés par le chemin le plus long et j’ai regardé ma mère sous l’éclairage d’un lampadaire. La lueur de ses cheveux couleur sable, son incisive tordue qui se dévoilait quand elle me souriait.

J’ai dit : « Il a l’air vraiment sympa, ce technicien. »

Elle a posé une main sur ma tête. J’aimais beaucoup qu’elle le fasse. C’était la preuve que j’avais fait quelque chose de bien.


Le temps a commencé à changer. L’année scolaire a débuté. Bientôt, le vent du désert s’est mis à souffler dès la tombée de la nuit, apportant des odeurs d’hiver, de la neige crasseuse et du verglas.

Père et moi, nous avons fait la tournée du quartier pour Halloween. J’avais revêtu un costume que nous avions fabriqué avec des feuilles d’aluminium, du papier mâché et des boîtes de céréales Quaker Oats. C’était très réussi  : quand nous marchions dans la rue, nous étions le père robot et son fils robot.

Pendant ce temps, de son côté, maman distribuait des bonbons à des bandes de sorcières, de loups-garous, d’astronautes et de squelettes.

Peu après neuf heures, un sac rempli de morceaux de briques est tombé sur le toit de notre maison. En même temps, quelqu’un a lancé un gros caillou à travers la fenêtre de la cuisine.

Quand Père et moi sommes rentrés, avec mon panier plein de confiseries, il y avait un véhicule de police noir et blanc au milieu de la pelouse. Maman était assise sur le canapé du salon et parlait calmement avec deux policiers.

L’un d’entre eux disait à ce moment-là : « Quoi qu’il en soit, ce n’est vraiment pas une façon de traiter une veuve de guerre. Par chez nous, il n’est pas question de tolérer un tel manque de respect pour les familles de ceux qui sont tombés. D’après ce que vous avez dit, nous pensons déjà savoir qui sont les auteurs de ces méfaits. Nous allons avoir une petite discussion avec eux.

– Je ne comprends pas. Ce n’est qu’un robot…

– Nous vivons dans un monde de fous, m’dame. Avec des voitures volantes et des robots, des rayons mortels et des panacées qui nous tombent depuis l’espace… certaines personnes n’arrivent pas à s’y faire. La technologie de cette soucoupe qui s’est écrasée en 1938 a chamboulé le monde. Chaque année, on dirait que le gouvernement ou les universités mettent un nouveau bidule sur le marché. Les gens sont seulement nerveux, et c’est… »

Le policier s’interrompit en me voyant entrer avec Père.

« Euh… de toute manière, nous n’allons pas vous ennuyer davantage. Nous enverrons une patrouille par ici de temps en temps, juste pour nous assurer que vous allez bien. »

J’avais retiré mon casque de robot et le policier se pencha en me souriant.

« Ton costume est vraiment chouette, mon garçon. Tu l’as fait toi-même ?

– Père m’a aidé. »

Père haussa les épaules. « Je n’ai pas fait grand-chose. J’ai seulement collé quelques vieux journaux. Il s’est passé quelque chose, ici ? »

Le policier ne lui a pas répondu. Il ne l’a même pas regardé.

Après un long silence, l’autre a déclaré : « Eh bien, bonne nuit, madame. » Les deux hommes ont porté la main à leur casquette pour saluer ma mère et ils sont sortis.

Comme ils s’éloignaient, j’ai entendu un des policiers murmurer : « Ça donne quand même la chair de poule, non… ? »

Maman a examiné d’un air admiratif le contenu de mon sac et s’est mise à ranger les confiseries. De son côté, Père s’inquiétait un peu de voir toutes ces friandises, et il a insisté pour que nous nous mettions d’accord sur un rythme de distribution qui m’éviterait de me gaver de sucreries.


Plus tard, cette nuit-là, je me suis réveillé en sueur, sans savoir ce qui venait de déranger mon sommeil. J’ai marché à pas de loup dans la maison — en m’assurant d’abord que maman était tranquillement allongée dans son lit. Ensuite, j’ai vérifié que la porte d’entrée et celle du jardin étaient bien fermées à clé.

En pénétrant dans le garage, j’ai constaté que Père était là, à sa place, installé dans son coffret de maintenance. Cependant, pour une raison quelconque, il ne s’était pas mis en sommeil. J’ai vu dans le noir les lueurs vives de ses yeux et je l’ai entendu parler tout seul, à voix basse  : un simple murmure au milieu des silhouettes qui peuplaient le garage, comme s’il tenait une réunion secrète avec les aspirateurs, les établis, les bouteilles d’air comprimé et les vieilles tondeuses à gazon manuelles.

« Père ? »

Ses yeux se sont éteints en clignotant.

Le lendemain, après l’école, j’ai accompagné Père chez le quincaillier afin d’acheter des clous et de l’enduit pour le toit. Une journée grisâtre. Des citrouilles brisées, des tas de feuilles brûlées. Des squelettes en papier et des chauves-souris encore collées avec du ruban adhésif sur les vitrines des magasins.

J’ai maintenu l’échelle pendant que Père grimpait sur le toit. Nous avons chanté « When the Saints Go Marching In » et « Over There ».

C’était peut-être parce que nous chantions, mais je n’ai pas entendu approcher l’engin d’Archie derrière moi. Il fonçait vers le toit où Père se trouvait. Ce dernier a relevé la tête et a cessé de chanter. Au lieu de regarder dans la même direction que Père, c’est lui que j’ai regardé. Je l’ai vu alors brandir son marteau et le lancer en l’air d’un geste sûr.

Il y a eu un hurlement et le hot-rod est passé juste au-dessus de nous. Après quelques violentes embardées, il a arraché quelques branches aux arbres du voisinage, a manqué se retourner, puis s’est redressé d’un mouvement brusque. Une adolescente criait sur le siège du passager et sa bouche formait un « O » cerclé de rouge à lèvres. J’ai senti quelque chose sur mon visage, comme la pluie chaude de l’été. Je l’ai essuyé.

Une goutte de sang.

L’engin s’est éloigné en vacillant, emportant son mugissement plaintif et ses hurlements.

Père a descendu l’échelle. Ses yeux luisaient comme des braises dans son visage gris-argent qui se découpait sur le ciel terne. Il a posé la main sur mon épaule.

« Maintenant, nous partagerons un petit secret, fiston. »

J’ai hoché la tête.

« Et nous devons acheter un nouveau marteau. »


En novembre, une bande de corbeaux s’est installée dans le peuplier qui se dressait en face de chez nous. Père leur a fait une mangeoire, ainsi qu’un bassin dont l’eau était chauffée par une petite batterie qu’il avait fabriquée lui-même. Nous avons travaillé tous les deux à la construction d’une fusée : un appareil miniature à court rayon d’action, tout boudiné, que nous projetions de lancer – quand il serait vraiment au point – à partir du terrain de modélisme situé de l’autre côté de la ville.

Malgré les objections de maman, j’ai emmené Père à l’école pour le présenter. Elle craignait que cela pose des problèmes, mais elle se trompait – il a eu beaucoup de succès auprès des gamins et des professeurs. Pendant le cours d’éducation physique, il a lancé des balles pour toute la classe, et plus tard il a même ouvert sa poitrine pour montrer aux élèves roboticiens comment il fonctionnait.

En rentrant à la maison, nous avons vu Archie sur la piste d’atterrissage du Woolworth, appuyé contre son appareil, en compagnie de quelques autres voyous. Il avait repeint le rod en noir et la portière était ornée d’un cercle blanc assez grossier d’où descendaient quelques coulures. Au centre était dessinée la silhouette d’une sorcière sur un balai, et le mot « malheur ». Le capot avait été retiré pour exposer le moteur luisant et un entrelacs de câbles rouges.

Son engin avait l’air chouette, mais Archie lui-même portait un bandage blanc qui lui couvrait la moitié de la tête, et même un œil. Au moment où nous sommes passés devant eux, tous les loubards se sont tus et se sont raidis. Effrayés ? Furieux ? Impossible à dire. Quand nous avons tourné au coin de la rue, j’ai entendu des rires criards, rendus plus aigus par l’air froid, et Archie s’est écrié « Fermez vos grandes gueules ! » sur un ton qui m’a donné envie d’accélérer le pas.

Père m’a serré l’épaule.

« Ne crains rien, fiston. Je suis là. »

Lorsque nous sommes arrivés à la maison, la fourgonnette du réparateur était posée sur le gravier de la piste d’atterrissage. Des rires provenaient de la cuisine. Le technicien aux cheveux blonds nous a souri au-dessus de sa tasse de café.

« Salut, papa. Salut, petit. Je passais comme ça, juste pour un contrôle de routine. »

Maman semblait embarrassée, comme si elle venait d’être surprise en train de faire quelque chose qu’il ne fallait pas. Mais elle paraissait quand même contente. On aurait dit qu’elle rayonnait.

Le réparateur emmena Père dans la fourgonnette pour ce qu’il appelait son « contrôle », et maman me demanda comment s’était passée la présentation à l’école. Je lui dis que cela avait été une réussite, et que les élèves de robotique l’avaient trouvé vraiment super. Personne n’avait jamais rencontré quelqu’un comme lui. Ensuite, je sortis pour voir ce que faisait le réparateur.

Ils se tenaient à l’arrière de la fourgonnette et ils échangeaient encore des suites de nombres. Le technicien est ressorti, puis il a allumé une cigarette.

« Comment fonctionne ton robot paternel ? Il ne t’a pas causé d’ennuis ? »

Maintenant, nous partagerons un petit secret, fiston.

J’ai secoué la tête. « Nan. Nous construisons une fusée. Et je l’ai emmené à l’école pour faire une présentation. »

Il a hoché la tête. « Content de l’entendre. Je parie qu’il a eu du succès.

– Qu’est-ce qu’il fait à l’intérieur ?

– Oh, nous mettons seulement à jour ses routines. Ça ne prendra que quelques minutes. Nous pouvons lancer quelques balles en attendant, si tu veux.

– Nan. »

Il a haussé les épaules. « Comme tu veux. Tu dois sûrement t’entraîner souvent avec ton Père, hein ?

– Vous avez fait la guerre ? » lui ai-je demandé.

Il a levé les yeux vers le ciel. « Ouais. Comme presque tous les gars de mon âge. » Puis il m’a regardé d’un air bizarre. « Pourquoi tu me demandes ça ?

– Mon papa est mort à la guerre.

– Non, il n’est pas mort, petit. Il a été abattu, démoli, mais nous l’avons réparé. Attends… Il t’en a parlé ? Parce qu’il ne devrait pas s’en souvenir, normalement…

– Qu’est-ce que vous voulez dire ? Mon papa, il est mort à la guerre. »

Il m’a fixé pendant une seconde, avant d’ajouter : « Oh, oui… » Il m’a pris par l’épaule. « Désolé, petit. Je n’avais pas compris. Oui, c’est vrai. Ton papa est mort à la guerre. C’était un héros. Et je suis certain que s’il t’avait connu…

– Vous pensiez que je parlais de qui ? » Comme tous les enfants, j’avais de l’instinct pour sentir quand les adultes se montraient évasifs.

« De personne, petit. La journée a été longue. Je suis un peu fatigué. Allons voir comment se porte ton papa. Il devrait avoir fini, maintenant, et je parie que tu as envie de continuer la fabrication de ta fusée. »


Nous avons terminé la fusée en décembre. Nous l’avons emportée jus­qu’au terrain de modélisme en prenant un bus à l’autodrome, un lourd engin qui datait de la guerre et qui parvenait à peine à s’élever au-dessus des toits plats du centre-ville. Cinq ou six personnes se trouvaient avec nous dans le bus et on aurait dit qu’elles n’avaient rien de mieux à faire que nous observer. Une vieille dame a gardé la bouche ouverte comme une idiote pendant tout le trajet jusqu’au terminus. Je vous jure qu’elle a quitté le bus à reculons sans cesser de nous fixer d’un air ahuri.

Sur le terrain de lancement, c’était différent. Nous avons installé notre fusée sur un des emplacements délimités, puis nous sommes revenus nous placer derrière un abri pour la regarder partir. C’était Père qui l’avait conçue – propulsion à carburant liquide et coque rouge cerise – mais je l’avais montée presque entièrement, en suivant ses instructions. Nous l’avions baptisée « Hootenanny I », parce que j’aimais bien le mot (1)..

D’après les instruments, elle a pu s’élever à 145 000 pieds avant de se désintégrer.

Les autres modélistes ont passé des heures à interroger Père et à lui demander des conseils pour leurs créations. Parmi le groupe se trouvait une femme à peine plus âgée que ma mère, avec des traits anguleux et des cheveux courts. Elle portait une veste de cuir ornée sur l’épaule d’un badge du Technical Corps de la générale Hedy Lamarr.

« Il a construit cet engin dans votre garage, petit ?

– On l’a construit tous les deux. »

Elle m’a fait un clin d’œil. « Alors, j’aurais bien aimé vous avoir dans l’équipe pendant la guerre. Vous nous auriez été très utiles, tous les deux. »


Je rentrais de l’école à la veille des vacances de Noël quand Archie Frank a surgi du coin de la rue et s’est planté devant moi au milieu du trottoir. Il n’avait plus de bandage mais portait un cache-œil noir en tissu. Je trouvais ça plutôt chouette.

« Hé, gamin ! » Il a levé une main, paume vers moi, pour me faire signe de m’arrêter. « Je veux seulement te parler, d’accord ? »

J’ai fait halte. Mon cœur battait très fort dans ma poitrine. On aurait dit qu’il n’y avait plus que nous deux dans cette rue verglacée – alors qu’en fait d’autres gens y marchaient comme d’habitude.

« Je me suis conduit comme un couillon, a dit Archie. Et je le sais. »

Je n’ai pas répondu.

« Tu peux le dire. Vas-y.

– Euh, tu t’es conduit… très mal.

– Comme un couillon.

– Oui. Comme un couillon.

– Voilà. Tu l’as dit. Et tu as raison. Je crois que j’étais seulement jaloux, tu sais ?

– Jaloux de quoi ?

– De ton robot. Je veux dire… » Il s’interrompit un instant. « Je n’ai jamais rien eu d’aussi chouette. Écoute, on ne va pas parler comme ça en pleine rue. Allons prendre un malté au Woolworth. Qu’est-ce que tu en dis ?  »

J’ai regardé autour de moi.

« Bon sang, je ne vais pas t’empoisonner, gamin. Et il y a plein de gens, au Woolworth.

– Je dois rentrer.

– Je te ramènerai. Ne t’en fais pas. »

Il a fourré les mains dans ses poches. « S’il te plaît ? Je me sens vraiment honteux de ce que j’ai fait. Tout ce que j’ai fait. Laisse-moi me racheter. »

Il n’avait jamais rien eu d’aussi chouette.

« Ouais. D’accord. Juste un petit moment, alors. »

Il m’a fait un si large sourire que j’aperçus une de ses molaires noires et cariées. « Super. On y va. Quel parfum ?

– Vanille.

– Bon sang, gamin, t’es vraiment pas marrant ! »

Je lui ai lancé un regard mauvais.

« Du calme ! Je te fais marcher. Va pour un malté vanille. »

Le Woolworth représentait un monde secret dans lequel je n’étais jamais entré – surtout à cette heure-là, en revenant de l’école. Il bouillonnait de la frime des adolescents, vibrait de rires, de cris et d’appels qui semblaient constituer un langage spécifique. Les serveuses se démenaient pour répondre aux commandes et aux mauvaises blagues.

Archie et moi, nous nous sommes assis presque au bout du comptoir, sur deux tabourets que nous ont laissés un de ses amis loubards et une fille dont j’aurais dû reconnaître le visage mais qui ne me rappelait personne. Une adolescente criait sur le siège du passager et sa bouche formait un « O » cerclé de rouge à lèvres. Quand je suis arrivé, elle m’a fait un sourire, a exécuté une révérence compliquée en me montrant le tabouret qu’elle venait de quitter, puis m’a ébouriffé les cheveux pendant que je m’asseyais. Le loubard a salué Archie, « À plus, mec. On va s’éclater. » Archie a hoché la tête, puis s’est tourné vers la serveuse qui approchait. « Un malté vanille pour le champion qui est là. Et un Coke pour moi. »

Maman faisait des gardes du soir depuis quelque temps. Elle rentrait vers minuit, épuisée. Père me préparait le dîner, mais je ne mangeais pas avant sept heures. Est-ce qu’il allait s’inquiéter de mon retard ? En fait, il ne semblait jamais inquiet. Et j’étais sûr qu’il ne dirait rien à maman…

Maintenant, nous partagerons un petit secret, fiston.

Et maintenant, nous avions un autre secret à partager.

Et c’était une bonne chose, non ? Qu’Archie et moi puissions discuter. Conclure une trêve.

À peu près à la même heure, quelqu’un téléphonait à la maison à partir d’une cabine située au fond du Woolworth. Je ne connais pas les détails, mais je peux les imaginer : une voix de femme qui dit à mon père qu’on m’a trouvé en train d’errer sur la vieille Route 66. Elle m’a vu marcher au bord de la chaussée. J’avais l’air secoué, mais je n’étais pas blessé. Non, juste apeuré. Et glacé. Elle aimerait qu’il puisse venir me chercher. Et il pourrait apporter une veste. Oui, à l’ancienne station-service Phillips 66.

Archie m’a donné un petit coup d’épaule. « J’ai entendu dire que vous aviez fabriqué une chouette fusée, toi et ton Père.

– Comment tu le sais ? »

Il m’a souri, découvrant de nouveau sa molaire gâtée. « J’ai des yeux et des oreilles partout, tu sais. »

J’ai regardé son cache-œil.

« Le doc dit que ça va guérir. Je dois seulement garder le bandeau pendant un moment, c’est tout. »

Pendant qu’on posait le malté devant moi, j’ai marmonné : « Je suis désolé. Je…

– C’était ma faute, petit. Honnêtement. »

Je n’avais pas eu de malté vanille depuis des mois. Je l’ai bu goulûment.

La majeure partie du financement des infrastructures servait à construire des chaînes de balises pour les terraplanes et la Route 66, mal entretenue, était criblée de nids-de-poule. Il n’y avait plus beaucoup de voitures terrestres – à part des buggys, pour les loisirs, et quelques vieilles guimbar­des appartenant à des fermiers trop pauvres pour acheter un véhicule plus moderne.

Située à environ six kilomètres de la ville, la station-service Phillips 66 était abandonnée. Le soir tombait quand Père y arriva – le soleil avait dépassé l’horizon et la nuit avançait rapidement. Il apportait mon gilet fourré, ma veste en velours et un sandwich qu’il venait de me préparer.

Une fille blonde vêtue d’une jupe à crinoline s’est approchée pour parler à Archie.

« C’est qui, ce gosse, Arch ?

– Un nouveau copain. Il va copiloter mon hot-rod.

– À propos… » De la pointe de sa sandale, elle a dessiné un demi-cercle aguichant sur le carrelage. « J’ai besoin de quelqu’un pour me ramener à la maison. Tu pourrais me déposer ? »

Archie s’est tourné vers moi. « Qu’est-ce que tu en dis, gamin ? Tu veux faire un petit tour dans la Sorcière ? »

J’ai bredouillé : « Je devrais rentrer. Mon Père…

– Je te déposerai aussi.

– Nan. Il faudrait seulement que…

– Ce sera avec plaisir, mon gars. Je t’assure. » Il regarda la blonde. « Tu veux bien que le gamin vienne aussi, pas vrai ?

– Bien sûr, a-t-elle répondu en me caressant le menton. Avec vous, je n’aurais pas à craindre tous les animaux qui volent dans le coin. »

Je n’étais encore jamais monté dans un terraplane. Bien entendu, j’avais déjà volé – mais toujours dans une sorte de bus bringuebalant qui cahotait pour éviter les cimes des arbres. Jamais dans un engin aussi rapide…

Quelques minutes plus tard, nous avons effectué un grand arc de cercle au-dessus de la ville. Archie semblait pointer le nez de l’appareil vers la tache pâle de la Lune, haut dans le ciel. Installé sur le strapontin, j’agrippais la barre de sécurité qui se trouvait devant moi, éprouvant un mélange de plaisir et de frayeur. L’air froid m’apportait le parfum de la blonde et l’odeur de ses cheveux. Elle a poussé des cris de joie quand la Sorcière s’est inclinée fortement pour filer vers Nob Hill. Les lumières des lampadaires clignotaient et tremblotaient plus bas.

Père devait se tenir près des pompes quand le buggy arriva à toute vitesse, phares éteints. C’était une vieille jeep terrestre de l’armée, presque réduite à son châssis, équipée de pneus extralarges, d’un pare-brise renforcé et d’un pare-buffle rouillé.

Il dut penser que le véhicule allait seulement passer sur la route, mais l’engin fit une embardée soudaine et le percuta de plein fouet. Père heurta une pompe, tourbillonna dans les airs et fracassa la vitre de la station-service. Les quatre loubards sortirent alors de leur voiture. Trois d’entre eux tenaient des tuyaux de plomb, l’autre une grosse scie à plasma qu’il avait volé dans la boutique de ses parents.

Père gisait sur le plancher de la station-service. Ses yeux ne luisaient plus. Sa poitrine était défoncée, une de ses jambes abîmée au niveau du genou. Un des loubards lui asséna un coup de tuyau sur le crâne. L’ado qui tenait la scie à plasma s’appelait Hal Greenway. Il s’assit sur la poitrine endommagée de Père et mit son outil en marche. Il avait tranché la moitié du bras gauche quand les yeux orange de Père se rallumèrent.

Deux secondes plus tard, Hal Greenway était mort. D’une seule main, Père lui avait écrasé la trachée jusqu’à la colonne vertébrale.

Les autres voyous détalèrent pour rejoindre leur jeep. Père repoussa le corps inerte de Hal Greenway et se releva en titubant. Un des loubards déclara qu’il parlait et qu’il avait dit : «… unité partiellement invalide. Une cible détruite. En déplacement vers d’autres combattants ennemis. Unité partiellement invalide. Demande des renforts aux coordonnées… »

À peu près au même moment, nous avons atterri sur le terrain de la villa où résidait la famille de la blonde – avec un numéro en béton noir et une cible blanche incrustée dans le quartz. Elle habitait sur les hauteurs de la ville, dans une maison qui devait être dix fois plus grande que la mienne.

« Pas même un bisou pour me remercier ?

– Pas devant le gosse. Et file avant le retour de mes parents.

– Les filles, mec… On peut pas leur faire confiance. » Archie a fait remonter la Sorcière dans une succession de spirales frimeuses. « Ne t’approche pas des filles, mon gars. Tu entends ? »

J’ai hoché la tête.

« On dirait que tu as le mal de l’air. »

J’ai fait signe que non.

Archie s’est mis à glousser. « Parfait, mon pote. On fait un tour, et ensuite je te ramène chez toi.

– D’accord.

– Grimpe sur le siège du passager. »

J’aurais voulu que ce vol ne prenne jamais fin.

Je ne pensais pas à Père. Je ne pensais à rien, sauf au parfum de la blonde, comme s’il s’agissait de quelque chose d’interdit, réservé aux adultes – une gorgée de whisky avalée en douce. Et je pensais à la manière dont la Sorcière vibrait, fonçait et grimpait. Et au fait qu’Archie m’appréciait, maintenant. Et qu’il était devenu mon copain.

Nous avons filé au-dessus des arbres, Archie et moi. Je m’accrochais fortement au tableau de bord, les phalanges crispées, livides. Nous faisions fuir les corbeaux et les branches crissaient contre le ventre de la Sorcière.

Finalement, Archie me déposa à la maison, haletant et ravi. Tout était sombre, à l’exception d’une lampe déclenchée par un détecteur de mouvement qui éclaira Archie – une lumière si pâle que son visage parut sculpté dans un bloc d’ivoire, coupé en deux par le bandeau de son cache-œil.

Son œil valide cligna et, tandis que je grimpais les marches, il me lança : « Au revoir, gamin. Salue ta mère de ma part. Dis-lui que je l’emmènerai faire un tour quand elle voudra… » Et la Sorcière fonça dans le ciel en traversant le cercle de la Lune.

Aussitôt à l’intérieur, tout essoufflé, j’ai crié : « Je suis rentré ! »

J’ai pensé aussi : et je suis le copain d’Archie. J’ai survolé toute la ville à bord de la Sorcière.

Et c’est pour ça que je ressens encore cette culpabilité. Parce que je n’ai pas du tout songé à Père.

Alors que lui ne cessait de penser à moi. Ou presque. À ce moment-là, il s’est sans doute souvenu qu’il avait apporté ma veste. Il a dû s’inquiéter, la chercher au lieu de poursuivre les voyous.

Il tenait mon vêtement à la main quand le cocktail Molotov l’a frappé.

Les flics l’ont retrouvé comme ça : dressé au milieu de la station-service abandonnée. Son revêtement était carbonisé, ses circuits avaient fondu et il serrait ma veste brûlée entre ses doigts.

L’amour et la mort.


Environ une demi-heure plus tard, le véhicule noir et blanc de la police atterrit sur la pelouse.

À ce moment-là, j’étais vraiment terrifié. Père ne se trouvait pas dans la maison ni dans le garage. Il n’était nulle part. Mais je me disais que le réparateur était peut-être venu le chercher pour faire quelques contrôles. Ou peut-être…

Les lumières rouges et bleues du véhicule de police inondaient le salon. Maman se précipita vers la porte, avec les deux policiers qui étaient déjà passés chez nous et le technicien blond. Elle me serra dans ses bras, fondit en larmes, puis me gronda sévèrement avant de se remettre à pleurer.

J’ai passé une bonne partie de la nuit dans la cuisine, devant une tasse de chocolat, à essayer d’écouter ce qui se disait dans la pièce voisine. Des gens allaient et venaient – d’autres policiers, d’autres militaires. J’ai entendu le réparateur discuter avec un autre soldat dans l’entrée.

« … complètement absurde. Il n’aurait dû conserver aucune de ses routines de combat. Elles ont toutes été effacées après la guerre. Ce n’est pas un tueur.

– Oui, répondit l’autre militaire. Et moi non plus. Pas plus que toi, d’accord ? Mais on était là-bas. En Allemagne et en Pologne. Peut-être que dans des circonstances particulières… enfin, peut-être que… si on nous pousse vraiment à bout…

– Mais c’est un robot. Ce ne sont que des routines. Des programmes. Nous les avons effacés.

– Oui, rien que des programmes. J’ai bien compris. Mais tu sais quoi ? Je me suis réveillé en sueur, il y a une semaine. Je me sentais glacé.

– Bien sûr, ça arrive.

– Ouais. Ça arrive. Mais pas toujours comme ça. Je me suis réveillé avec un couteau entre les dents, Jim. Et je rampais sur le sol de l’entrée.

– Bon sang, Bill ! Tu es sérieux ?

– Sur le nouveau tapis de notre entrée, sur le ventre. Heureusement que personne ne m’a vu. Dieu merci, j’ai pu remettre le couteau dans le tiroir de la cuisine et me recoucher avant que ma femme se rende compte que l’armée n’avait pas bien nettoyé tous mes sous-programmes. Tu saisis, Jim ?

– Sacré nom ! Quel foutoir ! Ce sera la fin du programme des Pères. Un gamin tué !

– Si tu veux mon avis, cette boîte de conserve avait le droit de se défen­dre. Mais je suppose que personne n’a envie d’entendre cette opinion. Ça reste entre nous. »


Les flics sont entrés pour prendre ma déposition. Ils étaient très gentils avec moi et me répétaient que j’étais un garçon courageux, même si je ne comprenais pas pourquoi. Je n’avais accompli aucun acte de bravoure, et j’en étais conscient.

Je leur ai dit tout ce que je savais, mais ce n’était pas grand-chose. Une partie de mon esprit pensait encore qu’Archie était mon ami.

Bon sang, t’es vraiment un abruti.

Les trois loubards qui avaient brûlé Père ont passé quelques mois en maison de correction : destruction d’un bien gouvernemental, circonstances atténuantes, et cetera, et cetera. Aucun juge ne souhaitait prendre la responsabilité de les condamner plus lourdement, puisqu’ils avaient vu mourir leur copain.

Archie n’a écopé d’aucune sanction. Personne ne voulait le balancer. Pourquoi les loubards s’étaient-ils attaqués à Père ? Ils l’avaient vu là, s’étaient dit que ce n’était qu’un tas de ferraille et que ce serait marrant de le démolir, voilà tout. Pour rigoler. Une simple connerie de jeune délinquant.

Archie a répondu avec aplomb à toutes les questions des policiers. Le cache-œil ? Son hot-rod avait heurté une branche d’arbre. Le malté ? Il désirait uniquement faire plaisir à un gamin. Quel crime ? Quel appel téléphonique ? Allons donc – est-ce que le gosse l’avait vu passer un coup de fil ?

On ne pouvait rien prouver. Il avait seulement voulu me payer un malté vanille et m’emmener faire un tour dans la Sorcière.

Les Pères ont tous été renvoyés en usine. Le projet a été annulé. Je pense qu’ils ont effacé tous les programmes de comportement paternel, comme ils l’avaient fait avec les programmes militaires.

Plus tard, j’ai entendu dire que tous ces robots avaient finalement participé à la terraformation de Mars, pour porter du matériel lourd et accomplir des réparations que les colons ne pouvaient pas faire eux-mêmes.

De temps à autre, je me demande s’ils rêvent parfois aux fils et aux filles qu’ils ont laissés sur Terre, pendant qu’ils travaillent dans la poussière rouge. Ou aux balles qu’ils échangeaient le soir, au milieu des grillons, aux balançoires installées devant les porches, aux promenades jusqu’au magasin pour y acheter des sucettes et des sorbets.

Et Jim, le réparateur du bureau des vétérans ? Il est resté ici. Et j’ai fini par l’appeler papa.

Je ne l’ai toutefois jamais appelé « père ».

Pourtant, nous avons échangé des balles, et construit des fusées, et il m’a aidé à fabriquer une petite caisse à savon, et j’ai appris à l’aimer.

Mais je n’ai eu qu’un seul Père. Pendant six mois. Je n’en aurai jamais d’autre.



Note

(1). L’Hootenanny est un petit concert folklorique. [NdT]

« Father » © Ray Nayler, 2020.
Reproduit avec l’autorisation de l’auteur.
© Le Bélial’ 2022 pour la présente traduction.
Parution originale dans Asimov’s Science Fiction, juillet-août 2020.