Cette nouvelle d'Audrey Pleynet, parue dans le Bifrost no 107 vous a est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 23 janvier au 28 février 2023. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Nicolas Fructus

2078

Eva Martins s’engouffra dans le sas de décompression et passa sa puce d’identification devant l’écran de contrôle. Le système reconnut son code gouvernemental et le voyant vira au vert. Dans le hall de l’enclave, elle retira le masque qu’elle portait depuis qu’il s’était mis à pleuvoir cet après-midi avant de lever les yeux vers la présence réconfortante de la toile protectrice du dôme.


La place centrale grouillait de réfugiés aux regards sombres. Pas à pas, dépités, ils s’approchaient des fontaines d’antitoxines pour recharger le boîtier fixé à leur avant-bras. Beaucoup avaient vu des villages entiers décimés dans leur pays d’origine et fui vers les villes puis vers l’Europe, portés par la douce illusion que les injections quotidiennes ne seraient plus nécessaires sur leur terre d’accueil. Or, ici comme là-bas, elles étaient devenues indispensables.

« Meva ! Que fais-tu là ? Je croyais que tu rentrais du Congrès la semaine prochaine. »

Avisant sa femme accompagnée d’un de ces assistants robotiques multi­fonctions à six pattes qui apparaissaient un peu partout, Meva la rejoignit et l’emmena à l’écart de la foule.

« Si, si, mais je suis revenue plus tôt, bafouilla-t-elle. Je… je veux passer du temps avec toi. Rentrons à la maison, Béatrice.

– Maintenant ? Comment veux-tu ? Je viens à peine de finir l’installation de trois mille personnes, et on m’annonce l’envoi des derniers évacués de La Haye avant que la tempête n’achève de noyer la ville. Dix mille nouveaux arrivants ! L’enclave 32 est déjà saturée, alors qu’elle vient d’ouvrir. Et j’en ai trois autres qui me signalent des tensions autour du rationnement d’eau potable. On est complétement débordé. »

Meva acquiesça. Sa femme se démenait depuis des années pour faire fonctionner un peu plus longtemps les camps d’accueil de réfugiés. Un combat perdu d’avance quand même l’Europe subissait de plein fouet les conséquences du changement climatique.

« Je sais tout ça. Mais il faut que tu viennes avec moi à la maison, je t’en prie. Maintenant. »

Béatrice dut percevoir la détresse de sa compagne, car elle donna des instructions à la fourmi de métal derrière elle, informa ses plus proches collègues et suivit Meva vers le sas de sortie.


À bord du véhicule ministériel, le couple traversa en silence des zones industrielles qui vibraient de l’activité incessante des usines à protéines et des fabriques de composés chimiques nécessaires à leur survie. Tous les matins, la gorge de Meva se serrait dès qu’elle ressentait le frisson familier de l’injection dans son bras gauche.

Arrivées dans leur maison, Meva scella le sas avec des gestes fébriles et ôta son masque.

« Que s’est-il passé au Congrès aujourd’hui ? demanda Béatrice dans son dos. Qu’est-ce qui te met dans cet état ? »

Meva fixait l’écran-fenêtre qui affichait un lagon turquoise aux eaux limpides survolé d’oiseaux multicolores. Une illusion. Des choses qui n’existaient plus dans leur monde.

« Je ne suis pas sûre, marmonna-t-elle. On a rencontré quelqu’un. Il est fou… mais, plus j’y pense, plus je me dis qu’il a raison… »

Les mots moururent sur ses lèvres. Quand elle prit la main de Béatrice, une grande lassitude teintée de résolution envahit sa voix :

« Ce n’est rien. Je… Je veux juste être avec toi ce soir. »



2083


Munie de multiples pattes fines et de capteurs précis, la fourmi mécanique d’une cinquantaine de centimètres de haut passait de pièce en pièce dans une symphonie de cliquetis rythmés. Elle analysait, nettoyait, dépous­siérait, jetait, vitrifiait objets et vêtements. Père observait sans un mot, attentif à tout, et surtout, Melynn en était consciente, à la douceur du robot quand il frôlait les corps de la famille endormie.

Melynn avait achevé la programmation de deux mille unités de ce modèle le matin même. Pour Père, pour son projet. Il était temps maintenant de les tester sur le terrain, dans un appartement pris au hasard, au cœur d’une de ces villes silencieuses qu’ils ne fréquentaient plus. Le dôme de la cité, le sas de l’immeuble, la porte d’entrée de cette demeure, Père pouvait tout ouvrir et allait partout où sa présence était nécessaire. L’adolescente évaluait également les performances de sa machine, mais jetait parfois un regard fasciné vers cet homme qui avait une solution pour tout. Qui avait été la solution.

Arthur Thompson n’était pas le père de Melynn, ni celui d’aucun des Orphelins, mais il l’avait sauvée et protégée d’un monde qui s’effondrait chaque jour un peu plus. Loin de cette fureur insensée, cet amoureux de la nature milliardaire lui avait offert un but et lui avait montré comment son intelligence hors du commun pouvait l’aider à l’atteindre. L’aider à sauver le monde – Père le lui répétait depuis le premier jour –, tel était son destin, sa mission.

« Il faut entretenir, dit Arthur pour la énième fois en arpentant la pièce. Juste entretenir. C’est chez eux. Ça l’est et le sera encore dans dix ans. Nous le faisons pour eux.

– Oui, Père, répondit Melynn. Nous prendrons toutes les précautions nécessaires. »

Le petit robot continuait son ménage sans se soucier d’eux. Il entreprit de nettoyer les cadres de lit et les couvertures des deux garçons qui reposaient dans la chambre figée.

« Quel est leur rythme ?

– Les Jardiniers prennent soin d’une ville d’un million d’Endormis en un mois. Ils sont deux fois plus performants que ceux de la génération précédente. J’appliquerai cette nouvelle programmation à ceux qui s’oc­cupent des routes et des grands espaces. Jasper, au Brésil, n’arrête pas de me le demander. »

Quand l’évaluation fut terminée, ils se dirigèrent vers la porte que Père déverrouilla de nouveau. Tout dans cet appartement était lié de près ou de loin à la marque Thompson Industries et avait participé à l’exécution de son plan infaillible, qui reposait essentiellement sur le système de verrouillage étanche dont chaque bâtiment, maison ou entreprise, était équipé, de son indispensable dispositif de filtration d’air et des injecteurs d’antitoxines portés par tout être humain.

Quand Arthur Thompson avait commencé à présenter son projet, tous l’avaient pris pour un fou ; qu’il finance donc un documentaire, ou encore un cycle de conférences. Mais les ouragans, les inondations, les incendies s’étaient aggravés, poussant certains à l’écouter un peu plus longtemps avant de le raccompagner vers la sortie. Les États peinaient à nourrir leur population, à contenir les flux de migrants, à imaginer des alternatives. Avant que Père ne repère son potentiel et ne l’isole dans son centre privé à l’âge de six ans, Melynn elle-même avait vécu sur les routes, fuyant un pays où plus rien ne poussait. Elle avait vu tant de gens mourir de faim, de maladie, qu’elle avait à peine ressenti les nouvelles restrictions qui s’étaient imposées. Les aliments qu’on ne produisait plus, la disparition d’immenses zones côtières, les heures de sortie sécurisée qui raccourcissaient inlassablement, et le boîtier que les humanitaires avaient greffé d’autorité sur son bras.

Au Sommet Mondial pour la Planète de 2078, Arthur Thompson avait réuni assez de soutiens pour présenter sa solution : endormir le monde. Tout le monde. Grâce à la technologie de cryogénisation qu’il avait développée, les équipements nécessaires étaient minimes et le procédé assez simple pour être appliqué à l’ensemble de la population.

Il demanda une durée de vingt ans. Suffisante pour que la nature se repose, que les terres se reconstituent, que les quelques animaux sauvages qui existaient encore se reproduisent de nouveau. Que la planète redevienne un petit peu plus vivable, qu’on gagne du temps, juste du temps, avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Pendant ces vingt années, Arthur Thompson et ses deux cents Orphelins veilleraient pour qu’à son réveil l’humanité retrouve tous ses édifices intacts. Sans un grain de poussière, sans un centimètre de lierre et sans trace de pourriture.

Vingt ans sans consommation ni production. Vingt ans sans déplace­ment. Sans humains.

Aux dires de Père, les dirigeants présents au Sommet avaient débattu longtemps avant d’accepter. Ils lui accordèrent quinze ans de Sommeil. Un nombre arbitraire qui leur donna un semblant de contrôle sur le projet inconcevable qu’ils venaient d’approuver.

Nous étions en 2083. Le monde dormait depuis cinq ans.



2091


Les données issues des capteurs des six milliards d’Endormis défilaient devant les yeux douloureux de Melynn et Avzem. Ce n’était pas le domaine de prédilection de Melynn, dont le rôle se bornait à la supervision de l’Entretien réalisé par les robots-jardiniers, mais Père encourageait le travail en équipe, pour qu’ils échangent et discutent, pour que la solitude leur soit moins pesante.

« Aucun dysfonctionnement sur le continent australien, murmura Avzem. Rien en Asie. Tout est bon. »

Elle releva la tête, s’étira un peu et repoussa les boucles noires qui envahissaient son visage.

« J’enverrai mon rapport à Père ce soir, lança-t-elle. Tout le monde va bien. Personne ne se réveille, personne ne vieillit, les paramètres vitaux des fœtus des femmes enceintes sont satisfaisants. Rien à signaler. »

Les contrôles étaient nécessaires mais les résultats ne variaient jamais. Le plan de Père était parfait. Le jour de l’Endormissement, un sérum spécifique avait été envoyé dans les fontaines d’antitoxines et administré lors de la distribution quotidienne. À l’heure prévue, hommes, femmes et enfants, tous s’étaient effondrés. Les robots-fourmis de première génération avaient pénétré dans les habitations, qu’elles soient dans les grandes villes sous dôme ou au sein des enclaves de réfugiés, pour équiper la population mondiale du système de cryogénisation.

« Tu pars ce soir pour Rome, c’est bien ça ? demanda Avzem.

– Oui, les monuments historiques demandent des ajustements de programmation. C’est si compliqué de les entretenir. Il faut que je règle ça maintenant. Le Réveil est dans deux ans et je dois commencer à travailler avec Hicham et Billie sur la relance de la production agricole et les stocks de nourriture. Ensuite il faudra dévitrifier les intérieurs, puis les bâtiments… Et toi ?

– J’ai reçu ma nouvelle affectation ce matin, je rejoins Huyei en Fin­lande.» Avzem peinait à masquer son excitation. « Il y a neigé pour la première fois en vingt ans. Une neige grisâtre, c’est vrai. Mais de la neige quand même ! Ensuite on prévoit de partir pour la Méditerranée pour faire des relevés sur les populations de dorades, certaines atteignent les cinq kilos. Dire qu’auparavant, elles étaient minuscules et hors de prix… Père souhaite qu’on vérifie qu’il s’agit bien d’une évolution permanente. Ça et la réapparition des requins-anges.

– Tout ce qu’avait prédit Père se réalise ! Grâce à notre travail ! »

Avzem salua l’enthousiasme de sa camarade d’un air espiègle. Les rapports de l’équipe d’observation constituaient toujours une source de joie pour les Orphelins. Les deux jeunes femmes ne comptaient plus les soirées passées à parcourir les relevés d’acidification des océans en baisse et à s’émerveiller devant les photos des nouvelles colonies d’abeilles. Avzem espérait que bientôt, elles prendraient le temps d’aller ensemble admirer les coraux qui se reconstituaient enfin.


Depuis Paris, Melynn rejoignit la ville de Florence dans un petit hélicoptère à énergie solaire. Elle y travailla deux jours afin de vérifier le travail de ses Jardiniers, puis partit pour Rome à pied, une longue randonnée qui dura cinq jours. La jeune femme avait grandi dans le bruit et la foule. Le silence intense et absolu qui reposait désormais comme une chape de velours sur la planète ne la dérangeait pas. Pas plus que la solitude. Elle repensa à l’odeur nauséabonde des usines à protéines et à ersatz de légumes autour desquelles elle rôdait en quête de nourriture, aux gens partout, absolument partout, qu’on frôlait avec dégoût et crainte. Elle frissonna et regarda autour d’elle. Le calme, le vide, la quiétude, elle respirait enfin. Au pied de la colline qu’elle arpentait, le paysage montrait des signes encourageants de guérison. Certaines essences d’arbustes réapparaissaient dans les sous-bois, offrant un abri à une multitude d’insectes et de petits rongeurs que Huyei assurait chaque année plus nombreux et diversifiés. On devinait des traces d’animaux dans les hautes herbes. Des trilles lointains rompaient parfois le silence. Mais il y avait toujours des blessures visibles : de vieux arbres morts brisés comme des pantins, des pentes ravinées par les pluies acides, par les tempêtes qui continuaient malgré tout de sévir, l’odeur de plâtre que libérait la terre dès qu’elle était mouillée. Et les injections régulières qu’elle sentait dans son bras, preuve que le bleu scintillant du ciel n’était pas encore signe de pureté.

La jeune femme entra avec émotion dans Rome, ville majestueuse et silencieuse. Elle prit le temps de flâner dans les rues pavées, admirant les boutiques vitrifiées, les vieux panneaux publicitaires, apercevant au fond d’une cour, derrière des carreaux bas, une dame très élégante endormie sur un grand lit aux draps blancs. Elle s’éloigna sur la pointe des pieds, ne désirant pas violer l’intimité des habitants plus qu’elle ne le faisait déjà, et rejoignit le centre des opérations installé au cœur du quartier d’affaires, non sans croiser des dizaines de Jardiniers qui entraient et sortaient des bâtiments ou nettoyaient les trottoirs et les façades.

Arrivée dans la salle de travail à la nuit tombée, elle lança les protocoles des terminaux et des serveurs en veille. Au centre de la pièce, un écran s’alluma plus vite que les autres. Melynn prit son sac à dos, en sortit sa gourde, but un peu d’eau avant que son regard ne tombe sur le message qui y clignotait. Elle lut les mots et le silence de la cité se fit plus dense, plus ancien.

Père était mort.


Conformément à ses volontés, la tombe de Père fut dressée là où il s’était éteint, en Thaïlande. L’identité du meurtrier fut rapidement découverte : un tigre, une magnifique femelle, certainement l’une de celles remises en liberté lorsque Arthur Thompson avait fait ouvrir les zoos, estimant que les environnements naturels avaient autant besoin de sa faune que l’inverse pour panser leurs plaies. À l’annonce de nouvelles naissances à l’état sauvage, Père avait voulu les voir de ses propres yeux.

Le coup de patte avait été mortel.

À la fin de l’enterrement, les Orphelins se réunirent dans une grande salle lumineuse en bois, drapée de tissus vaporeux et emplie de discrets murmures. Certains ne s’étaient pas croisés depuis des années. Avzem s’entretenait avec deux hommes, assez grands, bruns de visages, dont Melynn ne se rappelait plus les noms ; elle se joignit à leur discussion. Son amie fit les présentations, Andrea et Soan étaient éthologues, spécialisés dans les grands félins. Ils échangèrent quelques mots rapides sur la cérémonie, sur Père.

« Tu retournes à Rome ? demanda timidement Avzem.

– Oui, je dois terminer la programmation des Jardiniers avant de rejoindre Hicham et son équipe à Londres. »

À côté d’elle, les compagnons d’Avzem échangèrent un regard furtif. Billie et Edward, qui discutaient près d’eux, s’approchèrent.

« Pour quoi faire ? » demanda ce dernier.

Melynn s’étonna qu’il ne connaisse pas le protocole. Ils l’avaient tous étudié et le revoyaient régulièrement avec Père.

« La plupart du bétail a été remis en liberté, avec beaucoup de contrôles évidemment. Les usines à protéines sont closes depuis de nombreuses années, il faudra du temps pour les remettre en route. Le Réveil est dans seulement deux ans. En prenant en compte la croissance moyenne…

– Mais pour quoi faire ? » demanda de nouveau Edward.

Son ton fit comprendre à la jeune femme que la question était rhétorique, et à en juger par la foule qui les entourait à présent, elle intéressait la plupart d’entre eux.

« Que veux-tu dire ? » demanda Melynn, Avzem à ses côtés.

Son interlocuteur posa sur elle un regard acéré, celui d’un aigle s’apprêtant à fondre sur sa proie.

« Ce que je veux dire, commença Edward d’une voix claire destinée à tout l’auditoire, ce que je demande en réalité, c’est : pourquoi les réveil­ler ? »

Un frisson parcourut l’assemblée, mais beaucoup approuvèrent d’un hochement de tête.

« Rien ne nous y oblige », reprit-il, conscient d’avoir l’attention de tous et le soutien d’une partie. « Le monde commence à peine à aller mieux. À peine ! Le Réveil dans deux ans n’est plus une obligation.

– Mais Père a passé un accord avec les dirigeants de ce monde, protesta Avzem.

– Non, répondit Edward. Il l’a passé avec les dirigeants de l’ancien monde. Des gouvernements qui dorment maintenant comme ils étaient déjà endormis avant. Et c’est Arthur qui a passé l’accord, pas nous. Arthur. Or il n’est plus là.

– Ce que nous sommes nous lie à sa parole, dit Avzem. Nous faisons partie de l’accord. Il nous a élevés pour le respecter et l’appliquer.

– Non, il nous disait sans cesse que notre destin était de sauver la planète. Et c’est ce que j’entends faire. Je ne suis pas sûr que réveiller six milliards d’êtres humains pour qu’ils reprennent leur œuvre de destruction là où ils l’ont laissée soit la meilleure façon de remplir notre mission. »

De nouveaux murmures s’élevèrent. L’atmosphère de la salle se fit chaude, étouffante. Edward avait parlé d’une voix forte et assurée. Le temps d’hommage se transformait en une réunion de travail improvisée. C’était inconvenant mais logique : Arthur Thompson avait consacré chaque seconde de sa vie à penser à la survie du monde ; que les minutes suivant son propre enterrement y soient également dévolues n’avait rien d’étonnant.

« C’est ridicule, Edward, dit Avzem. Nous ne pouvons pas les laisser en Sommeil. Ce n’est pas ce qui était prévu et ce n’est pas ce qu’ils ont voulu. Il faut les réveiller, voyons ! »

Melynn sentit une main saisir fermement son bras.

« Melynn ! continua-t-elle. Explique-lui ! Explique-leur ! Tu connais mieux que quiconque les Endormis. Dis-leur que ce sont des êtres humains qui ont des vies et qu’ils doivent les retrouver. »

La jeune femme prit une inspiration, et il lui sembla que du sable brûlant s’engouffrait dans sa gorge. Elle se força à parler avec une voix calme.

« Edward n’a pas tort », dit-elle, et Avzem lâcha son bras. « Les résultats prévus par l’accord sont atteints mais en partie seulement. Malgré les bonnes nouvelles de Huyei tout est encore trop fragile, trop instable. De plus, c’est Père qui a passé cet accord. Lorsque la population se réveillera, elle cherchera des coupables. Même avec l’Entretien, certaines choses changent et s’abiment. Si la planète n’est pas assez magnifique à leurs yeux, si leur environnement n’est pas idyllique, ils se retourneront contre les responsables. Père ne sera pas là pour prendre le blâme. Il n’y aura que nous : des enfants-adultes solitaires et surdoués qui ont envahi leur vie privée pendant des années. Je ne dis pas que nous ne devons pas les réveiller, mais nous ne sommes pas obligés de le faire maintenant. »

Melynn lut l’hésitation et le doute dans les yeux d’Avzem.

« Pourquoi pas cinq ans ? reprit-elle. Nous pourrions juste attendre cinq ans de plus. Faire les vingt années de Sommeil que Père voulait au départ. Ce sera justifiable auprès des dirigeants et nous serons mieux préparés à faire face à leur réveil. »

Edward hocha la tête d’un air solennel.

« C’est un bon compromis. Pourquoi ne pas le soumettre au vote ? Pour un Réveil non pas dans deux ans, en 2093, mais cinq ans plus tard ? »

Des mains se levèrent timidement, puis elles se levèrent toutes. Y compris celle d’Avzem.

« Bien, dit Edward, c’est décidé, nous réveillerons la population mon­diale en 2098. »



2163


Rattrapé par la fatigue, Elio ne leva pas le genou assez haut et la raquette tapa contre la surface verglacée. Il s’affala dans la neige cristalline et un éclat de rire partit entre les arbres, joua sur le givre. Nigora le rejoignit en souriant.

« Je pense que tu as fait fuir tous les animaux du coin », dit-elle.

Elio était transi de froid, mais ravi. Ce n’était pas souvent que la jeune femme se montrait si naturelle avec lui. Très croyante, elle gardait toujours en présence d’Elio, le petit-fils de la Mère, une réserve respectueuse.

Au milieu de l’étendue désertique du Yukon, perdus dans le silence et la blancheur du paysage, ils auraient pu se sentir minuscules, mais le ballet de leurs robots-fourmis les entourait d’un mouvement familier. Ils transportaient leur matériel, leur nourriture, tandis que ceux restés au campement cultivaient ce dont les Enfants avaient besoin, pourvoyaient à leur bien-être et organisaient leur prochain voyage. Elio s’était également octroyé une quarantaine de robots de terrain spécialisés dans l’observation de la faune, ainsi que des Aigles, petits drones très pratiques pour compter les troupeaux. On enregistrait cette année encore deux degrés de moins sur le mois de décembre, et les loups gris, prédateurs naturels des caribous, ne pouvant plus remonter autant au nord, le nombre des cervidés ne cessait d’augmenter.

Il fit signe à Nigora qu’il était temps de rentrer. Ils filèrent sur leur scooter des neiges, suivis par les robots qui s’étaient attachés ensemble et constituaient un étroit serpent noir et sifflant sur le sol immaculé.


Dès le lendemain, il fit route vers la côte est du continent américain afin de rejoindre l’Europe. C’était sa dernière mission d’observation avant leur rendez-vous en Thaïlande. Il évitait soigneusement les grandes villes. Edmonton. Minneapolis. New York. Ces lieux d’habitations n’étaient que des ombres fugaces, des dômes grisâtres, des forêts de pilotis d’acier, des zones distantes et intimidantes qui se paraient d’un caractère sacré et où seule la présence des Jardiniers était nécessaire désormais. Bénie soit la Mère !

Elio leur prêtait à peine attention. Il préférait arrêter son véhicule en pleine nature, prendre le temps de gravir une colline recouverte de fleurs sauvages, admirer une nuée d’étourneaux qui enfin repeuplaient le ciel en nombre. Loué soit le Père ! Au détour d’une forêt, il croisa des robots-échassiers qui taillaient les arbres avec leurs pattes-cisailles et entretenaient les routes. Ils étaient nombreux aux alentours des dômes à empêcher que les plantes n’en prennent d’assaut les murs. Elio quitta enfin le foisonnement des terres pour se confronter à l’immensité des plages de l’Atlantique. Les embruns salés qui lui cinglaient la peau semblaient témoigner de la puissance des éléments, pourtant l’océan retrouvait à peine sa force. Pour la première fois depuis longtemps, la circulation méridienne qui apportait un temps chaud et doux en Europe s’était raffermie. Loué soit le Père !

« Bénis soient le Père et la Mère », murmura Elio en repensant à la catastrophe qu’ils avaient évitée de justesse.


La légende disait que la Grande Salle n’avait pas changé depuis les funérailles d’Arthur Thompson, qu’elle avait été vitrifiée pour en faire un pont entre le monde des Endormis et celui des Enfants de la Terre. Les mêmes tissus blancs pendaient dans le vent, la même douceur, la même harmonie. Le seul changement était les statues saintes de Père et de Mère. Bénis soient-Ils !

Elio détaillait la majestueuse figure de pierre de Melynn face à celle d’Arthur, de l’autre côté de l’estrade. Il tentait d’imaginer cette grand-mère, dont il se souvenait peu, se tenir à cet endroit cinquante ans plus tôt et exposer d’une voix passionnée chacune de ses propositions : la vitrification renforcée, l’Entretien autonome, les robots-nourrices personnels, le programme de reproduction… pour durer longtemps. Bien plus longtemps.

Tout autour, le silence s’était fait. Les deux cents Enfants se tournèrent vers la scène pour assister à la cérémonie. Elio connaissait par cœur le rite qui allait être effectué par la Gardienne des Accords du Tigre. Après quelques phrases évoquant le Père et la Mère, elle inviterait un Enfant à la rejoindre. Ensemble, ils prononceraient un discours à deux voix, l’échange d’arguments que Melynn et Edward avaient eu avec Avzem. Ensuite ils se tourneraient vers l’assistance pour lui demander s’il fallait encore accorder cinq ans. Cinq ans pour la planète, pour la Mission. La foule fervente répondrait « oui ». Et les Accords du Tigre seraient reconduits. Tous se prendraient les mains un instant, comme Avzem et Melynn l’avaient fait, montrant qu’elles restaient unies malgré tout.

Pourtant la Gardienne ne monta pas seule sur scène ; une jeune femme entièrement vêtue de blanc l’accompagnait. Elio reconnut Issina, une Enfant dont il avait été proche dans son adolescence. À l’époque, ils adoraient passer des nuits entières à débattre de leur avenir, de Père, de leur Mission. Puis les propos de son amie avaient commencé à gêner le jeune homme qui avait pris ses distances. Ce fut précisément à cause de ce souvenir qu’il manqua s’étouffer en apprenant qu’elle serait leur prochaine Gardienne. L’assemblée applaudit respectueusement, sauf lui, atterré par la nouvelle. La surprise laissa place à la colère, alors que la cérémonie se déroulait devant lui, Issina en son centre.

« À quoi tu joues ? dit-il en la saisissant par le bras dès qu’elle fut descendue saluer l’assistance après la fin du rite. Gardienne, vraiment ? Si je me souviens bien, tu n’as jamais été très croyante. »

Par un subtil jeu de pas, Issina entraîna discrètement le jeune homme à part.

« Elio, je suis contente de te voir, dit-elle d’une voix apaisante. Je comprends ta surprise mais c’est la vérité : je désire devenir Gardienne.

– Arrête, ne prends pas ton air de dévote avec moi. Je me souviens parfaitement de nos discussions. Tu doutais du bien-fondé de la Mission sacrée. »

Issina jeta un regard par-dessus son épaule, bascula son poids d’une jambe à l’autre. Finalement, son attitude changea et Elio reconnut enfin son amie.

« Tu as raison, j’ai longtemps douté. Mais je ne doute plus. Je connais la vraie nature d’Arthur Thompson.

– C’est quoi encore cette histoire ? Tu n’arrêteras donc jamais ! »

Insensible aux récriminations d’Elio, Issina sortit un papier plié en quatre d’une poche près de son cœur. Elle l’ouvrit en tremblant. Son regard se portait constamment sur la foule derrière eux pour s’assurer que personne n’approche.

« J’ai trouvé ça à Stockholm, dissimulé derrière une plante, au palais des congrès où Père a parlé… où il est censé avoir parlé à tous les gouvernements de l’ancien monde. »

Elio eut un mouvement de recul en prenant le document entre ses doigts. Celui-ci semblait avoir été vitrifié. Il s’agissait du programme du Congrès qui avait voté le Sommeil et confié la planète à Père. Mais sous ses yeux, Elio découvrit que l’intervention d’Arthur Thompson devant l’assemblée était rayée et accolée de la mention « Annulée ». Il se souvenait comme Issina avait été déçue en découvrant que Père avait interdit l’accès aux archives concernant l’accord passé avec les Endormis.

« Non, non, dit vivement Elio. C’est quoi ce truc ? C’est toi qui as monté ce canular ?

– Elio, dit la jeune femme. Je n’ai rien inventé, je te le jure. Les membres du Congrès n’ont jamais approuvé la proposition de Père. Mais Il a quand même déclenché son plan… »

Elio regardait tour à tour le papier et Issina. L’air lui manquait. Une sueur froide coula dans son dos. Plus froide que la neige du Yukon.

« C’est impossible, dit-il en secouant vivement la tête. Impossible. Père, béni soit-Il, Il… Il les a convaincus. Il… Non. Sinon ça voudrait dire…

– Réfléchis une seconde. Tu penses vraiment qu’ils auraient accepté ? Tous ? Et juste comme ça ? Sans laisser leurs propres scientifiques ? Ou des soldats ? Ils auraient tout simplement confié leur destin à deux cents gamins guidés par un fou ? »

Elio se détourna d’Issina, de ce blasphème. Il aperçut la foule des Enfants, toujours dans le recueillement solennel qui suivait habituellement la cérémonie. Bouillant, Elio fit volte-face.

« Et ce rôle de Gardienne ? lança-t-il en maîtrisant mal le volume de sa voix. Même avec tes doutes, ou tes certitudes, peu importe, tu n’es pas obligée de singer les mots de Melynn lors d’une cérémonie en laquelle tu ne crois pas.

– Au contraire ! s’exclama Issina qui s’emportait à son tour. J’y crois ! Je crois que Melynn a eu raison. Nous ne lui vouons pas un culte parce qu’elle a perfectionné la technologie qui a permis de repousser le Réveil et de maintenir la population à deux cents individus sains. Non. Elle a elle-même créé ce culte autour du Père et de la Mère, autour des Accords du Tigre, de la Mission Sacrée. Et tous ces rites ! Elle savait qu’à la seconde où le dernier Orphelin mourrait et que les Enfants seraient seuls aux commandes, alors tout pouvait basculer. Il fallait un équilibre, et un dogme qui gère cet équilibre.

– Tu délires, Issina ! La Mère et le Père ont sauvé le monde et ils continuent de le sauver à travers nous. Les Endormis se sont allongés avec confiance, avec la certitude qu’ils ne seraient réveillés que quand la Terre serait prête pour eux. »

Issina secoua la tête devant le déni de son ancien ami. Elle semblait résolue. Et seule dans sa résolution.

« Non, les Endormis ne savaient rien de ce qu’il se passait, murmura-t-elle. Et ce n’est pas grave ! Car Père avait raison et c’est bien l’essentiel. Et aujourd’hui le dogme, la Mission Sacrée, les Accords comptent plus que tout. »



2302

Béni soit le Père ! Sa décision fut courageuse !

Bénie soit la Mère ! Sa décision fut bienveillante !

Bénis soit les Tigres ! Ces Accords sont sages !

Bénie soit la Terre qui s’éveille ! Elle sera rendue aux Endormis !



2396


Gabrielle se leva et pria. Elle ouvrit les bras et les Nourrices s’affairèrent autour d’elle, la lavèrent, l’habillèrent et, quand elles eurent terminé, elle pria de nouveau.

Bénie soit la Mère ! Bénie soit la Mission qui me guide.

Elle ouvrit la porte et sortit de son abri. Dehors, le soleil inondant les plaines d’Afrique réchauffait son visage. À perte de vue, la végétation foisonnait. À perte de vue, la vie. Il semblait impossible qu’il en eût été autrement. Ailleurs sur la planète, les cent quatre-vingt-dix-neuf autres Enfants rendaient grâce à l’identique.

« Si peu, si nombreux, pensa-t-elle. Béni soit le Père ! »

Elle effectua les gestes, ancestraux, où se mêlaient prières et relevés biométriques des Endormis, passa en revue les données, ajusta les protocoles, pria de nouveau. Tout était intimement mêlé. Car elle était scientifique et dévote, innocente et condamnée, fervente manipulatrice des chiffres et adoratrice du sacré.

Bénie soit la Mère !



2472


« Nous devons les réveiller, dit une fois de plus Lory. Il est temps.

– “La Terre a besoin de repos”, lui répondit la foule d’une seule voix. “Encore cinq ans”.

– Non, je…

– “ Encore cinq ans, Avzem ”.

– Je ne suis pas Avzem ! s’emporta Lory. Avzem est morte depuis longtemps ! Et Melynn ! Et Arthur Thompson ! Je suis là. Vous êtes là. »

Les Enfants à ses pieds échangèrent des regards interrogatifs. Elle était montée sur l’estrade avant que la cérémonie du Tigre ne commence. Ils avaient cru à un changement de rôle, car après tout elle était l’ingénieur la plus douée qu’ils aient jamais connue. Mais ce n’était pas Avzem qu’elle jouait, ni Melynn. Bénie soit la Mère ! Ni qui que ce soit d’autre. Elle parlait en son nom.

« Notre mission a pris fin, clama la jeune femme qui venait tout juste d’avoir vingt-cinq ans et votait pour la première fois. Et elle a pris fin depuis longtemps. Je programme des robots-jardiniers, mais pourquoi ? Ils fonctionnent tout seuls. De longues journées s’écoulent sans que je n’aie rien à faire. Des semaines. Des mois ! La planète va bien. L’air est pur. »

Elle releva sa manche, faisant apparaitre son boîtier-injecteur.

« On nous le pose à la naissance, reprit-elle, mais il est toujours vide. Il ne sert plus depuis des générations. Je cherche autour de moi et je ne vois rien, aucune trace du mal qu’ils ont fait. Notre Mission est terminée. »

Un silence écrasant accueillit ses propos.

« Bénie soit la Terre qui s’éveille ! Elle sera rendue aux Endormis! récita Lory. Il faut la leur rendre. Ils doivent vivre de nouveau. »

Une femme vêtue de blanc la rejoignit. La Gardienne, douce et souriante, accepta d’un geste d’entrer en discussion avec elle.

« La planète est fragile, commença-t-elle.

– Nous serons toujours là, dit Lory. Nous continuerons à surveiller, à réparer…

– Tu ne sais pas de quoi ils sont capables. Pour eux, le temps ne se sera pas écoulé. Ils vont recommencer. Ils vont couper et brûler et dévorer.

– Je sais tout ça ! riposta Lory avec rage. Mais nous pouvons leur ap­prendre. Nous pourrions les réveiller par petits groupes. Leur montrer la nature qui foisonne. Leur faire comprendre qu’ils doivent changer radicalement.

– Les réveiller petit à petit ?

– Un millier par décennie, peut-être… Ils vivraient comme nous. Ils s’intégreraient à nous, croiraient au Père et à la Mère, à la Mission. »

La Gardienne secoua la tête.

« Ils forment un tout, dit-elle. Ils s’aiment par centaines de milliers, par millions, grouillant. Tu ne peux pas séparer une mère de son fils et lui demander d’attendre dix ans pour le revoir.

– Nous pourrions réveiller les familles ensemble…

– Non, il n’y a pas de groupes séparés. Ils sont tous liés. Ils sont… une civilisation. Si on les sépare, ils nous détruiront. Et qu’aurons-nous fait ? À quoi tous nos sacrifices auront-ils servi ?

– Alors, pourquoi demander cinq ans ? dit Lory d’une voix tremblante. Pourquoi ? Nous pourrions juste… s’ils n’ont plus leur place ici, plus de rôles, si la Terre ne doit jamais leur être rendue… nous pourrions juste… »

La Gardienne s’approcha de la jeune femme, posa ses mains sur ses épaules. Une paisible chaleur irradia les terminaisons nerveuses de Lory. Son conditionnement déferla en elle comme une vague tiède et confortable. Elle se sentait apaisée dans le giron de Mère. De nouveau en harmonie avec le groupe, comme Avzem et Melynn.

« C’est une possibilité, dit la Gardienne. Nous pouvons en parler. Nous en reparlerons, je te le promets. Dans cinq ans. Attendons encore cinq ans. »


Lory errait dans les rues silencieuses, imaginant le bruit, la foule, les cris des vendeurs et des artistes. Des choses qu’elle ne connaîtrait jamais. La musique était interdite aux Enfants en dehors des chants sacrés, évidemment. Le bruit était à la nature. L’être humain devait se faire discret. Elle marchait dans cette ville comme une étrangère, sans attache. Rien ne lui appartenait vraiment. Même la dizaine de robots-nourrices dont les pattes cliquetaient derrière elle changeait régulièrement, allait servir d’autres Enfants, ne lui était ni fidèle ni dévouée.

La rue Kaeonawarat s’étirait devant la jeune femme. Immuable. Elle n’offrirait jamais un autre aspect à Lory, et celle-ci n’aurait aucune raison d’y revenir. Elle n’avait pas d’horizon. Nulle autre raison d’être que celle de vénérer des génies visionnaires dont le seul défaut avait été d’avoir une vision dénuée de fin.

Elle s’approcha des rives du fleuve. Son regard plongea dans les eaux tumultueuses. Pouvait-elle rejoindre ce mouvement, cette force de vie ? Pour qu’il se passe enfin quelque chose qui puisse faire trembler leurs existences figées ?

« J’ai besoin de toi », dit une voix dans son dos.

Elle se retourna et reconnut le visage de celui qui avait été autorisé à être, il y a quelques années, le père biologique d’un nouveau-né, ce qui n’était pas arrivé depuis un siècle. Il s’appelait Mirac.

« J’ai besoin de toi », répéta-t-il.

Sans un mot, parce que sa demande lui offrait un but, elle le suivit jusqu’aux abords de la ville. En passant la porte du grand bâtiment vitré dans lequel il s’était glissé, elle trembla, peu habituée à pénétrer chez les Endormis, mais excepté le matériel informatique dernier cri identique à celui qu’elle utilisait, l’endroit était vide.

D’un regard, elle déchiffra les symboles sur les écrans. Elle recula alors de quelques pas, sidérée.

« Je suis d’accord avec ce que tu as dit à la Cérémonie. » Derrière elle, la voix de Mirac était grave. « Nous ne pouvons pas continuer comme ça. Ce n’est pas vivre. Qu’est-ce que j’apporte à mon fils ? Je ne lui offre aucun avenir, juste du silence, des prières et une attente interminable. »

Lory se retourna.

« Tu essaies de reprogrammer les robots, dit-elle en désignant les lignes de codes.

– Il nous faut une solution, une porte de sortie. Nous pouvons attendre encore cinq ans, puis les reconduire encore et toujours. Ou mettre les autres devant le fait accompli ; alors ils n’auront plus le choix.

– Mais ça signifierait à tous les Jardiniers d’agir simultanément et de ne pas s’arrêter jusqu’à ce que ce soit fini, jusqu’à ce que le dernier Endormi…

– Oui, je suis désolé d’en arriver là, mais tu sais que c’est la seule solution. Et toi seule peux programmer les robots pour qu’ils soient inarrêtables. »

Lory regarda Mirac puis les ordinateurs, ce futur qui s’ouvrait enfin à elle.

Elle programma jour et nuit, pendant des semaines, allant toujours plus loin dans les commandes et les sous-commandes afin d’être sûre que le moment venu, rien n’empêcherait les robots de mettre leur plan à exécution. Rien ne leur ferait lâcher leurs outils tant que les Enfants ne seraient pas libérés des Endormis.


Elle venait de mettre un point final à son œuvre lorsqu’elle entendit du bruit à l’entrée du bâtiment. Le cliquetis métallique des pattes sur le carrelage et le son plus doux des pas de plusieurs Enfants dans les couloirs. Lory saisit la main de Mirac assis à côté d’elle et lança le protocole.

Tout autour du globe, les machines se mirent en marche.



2826


La demeure dans laquelle Laet pénétra était encore plongée dans l’obscurité. Une Fourmi se connecta à l’unité de contrôle et alluma les lumières ; Laet monta les escaliers. Les deux femmes Endormies qui reposaient sur leur lit depuis 748 ans n’avaient pas vieilli d’une journée. Laet sortit deux objets des plis de son manteau et les posa sur la table de nuit de celle qui avait été identifiée comme faisant partie du gouvernement de ce pays – Meva Martins. Elle ressortit sans un bruit.

Dans son véhicule, Arthus, son fils de huit ans, l’attendait en jouant avec de petits hologrammes de modélisation météorologique, comme elle l’avait fait enfant. Mais ceux-ci étaient plus complexes. Il devait apprendre à maîtriser l’inconnu.

L’appareil s’éleva dans les airs et fila vers le sud. En dessous d’eux, des forêts resplendissantes alternaient avec des zones de cultures multiples. Les robots s’y activaient pour préparer les futures récoltes, petites fourmis blanches perdues dans la nature. Au loin, la neige cristalline ourlait des montagnes abruptes. Le monde paraissait jeune, neuf, prêt à être offert.

Une ville se détacha sur les méandres d’un fleuve. Sans dôme, sans mur. Depuis presque quatre siècles, ainsi que l’avaient voulu Lory et Mirac, la planète n’avait pas seulement été entretenue, elle avait été modifiée. Des sources d’énergie aux modes de production, des matériaux de chaque objet, démonté puis réassemblé, à la gestion des espaces : tout avait été repensé et altéré. Les accords étaient rompus. Les Endormis ne retrouveraient jamais leur vie d’avant, mais la possibilité de faire différemment. Une seconde chance sur une planète restaurée.

Toutes les informations nécessaires à la compréhension de ce nouveau monde se trouvaient dans le cube noir que Laet venait de déposer juste à côté de son bracelet-injecteur. Elle toucha sa peau nue, s’émerveilla que l’absence d’un si petit boîtier pût la faire se sentir immensément plus légère.

Ils atterrirent près du pas de tir. Laet se retourna une dernière fois pour embrasser du regard les étendues de vert et de bleu. Elle sourit en pensant au geste qu’elle avait eu plus tôt, quand elle avait éteint cette fausse projection d’un lagon et d’un couple de perroquets. À leur réveil, dans quelques heures, les deux femmes auraient de bien plus beaux paysages à contempler par leur fenêtre. De vrais paysages.

Laet embarqua dans l’immense vaisseau sans aucun regret.

Après tout, cela n’avait jamais été leur Terre. Elle avait toujours ap­partenu aux Endormis, à tel point que les Enfants l’avaient parcourue pendant des siècles sans en faire un foyer. Celui-ci était ailleurs et c’était ce que Mirac et Lory avaient compris en programmant les robots-jardiniers pour qu’ils se dévouent à une autre mission. Ils avaient construit des fusées puis s’y étaient embarqués en nombre pour trouver et préparer la terre promise des Voyageurs. Une planète lointaine, dans un autre système solaire.

Puis les robots avaient procédé au Grand Changement et modifié le monde des Endormis. Les Voyageurs pouvaient choisir : continuer la Mission sur Terre ou entrer en stase et attendre le jour du Réveil qui sonnerait pour eux l’heure du départ, fût-il dans plusieurs siècles. Pour chaque Voyageur qui décidait de s’endormir, un autre naissait. Au fil des générations, nombreux furent ceux qui allièrent la Mission et le rêve d’une vie à eux en ne se cryogénisant qu’à leurs quarante ans.

Laet ne doutait pas une seconde que les deux branches de l’humanité qui se séparaient à présent finiraient par se retrouver. Car même s’ils n’avaient pas laissé aux Endormis la technologie du voyage interstellaire, ces derniers la développeraient sans doute tôt ou tard. Alors ils franchiraient le vide de l’espace pour enfin les rencontrer, et peut-être cohabiter.

Laet fit signe à son fils qui la rejoignit d’un bond. Elle le serra un instant dans ses bras et le dirigea vers les robots-nourrices qui les attendaient pour les plonger en stase avant le décollage. Tandis qu’elle s’installait sur sa couchette, il lui sembla sentir brûler en elle les cœurs de tous ceux qui l’avaient précédée, le sacrifice et la détermination d’Arthur, Melynn, Lory et Mirac, de tous les Orphelins et des Enfants qui les avaient guidés jusqu’à cet instant, jusqu’à l’accomplissement de leur Mission.

Laet arriverait à destination dans plus de mille ans. Alors d’ici là, à travers elle, tous pouvaient cesser leur travail, s’allonger et se reposer, enfin.



Nouvelle reproduite avec l’accord de l’autrice.