Cette novella de Jean-Jacques Girardot, liée à Les Galaxiales, l’intégrale vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement à compter de ce 7 décembre 2022. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Philippe Druillet



En guise d’introduction

Lors de la phase de bouclage de notre intégrale des Galaxiales, Jean-Jacques Girardot choisit d’écrire la vingt-huitième nouvelle de la saga : « Dans les cryptes du Toucan ».

Lorsqu’à l’heure dite il nous la remit, nous constatâmes qu’elle dépassait de beaucoup le nombre de pages prévu. Il fut alors convenu qu’il tenterait de la raccourcir afin de la ramener au bon format.

Mais, nouvelle surprise : lorsqu’il remit ce qui devait être sa nouvelle version, nous nous aperçûmes qu’il était finalement parti sur un tout nouveau texte… suite du précédent, qui collait cette fois parfaitement au nombre de signes imparti.

Ce nouveau texte devenait par conséquent « Dans les cryptes du Toucan » pour l’édition de notre ouvrage.

Quant au premier texte qui, si vous suivez bien, était de fait devenu un prequel du second, il prenait pour titre « En un lieu nommé Solitude… » et n’avait pas vocation à figurer dans le livre.

En guise d’ample complément aux Galaxiales, nous vous proposons de le découvrir…



En un lieu nommé Solitude

(3000 env.)


« Plusieurs documents, datant du XVIe et du XVIIe siècle, manuscrits, confessions, journaux de voyage, font allusion, mais toujours au travers de témoignages de seconde main, à une île, qui aurait été située dans les Antilles, zone aujourd’hui submergée, l’Île aux Tortues, « Durdles Ishland » dans l’anglais caribéen de l’époque. C’est là que se seraient trouvées les Cryptes du Toucan, vaste réseau de galeries souterraines déployées sur des milliers de lieues. Dans ces récits, le Toucan lui-même est décrit par les indigènes comme un homme-oiseau d’une taille phénoménale. Il ne vole pas, ne se montre que la nuit, et creuse sans relâche dans le corps des montagnes des tunnels qui seraient des chemins menant à un Paradis qui se dérobe sans cesse, et auquel il est condamné à ne pouvoir accéder. Mais il est aussi réputé pour sa sagesse et les miracles qu’il accomplit parfois, et nombreux sont ceux qui viennent le voir pour obtenir l’absolution de leurs péchés.
Cette Légende des Cryptes du Toucan apparaît plusieurs fois dans l’histoire de l’humanité. Des textes du XXIe siècle situent l’Île aux Tortues au large de Doris, dans la Grande Mer Méridionale, et précisent que cette île aurait été détruite lors du suicide collectif du groupe de religieux qui l’occupaient, membres d’une secte dissidente de l’Église de l’Expansion.
On retrouve encore des références au Toucan, au XXVIe siècle, en liaison avec l’intervention des Corsaires lors de l’affrontement entre la Guilde et l’Empire de Canope.
Dans les dernières années du troisième millénaire, des rumeurs persistantes auraient fait référence à une « redécouverte » de ces Cryptes par l’Église de la Nouvelle Rome, cette fois situées sur une planète tellurique en orbite autour d’une lointaine étoile à neutrons. Aucune confirmation ou démenti n’a jamais été apporté par les autorités ecclésiastiques. »

LES GALAXIALES


Elle vomit à nouveau. Cette fois, elle n’eut pas le temps d’atteindre le coin toilette de la minuscule cabine qui lui avait été attribuée. Assise sur le rebord de sa couchette, elle s’abandonna quelques instants à un vague bien-être, puis essuya d’un geste machinal la salive de son menton, contemplant la flaque qui s’étalait sur le sol, où elle pouvait reconnaître quelques fragments de légumes du potage qu’elle avait ingéré une heure plus tôt.

Se laissant aller en arrière, en attendant que les derniers soubresauts de son estomac se calment, elle focalisa son attention sur les murmures bourdonnant des générateurs neutroniques, sur les craquements occasionnels d’électricité statique que produisaient les réacteurs photoniques chaque fois qu’ils devaient se resynchroniser. Et sur l’odeur sèche, âcre, omniprésente des isolants brûlés, rongés par des intensités électriques trop fortes. La nef n’était pas de la toute première jeunesse. Elle avait plus d’un siècle, mais le commandant de bord lui avait assuré qu’il n’y avait jamais eu de navire aussi fiable. Elle ne demandait qu’à le croire…

« Docteur Kandratowicz… Vous êtes attendue au mess. »

C’était le deuxième appel, et la voix semblait plus insistante.

« Oui », répondit-elle. Elle n’aurait pu expliquer le sens de sa réponse. « Oui, j’ai entendu, je sais, j’arrive. Laissez-moi seule encore un moment. »

Les mains sur le bord du lit, elle ne parvenait pas à se décider à se mettre debout.

Elle soupira. Tout au long de son existence, elle s’était fait un point d’honneur de manger la même chose que les peuplades qu’elle étudiait, ou chez qui elle allait se livrer à des fouilles. Rien ne lui avait été épargné, insectes, larves, serpents, araignées, cuits, crus, parfois encore vivants, viandes et fibres mâchées, prédigérées, sans oublier alcools et toxiques de toutes natures. Elle avait même, quelquefois, accepté de participer aux pratiques sexuelles locales, lorsqu’elle avait estimé que c’était pertinent pour les études ou l’objectif qu’elle s’était fixé. Et voici qu’elle butait sur un inoffensif bol de bouillon aux légumes. Quelle misère !

Il y eut un petit trille mélodieux, tandis que le voyant au-dessus de la porte de sa cabine passait du rouge à l’orange dans de douces variations chromatiques.

« Oui, entrez… »

La porte coulissa dans un chuintement sourd, se bloqua un instant à mi-parcours, couina, puis accepta de disparaître dans la cloison, avec une sorte de claquement étouffé qu’elle jugea sinistre.

« Docteur Kandratowicz, je vous prie d’excuser mon intrusion… »

C’était un homme d’équipage qu’elle n’avait encore jamais rencontré. Gigantesque.

« Le Commandant et Frère Théobald m’ont envoyé vérifier que tout se passait bien, et que vous n’aviez besoin de rien. Et ils vous rappellent… »

Puis il remarqua la flaque sur le sol, la position de la femme, assise, presque pliée en deux.

« Oh, vous ne vous sentez pas bien. Excusez-moi, je reviens tout de suite.  »

Elle l’entendit s’éloigner dans le couloir. C’était le bouquet. Autant pour sa réputation de dure à cuire. Elle s’étendit à nouveau sur la couchette.

Presqu’aussitôt, le matelot fut de retour. Il posa une petite valise sur le sol, en tira une sorte de large bandeau qu’il lui disposa sur le front, le repliant derrière la tête.

« Ne vous inquiétez pas, il est probable que ce ne soit rien. »

Il y eut quelque cliquetis, puis le bruit d’un robot nettoyeur qui venait de pénétrer dans la cabine.

L’homme se redressa. Sa tête semblait effleurer le plafond de la cabine.

« Rien d’alarmant. Tout semble indiquer que vous avez fait une réaction allergique, peut-être aux calmants utilisés pour le transfert. Ceci, associé à certaines carences… Sont-elles habituelles chez vous ? »

Le robot terminait son travail, avec des bruits de succion qu’elle jugea un peu incongrus.

« Je viens de passer quelques mois dans un désert, avec des températures extrêmes, en mangeant ce qui me tombait sous la main. Et je n’avais pas pensé à emporter assez de vitamines… »

Il eut un sourire.

« Je vais vous apporter un cocktail de mon cru, qui vous remettra sur pieds en moins de dix minutes. »

Elle se leva avec difficulté, s’appuya contre le mur miroir, ouvrit tout grand les yeux. Une vingtaine d’années plus tôt, après l’accident qui lui avait coûté la vue, au cours duquel des centaines de particules rocheuses avaient criblé son visage, elle avait subi une reconstruction complète, et opté pour des cornées génétiquement améliorées. Elle avait même choisi des cristallins de couleur mauve, des cristallins bien particuliers qui lui permettaient de filtrer les infra-rouges auxquels ses cornées étaient sensibles. Il lui suffisait d’accommoder sur des objets situés à faible distance pour que la variation de phase résultant de cette infime pression supplémentaire rende translucide le colorant bleuté, et que la couleur de ses yeux tourne au rouge sang. Le monde devenait alors un tableau pastel, sans grand relief, mais dans lequel d’infimes différences de température créaient des fulgurances étoilées. Une vision presque abstraite, qui lui permettait pourtant, en pleine obscurité et à des centaines de mètres, de deviner la présence d’un être vivant. Un petit effort de plus, un léger mouvement des paupières, et la bioluminescence se déclenchait, donnant l’impression que des flammes naissaient au fond de ses yeux. Un effet spectaculaire, qu’elle avait utilisé avec succès lors de négociations difficiles avec de petits potentats locaux.

Mais ce matin, ses pupilles étaient d’un rose pâle tournant au gris, traduisant, elle le savait, un fort déficit en vitamines et sels minéraux, et elle eut été bien incapable d’en extirper la moindre magie.

La porte était restée entr’ouverte, bloquée à mi-parcours, quand il revint à sa cabine. Il toqua légèrement sur le battant.

« Si vous permettez », dit-il, en lui tendant la tasse.

Elle porta le récipient à ses lèvres, but une première gorgée, s’interrompit.

« Du thé, sucré, très sucré. Un soupçon d’amertume, des saveurs… » Elle respira à nouveau le liquide. « Des senteurs et des saveurs que je ne reconnais pas. En fait, ce n’est pas du thé. Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans, comme produits chimiques ? »

Il devait s’attendre à cette question, tenta d’éluder la réponse.

« Rien que du glucose et des plantes. Il se trouve que notre pharmacie de bord est bien fournie en plantes médicinales.

– Et qui a préparé cette décoction ? Sur quel diagnostic ?

– Je m’en suis chargé moi-même.

– Et il se trouve que vous avez les compétences nécessaires.

– Oui, je suis herboriste. »

Elle maintenait les yeux fixés sur lui, adoptant d’instinct cette attitude qui, elle le savait, mettait mal à l’aise ses interlocuteurs.

« C’est curieux, dit-elle enfin, je n’arrive pas à comprendre. Vous n’êtes pas un androïde, ni un électrhomme ou un robhomme. Vous êtes organique, mais vous n’êtes pas un homme. Vous ne semblez pas être un Support, non plus. Il y a beaucoup de non-humains dans la Galaxie… Mais nous ne connaissons pas de race extraterrestre qui nous soit semblable à ce point.  »

En même temps qu’elle parlait, elle repliait les jambes dans une sorte de geste de défense, redressait le torse. Et sa main se glissait entre la couchette et la cloison, à la recherche du lance-aiguilles qu’elle avait dissimulé à cet endroit en défaisant ses bagages.

« Vous êtes un Hybride… Mais différent des autres. »

Ce n’était pas une question, réalisa-t-elle, n’avait pas le ton d’un reproche. Une constatation, avec peut-être une nuance d’intérêt.

« C’est exact, Docteur Kandratowicz… Mais vous n’avez pas à vous inquiéter, je fais partie de l’équipage de ce vaisseau, je suis même plus ou moins médecin, responsable de la sécurité sanitaire, et tous ici sont au courant de ma nature… Particulière. »

Il se tut. Elle continuait à le regarder, signifiant qu’elle attendait une autre réponse, plus de précision.

« Je suis un Hybride… Un ancien guerrier. J’avais été conçu pour les combats, j’étais né pour tuer, j’ai tué, beaucoup. Puis les Médiateurs m’ont recueilli. Ils m’ont… Changé. Adouci mes souvenirs.

– Je pensais… On raconte que les Hybrides sont assujettis aux Autres, depuis qu’ils ont été plus ou moins rejetés par l’humanité. Et ils sont toujours… Différents. D’aspect.

– Rien n’est simple, Docteur Kandratowicz. Une vérité ici est une erreur dans un autre endroit de la Galaxie. Et l’une et l’autre ne sont que des approximations infidèles que nos modes de pensées assignent à une réalité inaccessible. »

Elle se mit à rire. Sa gorge ne la brûlait plus, un effet anti-acide de la tisane, sans doute, et, réalisa-t-elle, les contractions de son estomac s’atténuaient. Ce bien-être retrouvé la mettait en confiance, à moins que ce ne soit aussi dû à un autre ingrédient particulier de la décoction…

« Vous semblez bien philosophe, pour un assassin repenti. Comment en êtes-vous arrivé là ? »

Il sourit à son tour.

« Comme bien des Hybrides, je suis le résultat d’une expérience visant à construire de la chair à canon un peu plus résistante que les autres. Celle-ci, ils la voulaient à l’image de l’homme. Un soldat idéal. Je ressemble en effet à un homme, mais il y a nombre de redondances dans mes organes vitaux, et une autopsie vous révèlerait à quel point je suis différent. Après des années d’entrainement, mais aussi des années de chirurgies diverses visant à corriger ce que la génétique n’était pas tout à fait parvenue à réaliser, après un examen final, qui fut une lutte à mort fratricide dont le but était d’être le dernier survivant du petit groupe au sein duquel j’avais été formé, je suis devenu un soldat tueur. J’avais quinze ans, la frêle apparence d’un enfant de six, la force et la rapidité d’un cheval. Pendant des années, j’ai fait, bien, ce que j’étais conçu pour faire. Je suis devenu une arme performante. J’ai conquis des villes, j’ai assassiné des tyrans, et des saints, parfois. J’ai acquis de la valeur. J’ai changé dix fois de maître, et il est arrivé que l’on me demande, dans la foulée de la transaction, de tuer mon précédent propriétaire. Ce que j’ai fait. »

Elle le regardait toujours, en observateur avisé, avec cet air d’intérêt clinique et détaché qui forçait la confession.

« Un jour, il y a plus d’un siècle de cela, j’ai été racheté par un prêtre. Il a… Comment dire… Désamorcé, mutilé la belle machine de guerre que j’étais pour retrouver l’homme qui l’habitait. Reprogrammation. Déconditionnement. Je n’ai plus le réflexe de tuer chaque fois que je suis surpris. Nouvelles chirurgies, pour supprimer mes particularités les plus dangereuses. On a retiré toutes mes glandes à venin. J’ai été changé. Certains souvenirs sont encore là, mais comme s’ils me venaient d’un autre. Une sorte de rédemption, une absolution que je devrais, chaque jour, mériter à nouveau…

– Qu’avez-vous fait, au sein de l’Église, tout au long de ces années ? »

Il eut un geste de la main.

« Des tas de choses, qui autrefois m’auraient ennuyé. Reconstruire des villages, creuser des puits, refaire des routes, replanter des jardins avec les Prêtres Bâtisseurs. Il y a eu tant de destructions dans toutes ces planètes que les hommes se sont appropriées. Apprendre, avec les Sœurs du Sacrifice et avec les Frères Herboristes, à soigner par les plantes, c’est tout ce dont nous disposions. Mais croyez-moi, j’ai dans ce domaine une belle expertise. Et enseigner ce que je savais faire. Assister, protéger aussi, les jeunes prêtres lors de leurs premières missions…

– Vous êtes là pour le frère Théobald, donc.

– Pour lui, pour vous. Dans une semaine, nous débarquerons, si tout se passe bien, en enfer. J’en reviens, j’y retourne. Je suis la preuve vivante que l’on peut s’en sortir… » Il ajouta : « Excusez-moi, je parle, je parle, et vous êtes fatiguée. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps… Si vous avez besoin de moi, demandez "Paul". »

Il se dirigea vers la porte, posa la main sur le cadre, se retourna.

« Mais dites-moi, qu’est-ce qui m’a trahi ?

– Votre morphologie, en partie. Vous êtes… Juste un peu trop grand, trop large d’épaules, le torse un peu trop développé. J’ai d’abord pensé à une augmentation de la capacité pulmonaire, due à une adaptation à la vie en altitude, ou à une atmosphère pauvre en oxygène. Mais cet accroissement est en général lié à une taille plus faible que celle d’un humain ordinaire, des jambes souvent plus courtes. Et il y avait aussi ces différences dans la circulation sanguine.

– Différences que vous décelez de quelle manière ? »

Elle resta silencieuse, comme fautive, réalisant qu’elle en avait trop dit.

Il secoua légèrement la tête.

« Mais je suis bête, ma signature thermique, bien sûr ! Il est vrai que vous aussi avez vos petits secrets, Docteur Kandratowicz… »

Il sourit.

« J’ai pris la liberté de repousser d’une heure notre réunion, ce qui vous laisse une bonne vingtaine de minutes pour vous préparer. À tout de suite…

– Attendez…

– Oui ?

– Je… Merci.

– Je vous en prie.

– Vous m’avez juste dit votre nom ?

– Paul.

– Merci, Frère Paul.

– Non, Paul, tout court. Je n’ai pas encore prononcé mes vœux… »

Après son départ, elle prit une douche rapide, revêtit à nouveau l’indispensable combinaison de vol, un peu trop large pour elle, et décida de faire le point. Les quarante-huit dernières heures avaient été riches en événements. En fait, assez surprenantes.

Il y avait d’abord eu cette proposition d’un cabinet de recrutement, arrivée juste après son retour de Sainte-Léa. Elle la relut à plusieurs reprises. Non, elle ne se trompait pas, on lui proposait bien d’être payée pour un entretien. C’était la première fois qu’une telle chose lui arrivait. Elle accepta, constata que son compte venait bien d’être crédité de la somme annoncée, et se rendit l’après-midi même au rendez-vous fixé.

« Je dois en préambule vous informer que nous filmons notre entretien. Si vous ne souhaitez pas poursuivre celui-ci, vous pouvez quitter la pièce, et nous effacerons l’ensemble des fichiers vous concernant. »

Elle se contenta de hausser les épaules. Les gens étaient filmés, partout, sans cesse, avec leur consentement, à leur insu, et, c’était probable, jusque dans leur chambre à coucher.

« Bon, je prends note de votre accord. L’offre est de trois mois minimum, pouvant s’étendre jusqu’à un an. Elle implique un déplacement sur une planète lointaine, et un engagement de stricte confidentialité pendant et après la mission. Elle concerne un chercheur, ou une chercheuse en l’occurrence, ayant d’excellentes connaissances en histoire de l’art, anthropologie, ethnologie terrestre et extraterrestre. Acceptez-vous l’idée d’une mission de plusieurs mois, avec un éventuel départ immédiat ?

– Oui, pas de problème. »

Son interlocuteur semblait assez jeune, vêtu, sinon avec discrétion, du moins avec élégance, d’une chemise à jabot aux reflets chatoyants, et d’une jupe qui descendait au ras des pieds, ornée de sobres motifs égyptiens typiques de la troisième dynastie. La grande classe, se dit-elle, que n’aurait pas laissé deviner l’apparence de ce cabinet de recrutement vieillot, presque sordide, situé dans un quartier de seconde zone de la capitale. Un lieu désert, qui plus est, puisque l’homme l’attendait à l’accueil, seul, et l’avait aussitôt conduite dans son bureau.

« À partir de maintenant, acceptez-vous de respecter le secret concernant tout ce qui sera échangé entre nous, même si vous n’êtes pas choisie par notre commanditaire ?

– Oui, bien sûr.

– Il se peut que vous soyez amenée à côtoyer des représentants de certaines religions. Ceci vous pose-t-il problème ?

– Aucun problème. Mais pourquoi ne pas parler tout de suite de l’Église de la Nouvelle Rome ? Car je ne pense pas que vous recrutiez pour les Émirats Célestes ? »

Il ne fit pas de commentaire.

« Pensez-vous avoir des biais idéologiques de quelque nature que ce soit, susceptibles d’influer sur votre comportement ?

– Je ne sais pas trop quoi vous répondre. C’est probable. Si, lors d’une de mes expéditions, je découvrais le Saint Suaire, qui par miracle aurait été épargné lors de la destruction de Rome, je tenterais de le vendre au plus offrant, que ce soit pour le voir terminer son existence dans la crypte d’une quelconque église de la Nouvelle Rome, ou dans le coffre-fort d’un stupide et richissime homme d’affaire Canopéen. Je suppose que l’on peut qualifier ce comportement de biais idéologique ?

– Êtes-vous capable de travailler en équipe, en respectant des consignes données, même si elles ne correspondent pas à votre vision des choses ?

– Je suis capable d’obéir, tout en exprimant mon point de vue. Est-ce que vous avez encore beaucoup de questions de ce style ?

– Hum… Je crois cerner un peu votre personnalité. Je vais noter "convenable" pour ces autres sujets.

– Bon, alors on passe à l’interrogation écrite sur les diverses chutes de Rome, les mœurs des pêcheurs bûcherons des lacs d’Évidence, les coutumes sanglantes des Bouchers des mondes d’Orion, ou, beaucoup plus facile, sur le retour de la barbarie dans l’Empire de Canope ? À moins que vous ne préfériez une discussion à bâtons rompus, au cours de laquelle chacun d’entre nous fera étalage de son savoir et tentera de prendre l’autre en défaut ?

– Je n’ai ni les connaissances, ni l’autorité pour vous évaluer sur ces sujets. Je me contente de définir vos paramètres d’adaptabilité à une mission dont je ne sais rien…

– Alors, sur quoi allez-vous me juger ? Et d’abord, sur quels critères ai-je été sélectionnée ?

– Je ne peux pas vous répondre.

– Allons, c’est évident. On vous a demandé un profil bien spécifique, et vous avez fait des recherches dans les bases de données universitaires. Ou encore plus simple, votre client vous a donné une liste de personnes à contacter. Oui, c’est sûr, il sait qui il veut. Vous avez une liste, c’est ça ?

– Je…

– Combien avez-vous de personnes sur cette liste ? Vous pouvez au moins me le dire.

– Je ne…

– Allons, ça restera entre nous. Combien y en-a-t-il ? Deux, dix, cinquante  ?

– Une dizaine…

– Et vous vous êtes tapé ce genre d’entretien bidon avec dix personnes ? Sans savoir pour quelle tâche vous les sélectionnez ? Sur quels critères ? Donnez-moi cette liste, moi, je vais vous dire ce qu’il faut en penser.

– Je ne suis pas habilité à vous communiquer cette information. »

Il ouvrit un classeur, en sortit deux feuilles, griffonna quelques mots sur l’une d’entre elles, puis rassembla le tout.

« Je vais vous demander de m’excuser quelques instants. »

Il sortit de la pièce, laissant la porte entrouverte derrière lui.

Elle attendit cinq secondes, puis se pencha par-dessus le bureau, déchiffrant ce qui était, comme elle s’y attendait, une liste de noms.

« Elliot Sebastian Edmonds, Adrian Joseph Alexander-Smith, Alicia Marnie Kandratowicz, ah, quand même, Mitchell Pierce McFadden, Hideki Nobuo Hashimoto… »

« Je ne vous dérange pas ? »

Elle sursauta. Elle ne l’avait pas entendu revenir.

« Je… Je voulais confirmer que c’était bien un test auquel vous me soumettiez. C’était un peu gros, n’est-ce pas ? »

Puis elle explosa.

« Et je ne suis que troisième sur la liste ? Ah, mais je devine. Ce n’est ni plus ni moins que le classement des réputations universitaires basé sur les indices de lecture et les citations des articles publiés. Vous réalisez que c’est n’importe quoi ? Edmonds est un gros porc qui ne pense qu’à sauter toutes les étudiantes qu’il prend en thèse, et à rajouter son nom sur tous les papiers qui passent à sa portée. Il est incapable de faire autre chose que des conférences tout public pour les nuls. Quant à Alexander-Smith, ce n’est pas un imbécile, je le reconnais, mais il a surtout eu la chance inouïe de se trouver, il y a quatre ou cinq ans, au bon endroit, au bon moment, et de reconnaitre plus vite que les autres ce qu’il avait déterré. Mais sauf s’il a, à nouveau, une semblable aubaine, dans cinq ans plus personne ne parlera de lui. McFadden est un tâcheron laborieux et appliqué, sans aucune imagination. Hashimoto…

– Je ne vous en demandais pas tant. Mais dites-moi, de votre point de vue, quels sont vos… avantages sur ces autres personnes que vous me citez ?

– C’est simple, je suis la meilleure. Je publie peu, je ne dévoile pas tout de mes trouvailles, car, sauf dans le cas de certaines fondations qui ne rechignent pas à jouer les sponsors pour se faire un peu de publicité, plus de la moitié de mes commanditaires, tous satisfaits, croyez-moi, et ça se sait, me demandent la plus stricte confidentialité sur les activités que j’exerce pour eux… »

En fait, se dit-elle, j’aurais pu faire une brillante carrière universitaire. Mais à trente-cinq ans, venant à peine d’être élue directrice du Département d’Archéologie de l’une des universités les mieux cotées de Doris, elle avait décidé que cette vie un peu terne l’ennuyait. Après avoir rêvé de devenir Corsaire, elle s’était lancée dans le terrain dangereux et mal famé de la chasse au trésor. Un dur apprentissage, qui lui avait surtout enseigné à se méfier de tout le monde à chaque instant. Mais elle s’y était révélée excellente. En une dizaine d’années, et malgré le pourcentage hallucinant que toutes les administrations s’octroyaient sur les découvertes et ventes d’antiquités, elle était devenue, sinon riche, du moins assurée d’une existence confortable. Puis sa réputation s’était peu à peu établie. Des missions, de plus en plus nombreuses, lui avaient été commanditées, souvent au travers d’anonymes intermédiaires. Et tout se passait bien, même si elle ne savait pas toujours pour qui elle travaillait… Elle menait cette vie depuis plus de quarante ans. Presque cinquante, maintenant. Elle avait quatre-vingt-quatre ans, il lui restait au moins un siècle à vivre, peut-être beaucoup plus. Elle pourrait s’arrêter, profiter de l’argent accumulé… Mais…

« Oui ?

– Ce n’est pas la peine de discourir plus avant. J’ai un entrainement physique que les autres n’ont pas. Je suis une bonne alpiniste, une bonne spéléologue, et je viens de survivre trois mois dans un désert où tous mes concurrents seraient morts en quarante-huit heures. Et ceci parce que je sais faire du feu, recueillir de l’eau de condensation, manger ce qui se présente, et m’orienter grâce aux constellations. Je suis la plus qualifiée pour cette tâche, quelle qu’elle soit, d’ailleurs, et je pense que vous en êtes conscient. Bon, supposons la question réglée, et abordons l’aspect financier. »

Il soupira, comme s’il trouvait que les choses allaient trop vite pour lui, consulta à nouveau ses documents. Puis il écrivit quelques chiffres sur un carton, lui tendit.

« Voici la rémunération que mon client vous propose. »

Elle fit la moue.

« Ce n’est pas à la semaine, c’est un montant quotidien… »

Là, c’était autre chose. Plus qu’elle n’espérait. Peut-être même plus, sur un trimestre, que ce qu’aucune de ses plus fructueuses expéditions lui avait jamais rapporté. N’empêche… S’ils proposaient autant…

Par jeu, elle attrapa le stylo, rajouta un zéro au bout du nombre, et fit glisser le carton vers son interlocuteur.

Celui-ci hésita un long moment, s’excusa, quitta le bureau. Son absence, cette fois, dura une bonne dizaine de minutes. À son retour, il posa le carton devant Alicia. Sous le nombre, rayé, il en avait inscrit un autre, près de trois fois la proposition initiale.

Cette fois, le jeu avait assez duré.

« D’accord sur le principe. Bon, je suppose que nous avons abordé tous les sujets, et que l’entretien est terminé… »

Elle se leva.

« J’imagine que vous me tiendrez au courant, si… Si jamais il y a une suite. Ou même s’il n’y en a pas…

– Non, qui vous a dit que nous en avions terminé ? Si vous êtes intéressée par cette offre, j’ai besoin de votre engagement formel. Accepteriez-vous le poste proposé, impliquant en particulier le respect complet de l’ensemble des obligations de confidentialité qui vous ont été exposées au cours de l’entretien ?

– Comme tout ceci est protocolaire ! Mais je suppose qu’il suffit que je réponde "Oui" pour que cet engagement soit validé ? Alors, soit, oui, j’accepterais la situation proposée.

– Excellent. Voici mon travail achevé de manière satisfaisante.

– C’est-à-dire ? »

Il désigna un point, invisible, sur le mur derrière lui.

« Dites bonjour à votre nouvel employeur. Vous débutez aujourd’hui même. Vous recevrez votre affectation et vos consignes en fin d’après-midi. Soyez demain matin, à sept heures, au Centre de Transmission Ouest. »

Il eut un petit sourire satisfait.

« Cette fois, oui, nous en avons terminé. Merci, et félicitations ! »

Il se leva, actionna quelques interrupteurs d’un boitier placé sur son bureau.

« Nous voici isolés du reste du monde. Tenez », ajouta-t-il, en lui tendant une feuille.

Elle y avait jeté un vague regard, puis l’avait reposée sur le bureau de son interlocuteur.

Le lendemain, il y avait eu cette arrivée sur Central Point, le principal port de transmission de la petite planète Frondaison, première étape de son trajet. À peine sortie de la salle de Réveil, elle avait été prise en charge par deux agents de sécurité, qui n’avaient pas prononcé plus de trois mots. Conduite dans un bâtiment anonyme, elle s’était retrouvée entourée de plusieurs prêtres qui l’avaient soumise à un questionnaire assez peu discret, visant, c’était manifeste, à s’assurer de son identité.

Cette sorte d’entretien sans queue ni tête dura une bonne vingtaine de minutes, au cours desquelles on lui proposa du thé, des biscuits. Puis un ecclésiastique, beaucoup plus âgé que les autres, entra dans la pièce en coup de vent.

« Excusez mon retard. Docteur Kandratowicz, il reste une dernière formalité à accomplir. Ne… Ne le prenez pas mal, mais nous sommes supposés nous assurer que vous êtes bien la personne que vous prétendez être, et non un Dupli ou… Si vous voulez bien me suivre… »

Elle avait haussé les épaules. La pièce attenante était occupée par nombre d’appareils, tous à l’allure plus antique les uns que les autres. Ils lui désignèrent un fauteuil, confortable, dans lequel elle prit place. Ils approchèrent, derrière sa tête, une sorte de grande parabole, qui se mit soudain à bourdonner, et disposèrent, à trente centimètres de son visage, une caméra montée sur un pied chancelant. Puis les prêtres s’activèrent, lui connectèrent diverses électrodes, front, tempes, cou, poignets, chevilles, qu’ils branchèrent à une petite boîte métallique, avec force discussions à voix basse à propos des prises sur lesquelles ils devaient réaliser les connexions. J’espère, se dit-elle, qu’il s’agit bien du détecteur de mensonges, et non de la chaise électrique…

« Excusez-nous, lui glissa l’un d’eux à l’oreille, cet appareil n’a pas servi depuis des années, et le Père Aloysius a du mal à se souvenir de son fonctionnement. »

L’un des jeunes prêtres vint vers elle.

« Est-ce que deux plus deux font quatre ? Répondez oui ou non.

– Oui.

– Est-ce que deux plus deux font cinq ? Dites oui.

– Oui. »

Il y eut de nouvelles discussions à voix basse, on vérifia ses électrodes, on refit des branchements. Elle avait du mal à ne pas éclater de rire. En même temps, une telle quantité d’incompétence déployée l’agaçait un peu, et le bourdonnement continu de l’appareil derrière elle devenait oppressant.

Il y eut une nouvelle série de questions, dans lesquelles vrai et faux concernant sa vie passée s’entremêlaient, de nouveaux conciliabules concernant le fonctionnement du détecteur. Puis on vint la délivrer de ses électrodes. Elle se releva, un peu étourdie. Elle devinait, à leurs mines déconfites, que rien n’avait marché comme prévu.

« Vous êtes vraiment le Docteur Alicia Kandratowicz, n’est-ce pas ? lui demanda enfin le Père Aloysius, avec un air de chien battu.

– Mais oui ! Tout ceci est d’un ridicule… »

Puis on l’avait emmenée, à bord d’un véhicule aux vitres fumées, dans un autre lieu. Sortie dans un parking souterrain, ascenseur, couloirs, ascenseur encore, couloirs à nouveau, et elle s’était retrouvée dans un hall de Transmission, à l’architecture pompeuse et à la décoration obsolète, qui datait à coup sûr des années fastes de la Guilde.

En soupirant, elle se prêta au jeu des injections, glissant, à peine étendue, dans l’inconscience sans même s’en rendre compte.

Le retour au réel avait été beaucoup plus pénible. Elle avait froid, des machines bourdonnaient tout autour d’elle, et l’air charriait d’insupportables odeurs de renfermé. On lui parlait, mais elle n’arrivait pas à associer le moindre sens aux mots qu’elle entendait.

« Laissez-moi, laissez-moi dormir. »

Une brève sensation dans le bras, encore une piqûre, puis un frisson la parcourut, comme un coup de fouet.

« Pouvez-vous me dire votre nom ?

– Oui, Alicia. Alicia Kandratowicz. Ça va aller. »

Elle s’assit sur le bord de la couchette. Puis se releva, faillit perdre l’équilibre. Elle se sentait légère, soudain. Plus légère que sur Mars. Plus légère que sur la Lune.

« Nous sommes sur un astéroïde, c’est cela ? »

Elle avait l’impression qu’une simple poussée des pieds la propulserait dans les airs, et qu’il lui faudrait des années pour toucher à nouveau le sol.

« Il y a un souci avec le générateur de gravitons. Une pièce défectueuse, que l’imprimante s’obstine à reproduire incomplète. Mais dans quelques heures le problème sera résolu. »

Elle s’agrippa au montant de la couchette, ferma les yeux.

« Combien de temps suis-je restée dans le coma ?

– Une dizaine d’heures. »

Beaucoup plus que les quelques minutes habituelles, auxquelles il fallait rajouter une heure de préparation, et deux à trois de réanimation après le transfert. Ce qui impliquait, soit un manque total d’organisation, soit, plutôt, un voyage réalisé par une succession de sauts.

« Où sommes-nous ? »

Son interlocuteur hésita.

« Oh, vous pouvez me le dire ! Je fais partie de votre organisation, vous savez.

– À environ cinq cents années-lumière du système solaire, quasiment au nadir de celui-ci. »

Donc, très près de la limite inférieure de la spirale de la voie lactée. Une telle distance impliquait plus de trente sauts successifs. Un nouveau record pour elle, qui ne s’était jamais retrouvée à plus de vingt années-lumière de la Terre.

Quelqu’un lui tendit un bol de bouillon, qu’elle avala avec reconnaissance.

Il y avait là un jeune prêtre en habit traditionnel, qui la dévisageait avec curiosité, et s’anima dès qu’elle croisa son regard.

« Docteur Kandratowicz, je suis heureux et flatté de vous rencontrer. Je suis Frère Théobald, et j’arrive comme vous de Vénus. Vous savez, nous allons travailler ensemble.

– Ah bon… »

Elle n’était pas certaine que ce fut une réponse appropriée, mais elle avait encore du mal à se concentrer.

« Ah, Docteur Kandratowicz, vous voici sur pieds. »

Le nouveau venu était un homme jovial, au visage rond et buriné par les radiations.

« Je suis le capitaine Aborovicius. Nous attendions que vous soyez prête à embarquer. Vos bagages sont déjà dans le Serendip – c’est mon navire. »

Ils empruntèrent un couloir étroit, prirent un ascenseur, traversèrent un tube d’embarquement qui oscillait sous leurs pas, et elle se retrouva soudain sur un plancher incliné à quarante-cinq degrés, sous une pesanteur de 1 G qui lui fit perdre l’équilibre.

« J’aurais dû vous prévenir, s’excusa le Capitaine qui l’avait rattrapée. Le mieux est que je vous conduise à votre cabine, où vous pourrez récupérer un peu. Vous ferez plus tard connaissance avec le reste de l’équipage. »

En fin de compte, se dit-elle, rien de vraiment anormal ou inquiétant dans tout ce qui lui était arrivé jusqu’à présent. Elle s’étira sur sa couchette, regarda l’horloge de la cabine. Les vingt minutes de grâce s’étaient écoulées. Son malaise, réalisa-t-elle, venait de cette perte de contrôle sur les événements. Tout était décidé pour elle, ce qui était l’exact inverse de son mode de fonctionnement habituel. Mais on l’avait prévenue, elle tenterait de faire de son mieux pour s’adapter.

« Docteur Kandratowicz, la réunion débute… »

Cinq personnes l’attendaient, dans ce qui, vu le décor, tenait lieu de cantine du vaisseau. L’atmosphère lui parut tendue.

Paul, donc, fit les présentations.

« Le Père Aborovicius, capitaine du navire, que vous avez déjà rencontré hier, Yrjö Yrjänäinen, responsable des fouilles, Reiner Rosenbloom, chargé de la sécurité, et Frère Théobald, dont c’est la première mission, et qui, comme vous, ne connait pas encore Solitude. »

Elle salua, serra quelques mains, tout en essayant de se faire une toute première impression de ces personnes qu’elle découvrait, impression qui, elle le savait, serait la bonne.

Rosenbloom serait le plus dangereux. Rien qu’au regard qu’il lui adressait, elle sentait qu’il la considérait déjà comme un élément perturbateur, qu’il convient de surveiller comme une ponte d’oiseau-harpe de Mystique. Le Père Aborovicius paraissait d’un abord plutôt enjoué, mais il devait savoir gérer une équipe, et allait se révéler inflexible sur nombre de points. Yrjö Yrjänäinen était un technicien, sans doute un excellent, sinon il ne serait pas là. Il resterait dans son domaine de compétence, et lui accorderait, a priori, toute confiance. Quant au Frère Théobald… Comme il semblait jeune, si jeune. Il arborait l’air émerveillé du stagiaire nouvel arrivant qui découvre avec étonnement le monde du travail. À coup sûr très intelligent. Mais que venait-il, vraiment, faire ici ? Un pistonné, qui a droit à une expédition exceptionnelle ? Le mignon de quelque cardinal haut placé ? Il pouvait se révéler bonne pâte, malléable à souhait, ou indiscipliné, maladroit. Ou tout à fait retors sous des airs naïfs. Et le fameux Paul… Lui aussi mériterait toute son attention.

Rosenbloom prit la parole.

« Avant toute chose, une mise au point est nécessaire. Docteur Kandratowicz, vous avez fait appel à Transnet pour vous rendre au rendez-vous que nous vous avions fixé. C’est une faute. Nous avions bien précisé d’utiliser OmniTel, depuis le Centre de Transmission Ouest.

« Transnet était plus facile d’accès pour moi. Le Centre Ouest est à plus de trois cents kilomètres de mon domicile, et la seule fois où j’ai voyagé par OmniTel, j’ai souffert d’une réaction allergique sévère aux stabilisateurs que l’on m’avait injectés.

– Je me dois de vous rappeler que ce choix ne vous appartenait pas, car vous étiez sous contrat depuis la veille. À l’avenir, vous voudrez bien vous en tenir aux consignes reçues. Et celles-ci ont leur raison d’être. Est-ce clair ? »

Eh bien voilà, se dit-elle, c’est arrivé, encore plus vite que je ne l’imaginais, et par ma faute, ma très grande faute, qui plus est.

« C’est clair. Je ne suis pas sûre de voir où est le problème, mais c’est noté. Je tâcherai dorénavant de respecter les ordres à la lettre.

– Ceci sera d’autant plus nécessaire que nous allons travailler ensemble, dans un endroit dangereux. Souvenez-vous, l’ignorance tue, l’imprudence aussi, mais l’indiscipline encore plus. Je ne tiens pas à subir de pertes humaines, même, et surtout, si elles sont provoquées par une personne de votre réputation. Ceci dit, Yrjö va nous faire une brève synthèse de la situation.

– Je… vais peut-être commencer par un petit rappel d’astronomie. Le transmetteur qui vous a amenée ici se trouve sur un planétoïde, environ à quatre-vingt-cinq U.A. de l’étoile de ce système, soit une distance de l’ordre de douze heures-lumière… »

L’histoire du système était presque banale. Une étoile devenue nova quelques centaines de milliers d’années plus tôt, qui avait englouti ses planètes les plus proches avant de se transformer en une masse neutronique dont l’activité témoignait d’une violence inouïe, inondant son environnement de rayons X, rayons gamma durs, rayonnements électromagnétiques, neutrinos, un astre deux fois plus lourd que le soleil, un million de fois plus actif que celui-ci, et pourtant, sphère ne dépassant guère une dizaine de kilomètres de diamètre et n’émettant aucune lumière dans le visible, un objet presque imperceptible dans le silence du cosmos. À vingt-cinq U.A. de son étoile orbitait Solitude, l’unique survivante, isolée entre un soleil mourant et une mer d’astéroïdes gelés. Une planète d’apparence tellurique, à rotation lente, avec une masse supérieure à celle de la Terre pour un rayon proche de 5 000 kilomètres, mais, avaient décidé les planétologues, qui était en fait une ancienne géante gazeuse, peu à peu privée de son atmosphère et de son océan superficiel par la force des vents solaires déchaînés dont la baignait son étoile noire. Une température de surface de l’ordre d’une centaine de degrés Kelvin, une terre aride sur laquelle aucune civilisation, aucune vie n’avait jamais vu le jour.

« L’étoile à neutrons est ce qui rend l’approche de Solitude si dangereuse. Depuis que nous nous sommes éloignés de la ceinture d’astéroïdes, notre orbite doit à chaque instant nous permettre d’être masqués du rayonnement de l’étoile par notre objectif. Dans moins de quatre mois standard, Solitude aura effectué un quart de rotation, le Soleil noir se lèvera sur la zone que nous explorons, qui commencera alors à être baignée de radiations létales. Nous devrons avoir évacué la planète bien avant ce moment, et ceci impliquera d’interrompre les recherches pour une durée de sept à huit mois. »

Il ferma les yeux un instant, semblant se concentrer sur la suite de son exposé.

« Venons-en à ces recherches, et à votre présence ici. Nous avons trouvé quelque chose sur Solitude. Mais avant de vous en dire plus, nous aimerions profiter… Comment dire, d’un regard neuf sur la situation. Nous avons ici un document interactif, que vous voudrez bien visionner, et sur lequel vous nous donnerez votre avis.

– Mon avis sur un document ? Oui, bien sûr.

– Prenez le temps qu’il vous faudra, un jour, deux jours si nécessaire, et faites-nous part de vos hypothèses. »

Rosenbloom intervint.

« Ce sera tout pour cette première réunion, le Père Aborovicius va nous rappeler quelques consignes concernant la vie à bord, et nous pourrons tous nous remettre au travail. »

Alicia rattrapa le capitaine dans le couloir.

« Si j’ai bien compris, nous allons nous déplacer à une vitesse proche de la lumière, en fonçant vers Solitude, et en nous efforçant de rester dans l’ombre de la planète, à l’intérieur d’un cylindre de cinq mille kilomètres de rayon, lui-même sans cesse en mouvement…

– C’est un bon résumé. Mais notre vitesse n’est que d’un dixième de celle de la lumière. Les trois quarts de notre trajet vont consister d’abord en une longue orbite elliptique, nous éloignant du soleil, jusqu’à une position nous permettant cette plongée vers la planète.

– Mais… Tout ceci me semble très complexe. Il y a un poste de pilotage, je ne sais pas, quelqu’un en ce moment même qui pilote ?

– Oui, bien sûr. L’ordinateur de bord.

– Et si une panne se produit ? Qui…

– Je comprends votre question. Je suis le capitaine, mais aussi le pilote, voyez-vous… »

Il se tapota le bas du cou, à la hauteur du col de son uniforme.

« Ce collier de métal me maintient en communication constante avec la machine. Il ne peut rien arriver sans que j’en sois averti. Je peux vous dire, par exemple, que nous sommes en ce moment positionnés dans le plan de l’écliptique de ce système, à moins de dix kilomètres, en moyenne, du trajet elliptique idéal.

– Donc, vous êtes le seul à pouvoir réagir si quelque chose arrive.

– Paul dispose aussi d’une connexion directe.

– Mais si l’ordinateur…

– C’est plus qu’improbable. L’ordinateur est constitué d’un réseau de plusieurs milliers d’unités centrales interconnectées, dont chacune suffirait à gérer le vaisseau. Elles constituent, comment dire, un contrôle collégial. Aucune erreur n’est possible. Cependant, si cela devait arriver, si, dans la dernière phase de notre approche, notre vaisseau devait un tant soit peu s’éloigner de la trajectoire, et nous faire sortir de la protection de la planète, il me resterait deux bonnes minutes pour avertir les passagers que nous allons mourir. »

Il avait parlé avec lenteur, avec une feinte gravité. Mais il était plus que probable que ce qu’il venait de dire était exact.

« Maintenant, si vous voulez m’excuser, je dois aller prendre mes dispositions pour le repas… »

Un peu plus tard, Paul vint lui apporter l’immerseur qui allait lui permettre la visite virtuelle de la planète.

« Vous êtes donc aussi le second de ce vaisseau ?

– Oh, je ne suis qu’un homme à tout faire. Je donne un coup de main pour les repas, je m’occupe de l’entretien du vaisseau, je soigne les petits bobos, et je fais même coiffeur à l’occasion.

– Magnifique, sourit-elle. Je n’hésiterai pas à faire appel à vos services. Mais ce vaisseau, justement, est-il vraiment aussi fiable que le capitaine l’affirme ?

– Vous savez, tout capitaine est un peu amoureux de sa nef, et développe avec l’IA de celle-ci une relation qu’il est parfois difficile de comprendre. Mais vous avez compris que la vie de celle-ci touche à sa fin. Le cluster d’unités centrales comportait à l’origine un million de machines interconnectées, une hyper redondance, si l’on songe qu’une seule aurait en théorie les capacités de diriger le navire, et qu’une vingtaine d’entre elles assureraient une fiabilité de l’ensemble à cent pour cent. Il reste aujourd’hui moins de trente mille cœurs en état de fonctionnement.

– Soit à peine trois pour cent de la puissance initiale. Qu’est-ce qui a provoqué cette dégradation ? »

Mais la réponse naissait en elle, alors même qu’elle posait la question. Le simple choc d’une particule cosmique au mauvais endroit d’un circuit pouvait rendre inopérable une unité. La planète Abstraction, dans le Bouvier, portait, cicatrice de mille kilomètres de diamètre, les traces de l’impact d’une unique particule à très haute énergie, qui, cent mille ans plus tôt, avait traversé l’atmosphère, la croûte terrestre, et heurté de plein fouet un simple atome, provoquant, à une vingtaine de kilomètres sous la surface, une explosion équivalente au déchaînement de plus d’une centaine de bombes atomiques…

– Les particules cosmiques, j’imagine. Et je suppose qu’elles foisonnent à proximité de cette étoile à neutrons…

— En effet. L’autre vaisseau dont nous disposons, L’Incertitude Raisonnée est en meilleur état. Il se trouve sur Solitude en ce moment. En fait, il y en a toujours un sur la planète, prêt à décoller, au cas où un événement imprévu nécessiterait une évacuation immédiate.

– Me voici rassurée soupira-t-elle.

L’immerseur qu’on lui avait confié était un vieux modèle, qu’elle eut du mal à maîtriser durant la première heure. Il avait dû être utilisé par des dizaines de personnes, et il était évident que ses algorithmes d’apprentissage étaient biaisés par les acquis antérieurs.

« Ce n’est pas possible », soupira-t-elle enfin, posant le casque sur le lit. Elle attrapa l’une de ses tablettes, la tourna vers l’appareil.

« Comment réinitialise-t-on ce truc ?

– Voulez-vous effacer les profils enregistrés ?

– Oui. »

L’immerseur eut une sorte de petit tremblement, la surprise, se dit-elle, ou la réprobation, puis ses indicateurs tournèrent au vert.

Elle fouilla dans sa trousse de toilette, choisit un petit comprimé qu’elle laissa fondre sous sa langue. L’immersion était facilitée par la prise d’un hypnotique léger, qui rendait le cerveau plus réceptif aux micro-ondes émises par l’appareil.

Une fois le casque mis en place, elle se retrouva dans une profonde obscurité, qui s’éclaircit peu à peu. Puis tout devint net autour d’elle. Elle faisait face à un mur sombre, une roche, du basalte semblait-il, grossièrement taillé. Elle se tourna, en fait, imagina qu’elle se tournait. Elle était maintenant dans un tunnel, marchant, volant même. Après une bonne demi-heure de tâtonnements, elle s’était construit un vocabulaire de déplacements, que la machine avait fini par admettre.

L’agitation autour d’elle la ramena à la réalité. Il y avait là, dans sa cabine, Rosenbloom, Paul, et un homme d’équipage qu’elle ne connaissait pas.

Paul se pencha vers elle.

« Nous avons détecté une anomalie dans vos, heu, rejets de ce matin. Pour tout dire, il se pourrait que ce soit une infection par un ver parasite, que vous auriez attrapé lors d’un de vos récents séjours sur Terre, mais peut-être aussi à la faveur d’un repas dans un restaurant quelconque.

– Un ver ? Et qu’est-ce qui vous a convaincu de la pertinence de procéder à une telle analyse ?

– Nous avons eu plusieurs frères qui ont eu des symptômes similaires aux vôtres, et qui se sont révélés souffrir de ce type d’infection.

– Quel type de ver ? »

Il hésita.

« L’ADN détecté est celui d’un Paragordius tricuspidatus, c’est un ver, comment dire…

– Le Paragordius tricuspidatus est un parasite assez commun, qui d’habitude n’infecte que certains insectes, et ne s’attaque jamais à l’homme. Elle avait récité ceci d’une voix monocorde, comme une leçon apprise par cœur. Il pousse les criquets et les sauterelles qu’il a infestés à se jeter à l’eau afin de pouvoir pondre ses œufs. À ce stade, il a dévoré presque tous les organes de l’insecte, et il représente plus de la moitié de la masse de l’animal. Vous pensez que je vais me retrouver avec un ver de trente kilos qui va me convaincre d’aller nager quelque part ?

– Je… Nous avons des raisons de croire qu’il s’agit d’une mutation, provoquée, dont nous ne connaissons pas la nature exacte. Mais il peut, nous l’avons constaté… Heu… Atteindre et pénétrer le cerveau humain. »

Elle comprit brusquement les implications de ses paroles, et réalisa que son visage devait se décomposer à vue d’œil.

« J’ai préparé aussitôt ce… »

Il exhiba un grand verre cylindrique qui devait contenir un bon demi-litre d’un liquide brunâtre.

« Il faut le boire le plus vite possible, en entier. »

Elle avait posé le casque sur le lit. Elle se leva, se saisit du récipient, et avala une première gorgée. Le liquide sentait la pourriture, la matière végétale en décomposition. Le goût était pire encore. Elle se força, à deux reprises, à en avaler encore un peu.

« Je sens que je vais vomir.

– Évitez, fit Rosenbloom, sèchement.

– Fermez les yeux, respirez lentement, conseilla Paul. Mais buvez, il en va de votre santé. »

Les yeux fermés, elle avala encore un peu de liquide. Puis encore un peu.

« Dépêchez-vous », ordonna Rosenbloom.

Tu peux le faire, tu as déjà avalé des trucs tout aussi répugnants, se disait-elle. Elle but, encore et encore.

« Et maintenant ? demanda-t-elle, en rendant le récipient vide.

– Attendez, et maitrisez-vous le plus longtemps possible. »

Rosenbloom tenait un communicateur, sur lequel il regardait défiler les secondes.

Alicia se sentit mal, soudain. Des vagues naissaient au creux de son estomac, de plus en plus intenses. Elle eut un hoquet, un autre.

« Il faut que je vomisse.

– Pas tout de suite. Paul, empêchez-la, si nécessaire. »

Elle serrait les dents, se demandant comment Paul allait s’y prendre. Peut-être n’avait-elle pas envie de le savoir.

Les minutes passèrent. Alicia avait l’impression qu’elle allait perdre tout contrôle sur ses entrailles, se répandre en une flaque organique nauséabonde.

Puis Rosenbloom fit un signe, et l’homme d’équipage s’approcha, tenant une vaste bassine devant Alicia.

« Fermez les yeux, Docteur Kandratowicz, et laissez-vous aller. »

Il n’eut pas à répéter son ordre. Une nausée la submergea, elle se pencha en avant, entendit le liquide se déverser dans le récipient. De nouveaux soubresauts la secouèrent, et elle vomit encore. Elle avait les deux mains posées sur les bords de la bassine, que l’homme d’équipage avait du mal à stabiliser.

Puis elle ouvrit les yeux. Il y avait là un filament blanc, de quelques millimètres de large et près d’un mètre de long, enroulé dans la bassine, qui ondoyait lentement. L’odeur aigre provoqua en elle un haut-le-cœur irrépressible. Elle vomit à nouveau.

« Très bien, fit Rosenbloom. Remerciez la clairvoyance de Paul, et contemplez les résultats de votre décision de transiter par Transnet, car il est probable que c’est à cette occasion que l’on a installé votre… passager clandestin. »

En profitant de son état d’inconscience. Le coma profond induit était l’une des solutions utilisées pour échapper à l’Effet de Labyrinthe. Les formules des trois doses, injectées dans l’heure précédant le passage, et permettant de rester conscient durant la Transmission, constituait l’un des secrets les mieux gardés de la Guilde. Les autres compagnies plaçaient leurs clients en narcose. Au fil des années, elle s’était plus ou moins habituée à cette nécessité d’être endormie, lourdement sédatée, afin de franchir la porte, inconsciente, étendue sur une civière autonome dont l’IA se moquait bien de l’Effet de Labyrinthe. Et c’était alors qu’un employé, un agent infiltré, lui avait fait don de cet hôte redoutable.

« Qui ? demanda-t-elle d’une voix éteinte. Les Transmetteurs indépendants ? L’Empire du Centre ? L’Empire de Canope ? Les Bastions Stellaires ? »

Il y avait tant de partis, d’Églises, de sectes, de puissances plus ou moins indépendantes, hostiles les unes aux autres… Mais ce qui était certain, c’est que c’était lié au contrat qu’elle avait accepté.

Dans la cuvette, le ver s’était immobilisé en une spirale parfaite.

« Peu importe. Nous prenons l’affaire en charge, pour vous le danger est écarté. Vous pouvez vous remettre au travail, fit Rosenbloom en quittant la cabine, suivi de l’homme d’équipage qui portait toujours le récipient.

– Qu’est-ce qui… Est arrivé aux autres ? Ceux qui ont été contaminés ?

– Ils sont sous surveillance. Le parasite s’est installé dans le cerveau. Il n’y a pas, pour l’instant, de manifestation visible de son action. Il se peut que le ver transforme, un jour, son hôte en machine à tuer, ou qu’il se contente de transmettre ses pensées à quelque récepteur lointain. Nous n’avons aucune idée de sa finalité.

– Et pour moi ?

– Rosenbloom a raison, le ver n’a pas eu le temps de migrer, tout danger est réellement écarté. Mais je vais vous apporter une de ces tisanes dont j’ai le secret, et vous vous remettrez très vite de ce pénible incident. »

Il la regardait avec un large sourire.

« Merci, Paul. Merci une nouvelle fois. »

En fin d’après-midi, après des heures de navigation virtuelle, elle s’était habituée à ces couloirs immenses qui s’étiraient sur des kilomètres, dont la hauteur atteignait parfois celles de la nef d’une cathédrale, des couloirs creusés à même la roche qui en gardait de fort étranges traces, longues trainées donnant l’impression d’avoir été polies ou fondues, telles les empreintes profondes de dents d’un géant qui aurait tenté de se frayer un chemin avant de renoncer à son entreprise. Les couloirs donnaient accès, çà et là, à de vastes cavités dont la finalité restait inconnue, zones d’habitation, entrepôts.

Elle passait maintenant, sans difficulté, d’une vision parfois millimétrique de l’aspect des parois à une vue d’ensemble du réseau, ou d’une partie de celui-ci, car tout n’avait pas encore été exploré, une sorte de filet de pêcheur roulé en boule, aux interconnections multiples et déroutantes. Le document comportait des interventions de certains des scientifiques de l’expédition. La teneur de la roche cristallisée en métaux ferreux, silicium, nickel, cobalt, mais aussi matières radioactives, laissait suggérer une origine magmatique profonde, hypothèse d’autant plus plausible que des prélèvements effectués à d’autres endroits de la planète n’avaient permis de déceler que des silicates bien classiques. Les géologues avaient suggéré qu’une partie du cœur de la planète, où les métaux lourds s’étaient accumulés, une sphère aplatie d’une centaine de kilomètres de diamètre, avait pu être éjectée, par un phénomène magmatique d’une intensité démesurée, pour venir se stabiliser et se refroidir à la surface de la planète.

« À l’intérieur du réseau, aucune communication radio n’est possible au-delà de quelques centaines de mètres, expliquait le Père Carmody, l’un des responsables techniques. Le minerai qui nous entoure constitue une cage de Faraday, qui bloque toutes les ondes électromagnétiques, mais nous protège aussi des radiations létales qui atteignent la surface de la planète. Nous avons des câbles de connexion dans les galeries principales, avec des répéteurs tous les cinq cents mètres, qui assurent une liaison constante avec les bases. »

Je ne fais peut-être, se dit-elle enfin, qu’arpenter les restes d’une ancienne mine, exploitée puis abandonnée par une civilisation inconnue.

Le soir même, elle proposa une réunion de travail pour exposer ses conclusions. Et celles-ci avaient été nettes. Les galeries, leur dit-elle, n’avaient rien qui puisse faire penser à une architecture conçue par des humains ou des représentants des races intelligentes connues. On pouvait certes imaginer des machines de forage gigantesques, ou pourquoi pas de gros animaux, intelligents ou non, ayant creusé ces tunnels. Mais cette planète, compte-tenu de sa position aux extrêmes confins de la Voie Lactée, pouvait bien s’avérer être une base avancée, aujourd’hui désertée, d’une civilisation inconnue, peut-être extra galactique. Mine abandonnée, ancienne base spatiale, rien ne permettait vraiment de le déterminer. Elle ajouta que la visite avait été fort intéressante, mais qu’elle ne voyait pas trop en quoi ses compétences pouvaient s’exercer en ce lieu.

« Ce sont des constatations dont vous nous faites part, pas des conclusions. Quelles hypothèses formulez-vous sur ces traces d’occupation ?

– Puisque vous considérez comme improbable toute vie autonome, on pourrait imaginer, heu, qu’une civilisation étrangère soit capable de projeter sur une planète lointaine, où elle a repéré des ressources qui l’intéressaient, des – elle repensa soudain à son épisode récent – disons des vers, des vers géants génétiquement modifiés pour extraire les minerais. Ils creusent, ils broient, ils filtrent, ils concentrent peut-être, et leur long tube digestif se comportant comme un transmetteur, les matériaux arrivent prêts à l’usage sur la planète d’origine. Il y a une sorte de parallélisme dans les galeries qui laisse penser que ces animaux auraient pu suivre les filons d’un minerai tel que la pitchblende ou l’uranite. Lorsque le gisement est épuisé, les vers sont rapatriés, ou, tout simplement, meurent sur place… »

Il y eut un long silence. En avait-elle trop fait dans le n’importe quoi ?

« Intéressant, dit enfin Yrjö Yrjänäinen. Nous n’avions jamais envisagé cette hypothèse, mais elle mérite notre attention.

– Mais j’ai aussi une question. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de venir explorer ce système particulier ? Il est excentré, en bordure de la Galaxie, à des centaines d’années-lumière de la Terre… »

Ils se consultèrent du regard.

« Des explorations systématiques, menées par des sondes autonomes. Un vaste programme, lancé il y a plus de six cents ans, à l’époque où l’Église de l’Expansion était florissante, et qui commence à porter ses fruits.

– N’empêche… Il y a deux cents ou trois cents milliards d’étoiles dans la Galaxie. La sonde choisit la plus inhospitalière d’entre elles. On creuse dans une planète inhabitable, et, miracle, il y a les traces d’une civilisation étrangère. Voici qui me ferait presque croire en l’existence d’une divinité bienveillante. À moins qu’il n’y ait une autre explication ?  »

Elle vit les visages se refermer autour d’elle.

Finalement, Rosenbloom prit la parole.

« Ce que je peux vous dire, c’est que nos archives indiquent qu’une forme… D’activité avait été détectée dans ce système, et que l’Église avait alors décidé d’envoyer une sonde pour analyser cette activité.

– Qui remonterait donc au moins à une dizaine de siècles.

– C’est possible… Bien, je pense que nous avons fait le tour du sujet. La réunion de demain matin est maintenue, vous voudrez bien y participer, Docteur Kandratowicz. »

Paul l’accompagna dans les coursives.

« Vous savez, Docteur, Rosenbloom est très pointilleux sur la discipline, mais aussi l’échange d’informations. Chacun est tenu au courant de ce qui est nécessaire à son travail quotidien, mais…

– N’en dites pas plus, je devine que j’ai encore dépassé les bornes. Mon vieux défaut de vouloir tout comprendre. Mais j’ai encore une interrogation. Il n’y a que quelques heures-lumière entre l’astéroïde et cette planète, Solitude. Pourquoi ne pas établir une liaison de Transmission entre les deux au lieu de faire ce trajet dans un astronef, avec les risques que cela comporte ? Pour de si faibles distances, le coût du matériel ne serait pas très élevé. Je suppose qu’il y a une raison, mais laquelle ?

– C’est une question de synchronisation. L’astéroïde qui nous sert de base offre toujours la même face au soleil. Sur la partie obscure, nous sommes protégés de la plupart des rayonnements directs par près de huit cents kilomètres de roches, et il se trouve à près de douze heures-lumière de son astre. Pourtant, même à cette distance, où l’énergie émise par l’étoile a perdu une grande partie de sa puissance, les perturbations dues aux rayonnements sont telles que nous avons du mal à nous connecter avec l’avant-dernière étape du trajet, une minuscule installation située à dix-huit mois-lumière, sur un planétoïde qui appartient au nuage de Oort de ce système. Pour répondre à votre question, oui, il y a eu des centaines de tentatives de transmission entre l’astéroïde et Solitude, y compris avec les plus évoluées et les mieux calibrées de nos machines. Mais il y a trop d’interférences. À la moindre perte de synchronisation, toute matière se transforme en un nuage quantique déstructuré. À une ou deux reprises, nous sommes arrivés à transmettre des fragments de souris. Jamais mieux.

– J’en déduis que l’hypothèse de l’envoi de vers géants, sans récepteur, depuis une autre galaxie, est un brin irréaliste ? »

Il sourit.

« On peut le dire comme ça. Mais sait-on jamais ? Qui aurait cru, en l’an mille, que nous volerions un jour dans l’espace ? Qui aurait pensé, en l’an deux mille, que la Transmission n’était qu’à une cinquantaine d’années dans le futur ?

– Et qui aurait imaginé alors qu’en l’an trois mille, l’homme serait encore plus stupide et barbare que celui du XXe siècle ?

– Hélas, ce n’est pas faux… »

Ils arrivaient à sa cabine. Paul sembla hésiter, puis demanda :

« Dites-moi, Docteur Kandratowicz… Vous êtes une CHD1-DT-16 majeur ?

– Oui, reconnut-elle. Et PNN-AS1 divergent 17, pour être précise. »

De toute façon, son génome était probablement dans leurs dossiers.

« Héréditaire, ou mutée ?

– Héréditaire. Mes parents sont morts… » Elle hésita. « D’un accident, à cinquante ans. Ils en paraissaient vingt. Je ne pensais pas avoir hérité de leur longévité, mais je suis une variante D6. Croissance normale jusqu’à seize ans, qui s’est peu à peu ralentie. Je n’ai atteint ma taille adulte que vers trente ans. Mais tout ceci n’est guère exceptionnel aujourd’hui. Il existe des vaccins anti-vieillissement qui sont tout aussi efficaces qu’une hérédité favorable ou une manipulation génétique réussie.

– Détrompez-vous. C’est une chose que de modifier quelques gènes dans un ovule unique, mais c’en est une autre que de créer un virus qui va transformer, de manière harmonieuse et homogène, la plupart des cellules d’un humain adulte. En dépit de milliers d’essais, les réussites totales se comptent presque sur les doigts d’une main, et certains échecs sont si cuisants qu’ils découragent même les volontaires les plus audacieux.

– On raconte pourtant que nombre de plutarques ont été bénéficiaires de vaccinations réussies…

– On le dit. Je crois plutôt que ces réussites sont liées à leur patrimoine génétique, résultat d’une forte consanguinité, qui sur ce plan a dû se révéler plutôt favorable. »

Elle pénétra dans sa cabine, se retourna.

« Mais vous, Paul, puisque nous en sommes aux confidences… Génétiques… Parlez-moi de votre, je crois que c’est ainsi que vous l’aviez qualifiée, de votre curieuse anatomie.

– Oh, je suis… Pour résumer, des quadruplés mal développés, cohabitant dans un même corps. Le résultat improbable d’une erreur de manipulation plus que d’une volonté délibérée. À ma sortie de couveuse, ils ont retiré des bras, des jambes, des têtes excédentaires, déplacé des organes, interconnecté des cerveaux. Un témoignage de l’hubris des généticiens et des chirurgiens. Le miracle est que je sois devenu capable de jouer le rôle d’un être humain. Capable, ajouta-t-il presque pour lui-même, de gérer aujourd’hui les pulsions de mort qui m’habitaient… »

Il y eut un long silence, puis il fit un pas en arrière.

« Bon, je vais vous laisser vous reposer. À demain, Docteur Kandratowicz. »

Elle eut envie de dire « Appelez-moi Alicia » mais, pour une raison ou une autre, ces mots n’arrivèrent pas à franchir ses lèvres.

À la réunion du lendemain, elle remarqua à nouveau que chacun avait repris sa place de la veille. Une fois de plus, Rosenbloom fut le premier à prendre la parole.

« Il est exact, Docteur Kandratowicz, que ce que vous avez vu ne justifierait pas vraiment votre présence parmi nous. Mais il y a autre chose. Nos géologues avaient remarqué qu’un événement récent, remontant à quelques siècles, avait créé une fracture dans ce que nous nommons La Sphère, cette structure rocheuse assez particulière dans laquelle se trouve le réseau de galeries. La cause précise, nous ne l’avons pas déterminée, tremblement de terre dû à une origine volcanique ou à la tectonique des plaques, ou encore résultat d’un basculement du dipôle magnétique de la planète sous l’influence des courants de convection magmatique… Bref, des déplacements, des éboulements, ont fragmenté le réseau en plusieurs parties. Des accès à certaines d’entre elles ont pu être aménagés. Ces galeries, qui viennent juste d’être explorées, sont semblables à celles que vous connaissez, mais renferment une atmosphère, sous très faible pression, de l’air, pour être précis, à la composition tout à fait similaire à celle de l’atmosphère terrestre. Et aussi un ensemble d’artéfacts, pour lesquels nous avons besoin de votre expertise. »

Il déclencha une projection holographique. Ils se retrouvèrent dans une galerie envahie de statues représentant des hommes et des femmes, tableaux appuyés les uns contre les autres, coffres de bois, objets d’ameublement, vêtements entassés, le tout manifestement d’origine terrienne. Plusieurs vues se succédèrent, différentes et semblables à la fois. Ni une exposition, ni un bric-à-brac. Plutôt une accumulation, dans laquelle les pièces de natures similaires auraient été regroupées.

« Un entrepôt, murmura Alicia. Les sous-sols d’un musée.

– Oui, nous sommes d’accord, ça y ressemble bien, fit Yrjö Yrjänäinen, mais la question est : de quoi s’agit-il, et qu’est-ce que ces objets viennent faire là ? »

Il y eut un long silence, tandis que les images continuaient à défiler.

« Si j’osais, fit enfin Alicia, et compte tenu de la toute première impression que j’ai de ces objets, je dirais volontiers qu’un amateur, entiché du XVIe siècle, dispose d’un transmetteur, et entrepose ses collections sur cette planète pour les mettre en sécurité. Et je pourrais même vous citer les noms de quelques individus qui auraient les moyens financiers de faire ça. »

Rosenbloom sourit, mais ce fut Yrjö qui répondit :

« Au point où nous en sommes, toute hypothèse est bonne à considérer. Nous allons vous fournir l’ensemble des vidéos effectuées dans les différents couloirs. Je vous rassure, le site est resté intact, rien n’a été déplacé en attendant votre arrivée. »

Il y avait des milliers d’objets à examiner. Alicia y consacra des heures et des heures, au fil des jours suivants. Bien sûr, l’étude des hologrammes ne remplaçait pas celle des objets eux-mêmes, mais leur accumulation, la cohérence de l’ensemble ne laissait guère de doutes sur leur authenticité. « Richesses du XVe, XVIe et XVIIe siècle » aurait été un titre parfait pour une telle collection.

Un matin, la veille de l’arrivée sur Solitude, elle exposa une idée qui lui était venue au cours de la nuit.

« Imaginez, dit-elle, que le hasard des bouleversements géologiques ait créé un couloir de transmission naturel entre cette planète et la Terre. Je sais, je sais, cela parait très improbable. Mais, souvenez-vous, quelques mètres de fil de cuivre ont suffi pour assembler la première boucle de transmission qui a envoyé un humain de la Terre à Vénus. Et ce n’est pas plus hypothétique que les réacteurs nucléaires spontanés découverts en Afrique, à Oklo, dans lesquels une réaction de fission s’est auto-entretenue durant des centaines de milliers d’années.

– Nous privilégions plutôt l’hypothèse, plus réaliste, de l’intervention d’une civilisation extraterrestre, qui aurait, depuis, fait disparaitre ses appareillages. Mais votre idée est intéressante. Elle impliquerait que les éléments qui constituent un transmetteur naturel pourraient être encore présents, quelque part dans l’une des galeries. »

La discussion se poursuivit un long moment. Yrjö et Paul joutaient à coup d’arguments techniques et de concepts mathématiques, qui faisaient sens à ses oreilles, en dépit de sa méconnaissance du domaine. De l’intérêt de se forcer à lire toutes ces revues scientifiques, se dit-elle, agréablement surprise.

Rosenbloom intervint au bout d’un moment.

« Dans une vingtaine d’heures, nous atterrirons sur Solitude. C’est un environnement extrêmement dangereux. Le port des combinaisons est obligatoire, j’insiste, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Père Aborovicius vous en a déjà expliqué le maniement, mais il reviendra tout à l’heure sur les procédures d’urgence qui leur sont associées. L’environnement de la Base Alpha est considéré comme sécurisé, mais n’est pas à l’abri d’un incident technique. Avant toute sortie, vous devrez vous assurer que les batteries et les réserves d’oxygène sont rechargées au maximum, que vos détecteurs de sources radioactives et champs magnétiques sont opérationnels. Des panneaux indiquent les galeries interdites. Ils ont leur raison d’être. Le danger est partout. Hors de la base, l’atmosphère n’est pas respirable, car constituée d’azote, d’hélium, de radon, et de traces d’oxydes de carbone, et de toutes façons, la pression atmosphérique n’est que de l’ordre d’un dixième de celle de la Terre. Dans les galeries, la température peut varier entre -10 et 60 degrés. Les basses températures ne sont pas le pire. Des températures plus élevées impliquent la proximité d’une zone magmatique ou radioactive. Ne présumez pas non plus de vos forces, la pesanteur est une fois et demi celle de la Terre. Les objets sont plus lourds, une chute qui serait bénigne sur une autre planète peut provoquer ici des lésions graves. Soyez convaincus, sur Solitude, la moindre imprudence est fatale. »

À son arrivée, le vaisseau avait été placé sur une plateforme mobile, et tiré dans une grotte profonde, creusée à même la montagne.

« Protection contre les radiations », expliqua Paul en réponse à sa question.

Puis un ascenseur, un gigantesque monte-charge plutôt, les descendit lentement vers le monde souterrain. Ils avaient dû attendre plus d’une heure que les soutes de la nef soient déchargées, avant de sentir s’ébranler l’immense plateforme sur laquelle ils se trouvaient.

« À quelle vitesse descendons-nous ? » demanda Alicia.

Elle avait tourné instinctivement la tête vers Paul, comme pour s’assurer de se faire entendre. Mais bien sûr, la liaison radio d’une combinaison à une autre était parfaite.

« Environ vingt centimètres par seconde. Nous en avons pour une bonne demi-heure avant d’atteindre le niveau zéro.

– Qui est donc à près de quatre cents mètres sous terre ?

– De l’ordre de trois cent quatre-vingts mètres, oui. Ceci correspond à la galerie la plus proche de la surface. »

Ils étaient étendus côte à côte, à même le métal de la plateforme. C’était la position conseillée pour éviter de trop fatiguer l’organisme. Alicia entendait sa respiration, lente, qui résonnait dans le casque, percevait les infimes sifflements des mécanismes de sa combinaison, ressentait à travers tout le corps les vibrations de la machine. L’air qu’elle respirait avait une odeur de moisi, de caoutchouc. La pesanteur, trop forte, lui donnait l’impression qu’un immense chat s’était installé sur sa poitrine. Et elle ne parvenait pas à détacher son regard du gouffre d’ombre qui se déroulait devant elle, se perdait dans l’obscurité.

En bas du puits, plusieurs véhicules autonomes les attendaient, machines d’aspect plus ou moins insectoïde avec leurs segments emboités et leurs énormes roues à l’extrémité de longues tiges articulées. Il y eut une dizaine de minutes de trajet, avant que la galerie qu’ils suivaient ne débouche sur l’immense cavité dans laquelle avait été installée la petite colonie humaine.

Une bonne quarantaine de personnes vivaient dans la Base Alpha, aussi surnommée Sereine, et l’immensité de l’installation traduisait l’importance que la Nouvelle Rome accordait à cette exploration.

Dans la bulle isolée, sous le dôme translucide de plastex, se trouvait la Résidence, une surface surélevée de plusieurs milliers de mètres carrés, posée sur un compensateur de gravité, où l’on trouvait une cinquantaine de logements exigus, des espaces de travail, de réunions, des laboratoires encombrés. Quand on sortait de la Résidence, qui bénéficiait d’une pesanteur terrestre et d’une bonne isolation thermique et acoustique, on était frappé par la baisse de la température ambiante, proche de trois ou quatre degrés, l’augmentation soudaine de la gravité, le ronflement incessant des recycleurs d’air et d’eau, et cette obscurité sourde, oppressante, en dépit du vague éclairage d’un gigantesque projecteur, orienté vers le plafond de la grotte, et dont le disque lumineux, se déplaçant au fil des heures, était supposé représenter un soleil, ou peut-être une lune. On ne pouvait s’empêcher de penser aux rochers, que l’on distinguait à une dizaine de mètres au-dessus de la bulle, à cette formidable couche basaltique de centaines de mètres d’épaisseur qui reposait au-dessus des têtes, si mince protection pourtant contre les rayons cosmiques que l’espace déversait sur la planète.

La première semaine, Alicia se fixa un programme quotidien. Elle ne faisait qu’un repas chaque jour, le matin, copieux bien que peu varié, se forçant après celui-ci à un long moment d’exercice physique, profitant de la pesanteur réduite qu’induisait le compensateur de gravité. Puis elle travaillait dans sa chambre une heure ou deux, classant ses notes, relisant quelques articles qu’elle avait apportés avec elle. Toutes ses archives personnelles, ainsi que les bibliothèques publiques d’une dizaine d’universités et quelques bases de données universelles tenaient sans problème sur une tablette bon marché d’un pétaoctet. Elle en avait prévu une dizaine, redondance oblige, interconnectées, pour être certaine de toujours disposer des informations dont elle aurait besoin. Puis, revêtue de l’insupportable combinaison étanche dans laquelle semblaient s’être accumulées les odeurs de transpiration de tous les précédents utilisateurs, elle se rendait au sas Sud pour s’installer dans l’un des véhicules en libre-service, qui la conduisait, en une heure de cheminement chaotique, vers le lieu de fouille qu’elle avait choisi. Elle restait étendue durant tout le trajet, pour diminuer la pression sur les vertèbres, et cette longue inactivité physique lui permettait de faire le point sur le travail de la journée à venir. Sur Solitude, tous les mouvements étaient pénibles. Par moments, la gravité semblait devenir insoutenable. Il était rare qu’elle tienne plus de quatre heures. Au retour, la fatigue était telle qu’elle sombrait souvent dans le sommeil dès l’instant où elle s’étendait sur la couche, pourtant inconfortable, de sa minuscule chambre.

Sa routine quotidienne de l’après-midi était souvent interrompue par les visites de Frère Théobald. Pour lui, elle détaillait les caractéristiques des objets examinés, des bijoux, des tableaux, souvent des pièces de monnaie, d’une incroyable diversité, auxquelles il semblait s’intéresser. Elle hésitait parfois à propos d’items qu’elle n’avait jamais vus que sous la forme de reproductions de mauvaises photos d’autrefois.

« Je ne suis pas la meilleure numismate du marché, s’excusait-elle, mais la valeur historique, et surtout commerciale, de quelques-unes de ces pièces me semble immense. Songez que certaines monnaies n’ont été battues que pendant quelques mois, dans des villes bien spécifiques comme Madrid, Rome, Gènes ou Venise. Il faudrait bien sûr, pour en tirer des conclusions historiques, comprendre dans quelles conditions ces objets ont été collectés et rassemblés ici. »

Il lui arrivait d’utiliser une tablette pour illustrer ses propos.

« C’est surtout dans les premiers siècles que l’on frappait des monnaies en hommage à Jésus. Mais la très grande majorité de ce que l’on a ici date du XVIe ou du XVIIe siècle. Au mieux, on trouve une croix côté pile, et le visage du monarque local côté face. Seul le Vatican a fait graver à cette époque quelques pièces représentant la crucifixion, que l’on confond parfois, à tort, avec de simples médailles pieuses. »

Au fil des jours et des semaines, pourtant, son enthousiasme diminuait. Certes, elle manipulait des trésors. La plupart des objets qu’elle expertisait auraient déclenché en elle une poussée d’adrénaline si elle les avait découverts au détour d’une ruine romaine, espagnole, ou même chez un antiquaire de Lyon, ville devenue depuis des siècles la plaque tournante de nombre de trafics d’antiquités. Mais dans ces conditions, comment ressentir la moindre excitation ? Et surtout, aucune réelle surprise, rien d’exceptionnel. De belles, de très belles pièces. Chacun de ces objets rapporterait gros sur le marché des antiquités. Mais il n’y avait rien de vraiment hors du commun. Du tout-venant. Ce qu’aurait dédaigné un collectionneur d’une exigence folle après avoir sélectionné la fine fleur de ces accumulations.


*


Frère Théobald, lui, vivait dans un état d’excitation quasi permanent, qu’il tentait de canaliser de son mieux. Il était – il devinait que c’était le rôle, implicitement, qui lui avait été confié – l’envoyé de Rome, l’Éminence Grise du projet, en quelque sorte. Il sentait autour de lui ces marques de respect, de crainte, peut-être, que tous lui témoignaient. Il se savait effacé, s’estimait modeste, mais tout ceci n’était pas pour lui déplaire. Le Docteur Kandratowicz se confiait à lui, Paul, l’homme à tout faire, s’attachait souvent à ses pas, lui expliquant les particularités de tel ou tel matériel, les tenants et les aboutissants des opérations en cours, et les différents responsables de secteurs lui envoyaient chaque jour leurs rapports vidéo. Sa jeunesse, il le sentait, déconcertait, et par là même rendait prudents ses interlocuteurs. Et il savait toujours, au bon moment, rappeler à ceux-ci à quel point sa mémoire était infaillible, et son intelligence aiguisée.

Un jour, après une longue discussion avec Alicia à propos d’un petit crucifix en argent, il se décida soudain à poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis des semaines.

« Jusqu’à présent, je n’ai jamais osé vous le demander, Docteur, mais êtes-vous croyante ?

– Votre question est peut-être “Est-ce que je suis catholique, fidèle de la Nouvelle Rome ?” La réponse est non, je suis matérialiste et athée jusqu’au bout des ongles. Mais ce n’est que ma position personnelle, que je ne cherche en rien à imposer aux autres. Maintenant, si vous me demandez si je pense qu’il existe quelque chose au-delà du connu, du visible… Pour être honnête, je ne sais pas. Toute l’histoire des sciences nous apprend que tout peut, toujours, être remis en question à la faveur du moindre détail. Les propriétés des dimensions cachées ont contribué à éclaircir certains mystères de la Transmission et de la télépathie, pour ne citer que ces deux aspects. Qui sait ce que l’avenir nous réserve ?

– Mais ne pensez-vous pas qu’il existe une Volonté, une Conscience Suprême, qui donnerait un sens véritable à notre existence ?

– Je vous répondrai, comme d’autres l’ont fait avant moi, que je n’ai pas besoin d’une telle hypothèse pour trouver un sens à ce que je fais.

– Alors, vous n’avez aucun espoir ? Vous ne croyez en rien ?

– En fait, si. Je crois au Mal. »

Il la vit fixer ses yeux sur lui, ses yeux au fond desquels venait de naître une lueur flamboyante, démoniaque. Il eut l’impression que le temps se figeait, que son cœur s’arrêtait de battre. Mais bien sûr, il savait. C’était donc à « Ça » que ça ressemblait.

Elle le regardait toujours, de ses yeux redevenus mauves, avec un léger sourire innocent sur les lèvres. Il sourit à son tour.

« Si je ne connaissais pas votre dossier, je me serais écrié “Vade retro, satana” en me signant.

– Et je vous aurais répondu “Oh non, frère Théobald. Je ne suis pas un démon. Je suis bien plus dangereuse qu’un démon, voyez-vous, je suis une femme…”

– Mais il est vrai que votre… gadget est assez impressionnant.

– Et bien inoffensif ! Mais imaginez qu’une anodine mutation dote certains individus de telles pupilles. Et, pourquoi pas, qu’une autre leur fasse pousser cornes et ailes. Y verriez-vous une manifestation du Mal sur la Terre, ou accepteriez-vous que ce ne soit qu’une simple fantaisie darwinienne ? »

Le tour que prenait la conversation le mettait soudain mal à l’aise.

« Je vous en prie, Docteur, ne plaisantez pas avec ces choses-là.

– N’ayez crainte, frère Théobald, je ne vous entrainerai pas en Enfer. Ce que j’entends par “Croire au Mal” est l’idée que le désir du Mal est inhérent à l’homme. Regardez la Terre. La Terre est une ruine magnifique, exemplaire. L’image éclatante de l’échec de la race humaine à gérer ses débordements. Guerres, dictatures, pillages, gaspillages, inconsciences, abominations en tout genre, en ont fait un désert. Un réquisitoire complet contre l’humanité, et toutes ses théories. Et croyez-moi, j’y inclus toutes les croyances, quelles qu’elles soient. Regardez la Terre, et demandez-vous si nous avons vraiment besoin, en plus, d’un Enfer.

– Vous ne savez pas… Je comprends ce que vous dites, et il m’est arrivé d’avoir ce genre de pensées. N’accablez pas l’homme. Il est faillible, nous en avons conscience. Mais la volonté du Créateur, les mystères de la Création, nous sont bien étrangers. Le Saint-Père a dit “Éden est notre Galaxie”. Mais qui sait ce qui nous attend au-delà du ciel connu, au-delà des terres explorées. Il y a des choses que nous ne souhaitons pas connaître… Ailleurs… Beaucoup plus loin… Là est le Mal, le Mal véritable. »

Elle resta silencieuse un instant.

« Dites-moi, Frère Théobald, quel âge avez-vous ? Et comment êtes-vous arrivé là ? »

La question l’avait pris par surprise.

« Ne le prenez pas mal, poursuivit Alicia, mais depuis mon arrivée, je constate que tout le monde semble tout connaître sur moi. Mais je ne sais pas grand-chose à votre sujet.

– Et bien… J’aurai très bientôt vingt et un ans. Et mon histoire est toute simple. J’ai passé mon enfance dans un bien triste orphelinat, avant d’être recueilli dans un monastère, où j’ai fini par prononcer mes vœux. »

Mais il avait détourné la tête alors qu’il terminait sa phrase. Chaque fois qu’il évoquait son passé, il ne pouvait s’empêcher de voir les souvenirs ressurgir, tous les souvenirs.

Il s’était débattu jusqu’à ce qu’ils lui attachent les mains. Puis, quand il s’était roulé sur le sol, ils l’avaient trainé par les pieds, dans la neige, jusqu’au plus profond du bois.

« Tu n’es pas de notre monde, Joss, nous n’avons pas besoin de toi. »

Les moqueries s’étaient, au fil des mois et des années, transformées en brimades de plus en plus dures. Il avait passé vingt-quatre heures enfermé dans la cave de l’orphelinat, jusqu’à ce que l’un des employés le découvre par hasard. Il avait dit y être entré par curiosité, et avait été puni pour sa fugue. Il n’avait pas parlé, mais cela n’avait pas suffi à ses tortionnaires. Et maintenant, il se trouvait là, en pleine forêt. La nuit était tombée, le froid lui déchirait les poumons. Au début, les liens de ses mains et de ses pieds l’avaient fait souffrir, mais maintenant, il ne sentait plus ses membres. Il tremblait de tout son corps. À aucun moment, il ne réalisa qu’il allait mourir. Il était trop jeune pour se rendre compte de ça. Avant de sombrer dans l’inconscience, il ne parvenait qu’à se répéter que quelqu’un allait venir le chercher.

Puis le Père Théo, le prêtre de l’établissement, se penchait au-dessus de lui. Joss frissonnait, claquait des dents, et ses membres, que l’on frottait doucement avec une pommade odorante, le brûlaient. Il prit peu à peu conscience qu’il était couché sur un lit, et qu’il entendait un feu ronfler dans une cheminée proche.

« Vous êtes bon, Père Théo », parvint-il à murmurer.

Ce jour-là, il s’était juré de prendre ce nom, plus tard, si un jour l’Église l’acceptait.

Tout ce qu’il avait vécu était gravé dans sa mémoire, inaltérable, présent à jamais.

Il regarda à nouveau Alicia, haussa les épaules, esquissa un sourire.

« Il y a trois mois, j’ai été appelé à Rome. Et je me retrouve là aujourd’hui… »

Elle hocha la tête.

« Vous êtes bien jeune, mais vous avez une grande maturité. Et je crois que vous êtes quelqu’un de bien. »


*


Puis , des semaines plus tard, il y eut le Jackpot. Elle s’était installée ce matin-là en section B11, une cavité de petite taille, qui avait été viabilisée l’avant-veille. Les techniciens avaient tiré les tuyaux d’arrivée et d’extraction de l’air, mis en place et étanchéifié le double sas d’accès, et monté pour elle un petit bloc d’habitation. La zone était sous pression depuis plus de vingt-quatre heures, vaguement chauffée, et il était possible d’y demeurer sans respirateur. La grotte avait une particularité : quelques meubles y étaient disposés comme s’ils avaient constitué des éléments d’habitation, au lieu d’être, comme d’habitude, empilés au hasard. Deux chaises et un canapé entouraient une table basse. Des fournitures disparates, du bois sculpté, lourd, massif, inconfortable. Le canapé était orné de pattes de lion, aux griffes recourbées. Du mobilier du XVIe siècle, sans grand intérêt artistique, même si sa valeur marchande était considérable.

Elle fit un bref enregistrement de l’ensemble, puis s’assit sur l’une des chaises, dont les accoudoirs étaient boursoufflés de torsades et de boules, qui, aux yeux de l’artisan, devaient constituer une magnifique représentation de tiges et de fruits.

Un petit coffret, au pied de la table, attira son attention. Un bois sombre, des angles renforcés de petits coins de métal. D’un côté, des restes d’un morceau de cuir, cloué, qui avait dû servir de charnière.

Elle l’ouvrit avec précaution. Il contenait, non pas des bijoux, de l’or ou des pierres précieuses, mais des livres. Bien conservés en apparence, mais qui étaient, comme de fâcheuses expériences le lui avaient appris au fil des ans, susceptibles de tomber en poussière à la moindre fausse manœuvre. Le premier était une Bible, imprimée, XVIe ou XVIIe siècle. Les deux autres étaient des manuscrits, sur papier épais, d’une cinquantaine de pages chacun, cousus sur le côté par une lanière de cuir. Elle les transféra, avec d’infinies précautions, dans de petites boîtes de plastex, sous atmosphère d’azote.

Elle jugea que sa découverte méritait une action immédiate, et la transporta dans un caisson stabilisé, jusqu’au scanner 3D de la Base Alpha. La machine moulina un bon quart d’heure, avant d’envoyer sur sa tablette quelques milliers de téraoctets. Elle fit l’impasse sur la Bible, et lança le décodage du premier manuscrit. Le logiciel, qui allait analyser les structures moléculaires profondes, détecter la présence de l’encre, suivre les contours des traces de celle-ci pour reconstituer les lettres et les mots, lui annonça un délai de près de trois heures.

À son retour sur le lieu de ses fouilles, elle se remit à étiqueter, cataloguer, décrire chacun des objets présents. Puis l’une de ses tablettes lui signala l’arrivée du résultat du décodage.

Son excitation se calma considérablement lorsqu’elle découvrit les premières images. Une écriture heurtée, de style gothique cursive, de longues phrases sans espacement bourrées de ligatures ornementales. Malgré l’aide de l’outil de traduction, le latin était à tel point entaché de termes vernaculaires et de tournures idiomatiques de l’époque qu’il en était presque incompréhensible. En outre, l’encre s’était dégradée en de multiples endroits, était parfois brouillée par des attaques d’humidité et de moisissures. Mais Alicia parvint cependant à reconstituer plusieurs phrases du début. Le document s’avérait être un livre de comptes, une forme de recensement des trésors accumulés.

«… absolution des matelots… dont trois cadres dorés à l’or fin, et pour une valeur équivalente, six onces de poudre d’or, deux colliers, l’un en argent avec incrustation de rubis, l’autre en or, avec petite croix de deux pouces… »

«… également quelques victuailles… »

«… des pièces en argent et en billon, pour 215 onces… »

«… le reste en doublons, florins et pouges, pour une valeur… »

Elle assemblait les mots, les phrases, se reportant sans cesse aux images reconstituées du manuscrit. Puis elle entendit le froissement du sas, se retourna.

« Frère Théobald, vous tombez bien ! Regardez ça… »

Elle lui tendit la tablette sur laquelle elle travaillait.

« Enfin, je découvre une sorte d’inventaire. Voici qui va nous permettre d’avancer un peu plus vite. »

Il jeta un coup d’œil désespéré sur l’objet, hésita, avoua :

« C’est que… Je ne sais pas lire.

– Comment ça ? Mais qu’est-ce que vous avez appris, au monastère ?

– Nous suivions les Pères Enseignants dans les jardins et les bois qui entouraient les bâtiments. Ils nous expliquaient la nature des plantes, des arbres, des animaux, l’œuvre de Dieu. Et ils nous récitaient les Évangiles, que nous devions retenir.

– Vous ne savez pas lire, mais vous connaissez les Évangiles ?

– Je les connais par cœur. J’ai une excellente mémoire, je n’oublie jamais ce que j’ai entendu, ne serait-ce qu’une fois.

– Diable, vous faites bien de me mettre en garde, je vais devoir surveiller mon langage. Mais, Frère Théobald, il est temps de poursuivre votre éducation, si vous voulez m’être un peu utile. Vous savez que, chaque fois que vous entendez un message audio produit par une machine, il y a, à l’origine, une représentation compacte de ce message, que l’on appelle un texte, codé avec un système très ancien, qui est celui des lettres de l’alphabet. Vous connaissez au moins les trente-trois lettres de l’alphabet  ?

– Oui, bien sûr. A, P, C…

– Et vous sauriez reconnaître leur dessin, je suppose ?

– J’ai aussi une bonne mémoire visuelle.

– Parfait. Vous allez me faire le plaisir d’apprendre à lire. »

Elle saisit, elle qui n’avait pas une mémoire parfaite, l’un des communicateurs qui lui servaient à prendre des notes. Elle tapota l’écran, murmura « mode apprentissage élémentaire ». Depuis le début de leur discussion, elle aurait pu se contenter de demander à la tablette de lire à voix haute ce qu’elle avait écrit, mais elle éprouvait une certaine jouissance, un peu perverse, à faire remarquer au frère Théobald ses insuffisances.

« Prenez cette tablette. Récitez votre alphabet et mémorisez les associations des sons et des dessins. »

Il s’exécuta.

« Bien, maintenant… »

Elle modifia un réglage de la tablette.

« Récitez-moi les premières phrases des Évangiles, en articulant, un mot à la fois.

– En English, en Latin, ou en Grec ?

– Oh, multilingue ? De mieux en mieux. Eh bien, English pour commencer.

– "Le Prophète Isaïe a écrit : Voici que j’envoie mon messager, en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Et celui qui parle dans le désert ajouta : ouvrez le chemin du Seigneur, que les sentiers soient droits…" »

Les mots s’inscrivaient, au fur et à mesure qu’il parlait.

« Parfait. Maintenant, j’efface la tablette, et vous allez essayer de dessiner, avec le doigt, les mots qui s’étaient affichés. »

Il s’efforça, laborieusement, de suivre la consigne. Après quelques cliquetis, la tablette énonça, au fur et à mesure :

"Le… Prophète… Isaïe… A…"

Elle l’interrompit.

« Bluffant. Je commence à comprendre pourquoi vous avez été choisi… Bon travail, frère Théobald, très bon travail, vous savez maintenant lire et écrire. »

Il leva les yeux, étonné.

« C’est vrai ?

– Non. Confucius disait : “Le maitre ne peut qu’ouvrir la porte. C’est au disciple qu’il appartient de marcher jusqu’à l’extérieur.” Mais vous avez compris comment vous exercer tout seul. Et maintenant, attendez, je la passe en mode enseignement, filez avec cette tablette, parlez, regardez, lisez, écrivez, et ne revenez que quand votre éducation sera complète. »

Elle le regarda s’éloigner, avec une sorte de tendresse maternelle qui la surprit. Frère Théobald ne savait pas lire, elle restait sous le choc. Un gamin. Qui n’avait jamais touché un livre. Ni, elle en était certaine, une femme.

Il était, c’était évident, à très haut potentiel. Mais que venait-il faire dans cette expédition, dans laquelle les expériences passées étaient primordiales ? Il n’avait même pas vingt et un ans, le quart de son âge, se dit-elle. En même temps, quatre-vingt-dix pour cent de la population humaine n’avait jamais jugé utile, ou nécessaire, d’apprendre à lire. Toutes les communications passaient par l’oral, dans un sabir semi universel, qui présentait de telles variations d’un continent à l’autre, d’une planète à l’autre, qu’il était parfois impossible de se comprendre sans l’aide d’un intermédiaire informatique. Comme tout ceci était étrange. Elle se sentait soudain, avec sa propre culture de l’écrit, en complet décalage avec le reste de l’humanité.

Elle revint à son document, faisant défiler les pages d’un mouvement rapide du doigt. Plus loin, vers le milieu du manuscrit, l’encre était restée en meilleur état.

« vii set. Rendu la vue à John Tall Adly, capitaine de la Santa Frida, en échange de trois esclaves (femelles, jeunes) et trente onces d’or. »

« xiiii set. Rendu l’usage de ses jambes à un marin de l’équipage du Black Bird tombé d’une vergue de hune. Le capitaine Scott Red Legs a payé cent livres de ses propres ressources. »

« set » était, elle le savait pour l’avoir déjà rencontrée, une abréviation du mot « setembre », une ancienne orthographe, et « xiiii » une notation fréquente pour « xiv ». Les dates ne mentionnaient pas l’année, mais le contexte permettrait peut-être de situer avec plus de précision l’époque où ces notes avaient été prises.

« xxv set. Guéri les fièvres hémorragiques du Capitaine Ringrose, dit Black Knife, que son médecin, Bartholomew Sharp, s’avérait impuissant à soigner. Reçu vingt esclaves (mâles), trois barils de poudre à canon d’excellente qualité, et un lot de bijoux en or équivalent à vingt onces. »

« oct. Retiré un chancre malin du visage du second de la Queen Anne, payé vingt onces d’or et un sac d’une centaine de pièces en argent. »

« ii nou. Rendu la main gauche à Charlie Shyttle, qui l’avait eu coupée pour non-respect de la Chasse-Partie. Le Père Pauli n’avait pas laissé de consigne pour un tel cas, mais j’ai fixé le prix à 3000 piastres espagnoles qui m’ont été payées sans discussion. »

La liste se poursuivait ainsi sur des dizaines de pages, avant que le reste du document ne devienne à nouveau quasi illisible. Alicia était abasourdie par ce qu’elle découvrait. Voici une information qui allait être difficile à annoncer ! L’Église ne s’était pas contentée de recueillir des dons, elle s’était livrée au trafic d’esclaves, et avait, c’était le mot, rançonné des corsaires et des pirates, en se faisant rétribuer pour de prétendus miracles. Il était certes possible que l’auteur du journal, un représentant de l’Église à coup sûr, ait été un habile médecin, un chirurgien hors pair, et pourquoi pas un prothésiste capable d’ajuster une main, peut-être sculptée, peut-être même articulée, au bout d’un avant-bras, mais c’était si peu crédible…

Et plus loin, elle trouva encore ceci :

« xi feu. Ressuscité le fils du capitaine de la Sainte-Hélène, mort trois jours plus tôt du choléra. Le capitaine a payé de la moitié de sa cargaison, à savoir un ensemble de meubles de grande valeur, six toiles de maîtres Hollandais, et deux petits coffrets de bijoux, pierres précieuses et semi-précieuses. »

Pensive, elle retourna à son bloc, et mangea, sans y prêter la moindre attention, le repas du soir qui lui avait été livré. Guérir, ressusciter… Ces mots avaient la même signification autrefois qu’aujourd’hui. Des miracles… Une succession de miracles. Mais quel était le sens de tout ceci  ?

Il n’était pas encore minuit, les phrases lui tournaient dans la tête, et elle se trouvait dans un état d’excitation tel qu’il lui serait impossible de dormir. Absorber un relaxant ? Pourquoi ne pas s’offrir une petite séance d’immersion ? Ou alors, plutôt, lire l’un des multiples rapports de recherches parus au cours du dernier trimestre, que son IA avait sélectionné pour elle avant son départ. Se changer les idées, et laisser son subconscient faire le tri.

Elle fit défiler les différents intitulés. Rien d’excitant. Puis, surprise, elle revint en arrière, chercha un moment. Oui, elle avait bien lu, « Lao-Tseu ». Mon Dieu, que venait-il faire dans cette liste ?

Elle effleura le titre du doigt.

L’écran afficha un paragraphe unique.

« Quelque chose d’indéterminé, de muet et de vide, existait avant la naissance de l’Univers. Indépendant et inaltérable, il circule partout sans se lasser jamais. Ne connaissant pas son nom, je le dénomme Tao. »

Elle reposa la feuille de papier sur la table, leva les yeux, incertaine.

L’attitude de son interlocuteur avait changé de manière subtile. Qu’avait-il dit à l’instant ? « Nous voici isolés du monde extérieur », quelque chose dans ce style, avant de lui tendre cette feuille de papier avec la citation de Lao-Tseu. Une assurance nouvelle se lisait sur ses traits, comme s’il venait d’arrêter de jouer un rôle et laissait sa vraie personnalité reprendre le dessus.

« Tout ce qui se dit ici, vous l’oublierez. Vous l’oublierez, jusqu’à ce que vous lisiez ce texte à nouveau. Nous tenons à ce que vous paraissiez la plus inoffensive possible. La plus naïve des participantes à cette expédition que l’Église est en train de mettre en place. Mais ce que vous allez examiner, ce que vous allez expertiser, est peut-être l’une des pages les plus marquantes de l’histoire de l’humanité. Nous pensons que l’Église a localisé les Cryptes du Toucan. »

Il s’interrompit, comme s’il attendait une réaction à cet énoncé un peu grandiloquent. Elle fit la moue.

« Tout ce secret pour m’entretenir d’un conte pour adultes un peu attardés  ?

– Croyez-moi, il y a des enjeux énormes que vous n’imaginez pas. Technologiques, économiques, politiques. Peut-être des innovations techniques inouïes. Nous avons des raisons de croire qu’une telle découverte bouleverserait l’équilibre des forces en présence. Nous ne souhaitons pas voir l’Église accaparer cette trouvaille à son seul profit.

– Nous, nous… Qui représentez-vous, au juste ? Vous n’êtes pas l’Église, si je comprends bien.

– Disons… Une organisation gouvernementale non officielle qui, vous n’allez pas me croire, œuvre pour la paix.

– En effet, je suis surprise. Ou en tout cas étonnée, pour employer le terme correct. Mais quand j’y réfléchis, tout le monde œuvre pour la paix. En préparant la guerre, bien sûr. “Si vis pacem para bellum.” La vieille excuse. La plupart des innovations technologiques donnent naissance à des armes, que les dirigeants, qui sont de grands enfants, finissent toujours par utiliser.

– Je pourrais vous convaincre de notre bonne foi, en vous citant au moins dix preuves irréfutables, positives, de nos actions, que vous pourriez aisément vérifier. Mais il ne m’appartient pas de le faire.

– Même si j’admettais cette bonne foi que vous mettez en avant, je ne désire pas jouer à ces petits jeux d’agents secrets. Je pense que je vais renoncer à cette mission et retourner gratter dans mon désert.

– Le problème est que vous n’avez plus vraiment le choix, maintenant. Le client, déçu, pourrait s’en prendre à vous. En fait, ce désistement pourrait vous être fatal.

– Vous plaisantez, n’est-ce pas ? »

Elle le regarda droit dans les yeux.

« Je suis vraiment piégée, ou vous essayez juste de me faire peur ?

– Vous connaissez assez votre histoire pour savoir que l’Église ne s’embarrasse pas toujours de scrupules. Et croyez-moi, dans ce cas, l’enjeu est de taille.

– Mais pourquoi l’Église s’est-elle adressée à vous pour ce recrutement ? Je ne peux pas imaginer qu’elle vous ait apporté tout ceci sur un plateau.

– L’Église a choisi un cabinet indépendant, qui a pignon sur rue, à la réputation excellente, et absolument étranger à toute politique. Il se trouve que nous avons eu connaissance de leur démarche, et avons pu infiltrer le cabinet juste à temps pour intervenir dans ce recrutement. Mais je reviens sur votre objection. Nous voulons être sûrs que cette découverte ne se traduira pas par une nouvelle menace, ou un déséquilibre des forces. Nous désirons juste obtenir une information de première main sur les résultats de cette expédition. Rien de plus.

– D’un côté comme de l’autre, j’ai beaucoup à perdre, n’est-ce pas ? »

Il resta silencieux.

« Et bien peu à gagner…

– Le gouvernement vous sera particulièrement reconnaissant de votre participation. Celle-ci pourrait vous ouvrir la porte à… Disons des autorisations que vous peinez à obtenir.

– Oh, je vois. Vous n’avez pas beaucoup de scrupules à forcer la main des gens, par tous les moyens, n’est-ce pas ? »

Mais elle comprit qu’il avait gagné.

« Un simple “Rien d’inquiétant pour l’avenir du cosmos” vous suffirait-il ? continua-t-elle.

– Si c’est la pure vérité, oui. »

Il resta silencieux un moment, puis ajouta :

« Vous recevrez une formation d’ingénieur en transmission. Ce ne sera jamais que l’équivalent d’une base de données, ne vous attendez pas à être capable de construire un transmetteur à partir des débris d’une nef ! Mais vous en reconnaîtrez les éléments, vous comprendrez les principes de base, et saurez régler un transmetteur vers d’autres destinations. Nous tenterons de vous implanter ainsi un certain nombre de connaissances qui peuvent vous être utiles… »

Il hésita un peu.

« Y compris certaines notions de close combat, qui ne vous rendront pas ultra performante, car votre corps n’aura pas la mémoire des mouvements adéquats, mais peuvent vous être utiles si d’aventure, ce que nous ne souhaitons pas, vous avez à vous défendre.

– Est-ce que j’arriverai à tuer un homme, rien qu’en l’effleurant du bout des doigts ? demanda-t-elle d’un ton innocent.

– Je crois que nous n’avons rien de tel en magasin, répondit-il, sans l’ombre d’un sourire. Ces… Comment dire ? Ces compétences vous deviendront accessibles en cas de besoin, comme des souvenirs anciens qui remontent à la surface au bon moment, sans que l’on se souvienne quand ils ont été acquis… Enfin, durant toute la durée de la mission, vous aurez le statut de Diplomate.

– Ah ! Vous êtes donc Canope… Peu d’organisations ont les moyens financiers et politique de répondre d’un Diplomate. Mais cette légendaire immunité…

– Ce n’est pas un mythe. Nous ne connaissons pas de circonstance où cette immunité, une fois révélée, n’a pas été respectée. C’est un très grand atout que nous vous offrons, qui vous garantit de revenir saine et sauve, même si tout tourne mal. »

Il hésita à nouveau, sembla réfléchir un instant.

« Je ne sais pas que vous dire de plus. Vous allez passer à l’imprégnateur. Soyez prudente. Vous ne vous souviendrez pas de cet entretien, sauf si, au plus profond de votre subconscient, l’un des programmes que nous allons implanter décide que c’est nécessaire. Vous allez oublier mes mots mais, je vous le répète, soyez très prudente. »

Elle se redressa soudain, en poussant un cri d’angoisse. Mais elle n’était plus dans ce cabinet de recrutement où tout avait commencé. Elle était sur cette planète glacée, ici même, en train de se remémorer cette partie oubliée de son entretien, en train de relier les faits les uns aux autres.

Elle réalisa soudain qu’elle se trouvait dans une situation plus que délicate, prisonnière d’une lutte aux enjeux complexes qui la dépassaient largement. Ce qu’elle venait de découvrir constituait un baril de poudre dont elle allait être la première victime.

Elle revoyait le visage de l’homme, devenu grave, alors qu’il prononçait ces mots :

« Cette conversation s’effacera de votre mémoire consciente dans quelques minutes. J’espère que vous n’aurez jamais à vous en souvenir… »

Mais c’était arrivé. Quel jeu de dupes ! L’épisode du détecteur de mensonges, sur Frondaison, lui revint en mémoire. Ils s’étaient bien moqués d’elle, les curés ! Tandis qu’ils lui jouaient la scène de l’incompétence, elle relâchait ses défenses mentales, et la parabole placée derrière elle effectuait un scan de son cerveau. Mais si la technologie de Canope avait été efficace, ils en étaient restés pour leurs frais.

Le lendemain, après une nuit extrêmement agitée, elle s’intéressa au second cahier. Tout comme le premier, il était en très mauvais état et, là encore, les pages centrales avaient un peu mieux résisté au labeur du temps. Son contenu était du même acabit que le précédent, mais deux passages attirèrent son attention.

« xii fev. Frère Laizier est venu en personne prendre livraison des dons de l’année. Il a fait lui-même le tri, laissant les objets de moindre valeur, et m’a confié une partie des pièces d’or et d’argent qui couvriraient les besoins de la Mission. Lui ai demandé incidemment des nouvelles du Père Pauli, mon prédécesseur. Il serait, m’a-t-il dit, en mission au Moyen Orient. Je sais hélas trop ce que recouvre cette expression. Le Père Pauli, qui a dû déplaire, a trop parlé, ou encore en savait trop, doit croupir dans une geôle du Vatican en attendant un verdict, à moins qu’il ne repose déjà dans une tombe anonyme… »

« iii may. Le Toucan me semble bien vieux. Il n’a pas bougé lorsque je lui ai rendu visite ce matin. Son gardien me dit qu’il lui arrive de plus en plus souvent de ne pas manger les rats et les oiseaux que les chats lui apportent. Ses déjections, a-t-il précisé, ont pris une odeur pestilentielle qu’elles n’avaient pas quelques semaines plus tôt. Le Toucan est-il malade, sur le point de mourir ? Ne peut-il se guérir lui-même ? Ou a-t-il décidé que cette vie de prisonnier ne lui convenait plus ? Il n’y aura, alors, plus de miracles. Que va devenir la Mission ? Comme j’aimerais savoir ce qu’il convient de faire… »

Bien sûr ! L’Église n’accomplissait pas de miracles, mais certains extraterrestres le pouvaient. Et, se souvenait-elle maintenant, au travers des connaissances dont on l’avait dotée, Frère Laizier avait été l’une des éminences grises de l’Église entre le XXIe et le XXII e siècle. Était-ce le même Frère Laizier que celui qui apparaissait dans ce texte du XVIIe ? Il aurait vécu cinq siècles ? Se pouvait-il que, comme elle, il ait bénéficié d’une mutation de longue vie ?

Tout ceci allait trop loin, se révélait beaucoup trop dangereux. Un long moment, elle contempla les manuscrits dans leurs boîtes de plastex. Ce qu’elle allait faire lui brisait le cœur, mais elle n’avait pas le choix. Elle ouvrit les boîtes, pétrit méticuleusement les pages les unes après les autres, entendant crisser le papier fragile alors qu’il se pulvérisait, réduisant en particules minuscules les plus résistant des fragments. Au bout d’une dizaine de minutes, elle s’estima satisfaite, et jeta dans les toilettes jusqu’à la dernière parcelle des documents. Tout serait recyclé le jour même. Puis elle consacra deux bonnes heures à relire l’ensemble de ses notes, supprimant ce qui avait trait aux manuscrits, édulcorant ses réflexions les plus audacieuses. Ce qui demeurait était un bon travail d’étudiant, magnifiquement anodin, se dit-elle enfin. Il ne lui restait plus qu’à tenter de se retirer du jeu.

Elle s’en sortirait. Elle s’en était toujours sortie jusqu’à présent.

Son épopée dans une grotte lacustre du lac Tana, trente ans plus tôt, près des ruines du monastère de Daga Estifanos, lui revenait en mémoire.

Harry avait été un parfait imbécile. Et un médiocre amant. Bien pire, il venait de prouver à nouveau son incompétence, cette fois en matière d’explosifs. Mais ça ne servait à rien d’adresser des reproches au bras qui dépassait des roches amoncelées. Il était tout aussi inutile de tenter de déblayer à main nue cette accumulation de blocs dont certains devaient atteindre plusieurs tonnes, et il n’y avait aucune aide à attendre de l’extérieur. Alicia n’envisageait pas pour autant de finir ses jours dans cette caverne.

Elle se déshabilla et enfila sa combinaison de plongée, après en avoir découpé au poignard la cagoule et les accessoires inutiles. Le silicone souple, lisse et résistant, s’accrocherait beaucoup moins aux aspérités que les tissus de ses vêtements. Puis elle se lança à l’assaut du tas de pierres qui obstruait la sortie. Poussant, tirant, déplaçant avec précaution tout ce qui gênait sa progression, ce fut une lente et pénible reptation. À deux reprises, elle se retrouva dans un cul de sac. La seconde fois, guidée par un infime filet d’air, elle s’était engagée dans un étroit boyau, à l’extrémité duquel elle devinait une vague lueur. Mais le boyau se terminait par une faille dont la largeur ne dépassait guère une dizaine de centimètres. Il lui fallut plus de trois heures pour reculer de cinq mètres.

Dix-huit heures plus tard, elle parvenait à l’air libre. Toute l’énergie qui l’avait soutenue jusqu’alors lui parut s’envoler d’un coup. Elle s’effondra sur le sol, et se mit à pleurer Harry à chaudes larmes avant de sombrer dans le sommeil.

Oui, elle s’en sortirait, cette fois encore.

Mais les choses n’allaient pas être aussi simples.

Quinze jours plus tard, arrivait un message de Frère Théobald, laconique.

« Docteur, rejoignez-moi d’urgence au C46, une surprise vous attend. »

Il lui fallut plus d’une heure d’attente pour obtenir un véhicule qui la conduise sur le site. Une bonne quinzaine de personnes étaient déjà présentes, contemplant un spectacle bien inattendu.

Des os, en partie brisés, dont certains mesuraient plus de deux mètres, étaient étalés sur le sol. Là, ce qui avait été une cage thoracique gigantesque. Beaucoup plus loin, une tête allongée, difforme, au bout d’une succession de vertèbres qui s’étirait sur près de trois mètres.

Elle eut un long moment d’incertitude, cherchant à lier ce qu’elle voyait à l’un de ses souvenirs d’étudiante. Puis elle réalisa qu’elle se trouvait devant le squelette d’un oiseau gigantesque. Un homme oiseau. Le Toucan. Incapable de voler, car la pesanteur était trop forte. Cherchant en vain le passage qui lui aurait permis de revenir chez les siens. Puis, imagina-t-elle, capturé par les indigènes, revendu à l’Église, condamné à accomplir des miracles, afin de mieux dépouiller corsaires et pirates… Et là, sous ses yeux, le comble, un anneau de fer rouillé au bout d’une chaîne fixée dans le sol entourait ce qui devait être un tibia démesuré.

Sa radio grésilla.

« Qu’en pensez-vous, Docteur ? » demanda quelqu’un.

Elle bénit la combinaison qu’elle portait, qui empêchait que l’on distingue ses traits. Mais elle se devait de donner une réponse… acceptable.

« Je ne suis pas du tout une spécialiste en paléontologie, mais il me semble que ceci est un dinosaure. Je dirais un dinosaure volant, si j’en juge par la forme des membres antérieurs.

– Un Archæopteryx ? hasarda l’un des assistants.

– Non, ce dernier ne mesurait guère plus d’une soixantaine de centimètres. Mais le Quetzalcoatlus ou l’Hatzegopteryx, si je me souviens bien, atteignaient au moins la taille d’une girafe, avec une envergure dépassant les douze mètres, ce qui serait tout-à-fait compatible avec les dimensions de ce squelette. Je pense que la classification exacte serait plutôt ptérosaure que dinosaure, d’ailleurs, mais, je le répète, je n’y connais pas grand-chose. »

De retour à la Résidence, elle participa ce soir-là à la réunion des responsables.

« Je me sens assez frustrée, déclara-t-elle quand on lui donna la parole. Voici des semaines que j’examine des objets, rares, précieux pour nombre d’entre eux, et dont l’authenticité ne fait aucun doute. Je suis maintenant persuadée qu’il n’y a rien à tirer de leur arrangement actuel dans les galeries. Ils ont été classés de manière bien naïve, les bijoux en or ici, les pièces en argent là, les tableaux de grande taille à droite, les petits formats à gauche, le tout entreposé au hasard, laissé à l’abandon pendant des siècles. Il y a aussi ce squelette de ptérosaure, étonnant, que j’aurais tendance à considérer comme partie intégrante de la collection. Certes, le mystère de la présence ici de toutes ces pièces demeure, et l’archéologue, l’anthropologue, l’historienne en moi se trouvent dans une impasse. L’antiquaire que je suis se ferait un plaisir de revendre ces objets, mais je suppose que ce n’est pas là ma mission, puisque l’on m’a même spécifié que je n’avais pas à trop m’attacher à leur valeur marchande. Je suis fort bien payée, c’est exact, mais je doute, dans ces circonstances, de mériter ce salaire. En fait, consciente de mon inutilité manifeste dans la situation actuelle, j’envisage de vous proposer ma démission.

– Docteur Kandratowicz, lui répondit le Père Cornélius, vos scrupules vous honorent. Il est vrai que nous pensions découvrir beaucoup plus qu’un simple entrepôt, et j’entends tout à fait votre position. Mais sachez que votre travail n’est en aucun cas remis en question. Nos recherches touchent à leur fin par la force des choses, car dans trois jours nous commencerons à évacuer la base, qui sera temporairement fermée à la fin du mois. Vous pourrez alors décider de mettre fin à votre contrat, ou pourquoi pas accepter un rôle d’expert, car l’Église a décidé de rechercher les descendants éventuels des propriétaires de ces richesses, et de leur restituer ces biens. À défaut, ces objets seront vendus à des musées, et les sommes récoltées serviront à poursuivre toutes les actions de charité de l’Église. Vaste et difficile programme, vous vous en doutez, que vous jugerez peut-être un peu austère… Mais l’idée de la réunion de ce soir est d’élaborer le schéma de notre rapport final d’exploration. Vous aviez suggéré, m’a-t-on dit, l’idée d’une forme de vie extraterrestre creusant ces galeries. Il se trouve que des prélèvements sur des roches ont mis en évidence des fragments de ce qui pourrait être une sorte d’ADN ancien, dégradé. Après avoir soupçonné des erreurs de manipulation, des contaminations diverses, voire des incohérences des machines d’analyse, les généticiens ont accepté l’hypothèse d’une forme de vie basée sur le carbone et le silicium que suggère les analyses. Les ordinateurs s’avèrent incapables de nous fournir la moindre représentation d’un être susceptible d’avoir un tel ADN, et il ne semble pas y avoir de correspondance avec le peu que nous connaissons de la faune extraterrestre… En pratique, nous en savons certes un peu plus qu’il y a quelques mois, mais nous peinons à assembler ce puzzle aux pièces si disparates… »

Alicia hésita à répondre, puis se lança.

« Pour en revenir à ces trésors accumulés, je pense depuis des semaines à cette légende de l’Île aux Tortues, selon laquelle pirates et corsaires venaient demander, voire acheter, l’absolution de leurs péchés auprès d’un sage, nommé le Tisserand ou le Toucan…

– Oui, bien sûr nous y avons songé. De manière plus prosaïque, et sans faire appel aux légendes, plusieurs documents du Vatican font état d’une Mission Espagnole des Dominicains, établie vers 1530 sur cette île, qui a bel et bien existé, Mission qui a semble-t-il été abandonnée vers 1700, bien avant la déclaration d’indépendance du Mexique. Durant cette période, la Mission a accueilli dans ses bâtiments nombre de corsaires ou pirates malades, en fin de vie, ou juste désireux de mettre un terme à leurs activités coupables. On dit que certains ont même trouvé la foi et pris un nouveau départ au sein de l’Église. Il est plus que probable que nombreux sont ceux qui ont, je dirais, renoncé à leurs possessions terrestres, ou, en d’autres termes, monnayé leur accueil. Paul, vous aviez demandé la parole ?

— Oui , j’avais une remarque à propos du squelette récemment découvert. Des analyses d’ADN sont en cours, qui devraient nous apporter des réponses plus précises. Mais je veux faire une remarque sur le pur plan morphologique. Certaines mutations peuvent doter un individu de doigts excédentaires. Mais ici, le squelette a sept doigts aussi bien aux membres antérieurs qu’aux membres postérieurs. Comme chez certains singes terrestres, il y a peu de différentiations entre la main et le pied, bien que les phalanges des doigts des mains soient beaucoup plus allongées. En outre, les doigts extérieurs semblent opposables à chacun des cinq autres, dotant cet… je n’ose dire animal, cet être, de huit pouces opposables, ce qui impliquerait une extraordinaire habilité manuelle. Le fait que les pieds n’aient pas évolué en tant que simples éléments porteurs du corps indique qu’il avait gardé sa capacité à voler, avec la nécessité de pouvoir s’agripper à un support, telle une branche d’arbre. Pour rappel, toutes les espèces terrestres disposant d’un squelette et de quatre membres sont dotées de cinq doigts, dont certains ont parfois régressé ou disparu du fait de l’évolution, mais jamais plus de cinq. En résumé, je ne crois pas à l’hypothèse d’une branche inconnue des dinosaures terriens, mais plutôt à celle d’un extraterrestre, adapté, vu sa masse probable, à une planète ayant une gravité plus faible que la Terre, et une atmosphère plus dense. Et n’oublions pas, autre mystère, qu’il semblait enchaîné au sol… Maintenant, en ce qui concerne la Mission, j’ai quand même du mal à imaginer que celle-ci ait pu accumuler de tels trésors, au travers des simples dons de quelques pirates !

– Détrompez-vous, Paul, intervint Alicia. Il y avait, disons durant les deux siècles qui nous intéressent, en permanence plusieurs milliers de bateaux pirates en activité. Chaque jour, des centaines de navires quittaient les ports d’Europe, d’Afrique ou d’Amérique, pour caboter le long des côtes, ou tenter la grande traversée de l’Atlantique, et, chaque jour, certains d’entre eux disparaissaient, victimes d’un naufrage, mais plus souvent encore des pirates. Vous avez peut-être entendu parler des portulans, ces cartes marines qui se négociaient alors à prix d’or. Elles recensaient le contour des côtes, les ports, les phares, les îles, les courants, les hauts-fonds, les écueils, les zones à risque de tempête, et délimitaient de très étroits couloirs maritimes, réputés être propres à la navigation. C’était un jeu d’enfant que de deviner le trajet d’un navire dont on convoitait la cargaison. Et ces pirates étaient pour la plupart de religion catholique, soucieux de ce qui les attendait après la mort, et prêts à acheter, très cher, des indulgences pour se faire pardonner leurs péchés. Si ne serait-ce qu’un pour cent de toutes les cargaisons arraisonnées atterrissait à la Mission, il est probable que nous obtenons des chiffres cohérents avec ce qui est entreposé ici.

— Ceci suggère peut-être une histoire en deux étapes, reprit Paul. Admettons l’hypothèse de cette Mission Dominicaine, collectant, disons, des dons. Les nouvelles ne se propageaient pas rapidement à l’époque, mais il semble bien que la Mission ait cessé toute activité vers 1700. Nous savons que les lieux ont été réinvestis vers 1880 par les Frères Adventistes, et leurs documents indiquent que la Mission était alors en ruine, désertée depuis fort longtemps. Pas la moindre mention d’un trésor quelconque. Que s’est-il passé en 1700 ? Je vais me permettre d’imaginer que des extraterrestres, je n’ose utiliser le terme d’« Autres », ont débarqué, peut-être au moyen d’une technologie de type Projection, et ont fait main basse sur ces trésors accumulés après s’être débarrassé des religieux.

– Mais pourquoi, fit Alicia, des extraterrestres s’intéresseraient-ils à ce genre d’objets ? »

Rosenbloom se tourna vers elle, avec un sourire empreint d’ironie.

« Et c’est vous qui posez la question Docteur Kandratowicz ? J’ai du mal à vous croire aussi naïve. Pensez-vous que le concept de "marché de l’art" soit une spécificité de la race humaine ? »

Les remarques fusèrent.

« Il y a une autre occurrence d’un événement similaire, le pillage de certains musées et collections particulières en Australie à la fin du XXI e siècle, également attribué à des extraterrestres.

– La base où nous sommes serait un entrepôt intermédiaire, qu’ils auraient ensuite évacué pour une raison ou une autre, en abandonnant une partie de leur butin.

– Peut-être est-ce lié à ce tremblement de terre qui a rendu inaccessible une partie des galeries ?

– Oui, mais il faudrait qu’il y ait eu d’abord un récepteur sur Terre.

– Il a pu être envoyé par une sonde autonome, comme nous l’avons fait ici.

– Ce n’était peut-être pas nécessaire. Une Transmission implique un émetteur et un récepteur. Mais la Projection, en théorie, s’effectuerait sans récepteur. Imaginez que ce soit le cas, et que nous puissions mettre la main, ici même, sur une telle technologie… »

La discussion se poursuivit pendant près d’une heure, alternant affirmations et interrogations, mêlant les hypothèses les plus folles aux plus raisonnables.

« Nous n’aurons peut-être jamais de certitude, conclut le Père Cornélius, mais il me semble que nous tenons là un scénario assez raisonnable, et assurément cohérent avec les faits. Il me faudrait, pour les jours à venir, et c’est d’abord à vous que je m’adresse, Docteur Kandratowicz, un rapport d’expertise de certains de ces objets, juste quelques-uns d’entre eux, une synthèse, brève mais argumentée, qui confirme leur origine terrestre effective. Également, si vous pouviez développer en quelques paragraphes ce que vous avez dit ce soir à propos des Missions, Pirates, etc., avec les références appropriées, ce serait parfait. Laurie, votre document sur la géologie de la Sphère était très bien, faites-en un résumé en deux pages. Paul et Yrjö, vous avez des idées intéressantes sur l’utilisation des Transmetteurs… Deux pages également ? Reiner et Walker, il faudrait actualiser la liste des demandes en personnel et en équipement pour la seconde saison, ce serait pertinent de la transmettre à cette occasion… Merci à tous. Je vous rappelle que dans quelques jours une première partie du personnel va évacuer la base, et que celle-ci tournera plus ou moins au ralenti dans les semaines à venir. Venez me voir pour toutes les questions concernant les plannings des différentes équipes.

Trois jours s’écoulèrent. Alicia s’était acquittée des quelques tâches qui lui incombaient, avait remis son rapport final, décrivant l’ensemble de ses activités au cours des trois mois écoulés, et demandé son rapatriement. Son départ avait été planifié pour le jour même, en début de soirée. Elle avait déjà bouclé ses bagages, rangé dans une caisse tous les artefacts qu’elle avait sélectionnés pour l’expertise demandée, une vingtaine d’objets de très grande valeur, typiques de l’époque, colliers, pierres précieuses, crucifix ouvragés en or fin, dont elle n’avait en fin de compte utilisé que six, décrits en long et en large dans son rapport. Il lui restait au moins deux heures à tourner en rond dans sa petite chambre.

Le matin même, elle avait croisé Paul, assez excité.

« De nouvelles galeries ont été découvertes hier, dans le secteur F. L’une renferme ce qui semble être des trésors Mayas, l’autre un ensemble d’objets, que l’on peut dater du XXIe au XXIIIe siècle. Pas de précipitation, le lieu est radioactif, avec des sources permanentes de radon, ce qui implique la présence de nombre de résidus de la chaîne de décroissance radioactive de l’uranium 238, dont divers isotopes de polonium, de bismuth et de plomb, certains radioactifs, d’autres pour la plupart toxiques… Les lieux ne pourront jamais être viabilisés, mais il sera possible à notre retour, d’envoyer des robots pour relever la topographie, prendre des vues, et rapporter les objets que l’on jugera intéressants. Leur décontamination ne sera pas simple, même si les durées de demi-vies des atomes radioactifs présents sont très courtes. En tout cas, ceci me semble confirmer l’hypothèse d’une intervention étrangère.

Mais la nouvelle l’avait laissée assez indifférente. Pour elle, l’épisode « Solitude » s’achevait sur un semi-échec, l’impression assez perturbante qu’il ne s’était rien passé, si ce n’était un petit nombre d’événements qu’elle aurait bien aimé faire disparaitre de sa mémoire.

Puis Frère Théobald avait frappé à sa porte.

« Docteur Kandratowicz, je vous sais sur le départ, et je voulais vous faire mes adieux. Et vous proposer, si vous avez le temps, de partager le Té avec moi.

— Le thé ? Bien volontiers. Thé, café, yuzu cha, silé, malt, zolt, tout me convient !

– En fait, reprit le prêtre, je parlais de Té, vous savez, notre boisson de communion que nous réservons pour de grandes occasions.

– Oh, je comprends. Certes, bien sûr. Mais que me vaut cet honneur ?

– C’est une longue histoire. Enfin, pas vraiment longue. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aborder le sujet avec vous, mais, savez-vous que j’ai rencontré le Pape, peu avant mon départ pour cette expédition ?

– Pierre II ? Vraiment ?

– Oui, le Saint-Père. Il m’a accordé de longues minutes d’entretien. Quel homme simple et admirable. "Vous aurez, m’a-t-il dit, vingt et un ans dans quelques mois, sans pouvoir à cette occasion communier avec votre mentor habituel. Emportez ce nécessaire – il m’a remis un paquet, sobrement emballé dans du papier blanc – et partagez avec l’une des personnes sages que vous ne manquerez pas de rencontrer au cours de votre mission. Je ne suis pas sûr de vous revoir au terme de celle-ci, car je suis bien âgé, mais ma bénédiction vous accompagne."

– C’est donc votre anniversaire. Et je suis en quelque sorte votre… Sage du jour ?

– Si vous acceptez encore mon invitation, en dépit de sa connotation religieuse, bien sûr, ajouta-t-il en rougissant un peu. Et c’est aujourd’hui, en effet. »

Il montra le sac qu’il tenait à la main.

« J’ai apporté tout le nécessaire. Je vais juste utiliser votre bouilloire…  »

Il sortit une carafe, des verres, un petit coffret en bois qu’il posa, ouvert, sur la table, et dont il contempla, pensif, le contenu.

« Songez, dit-il enfin, que ceci m’a été remis par le Saint-Père lui-même…

– Dites-moi tout du Té, fit Alicia.

– C’est très simple, il suffit de disposer des bons ingrédients. Le secret tient en un mélange des feuilles de trois arbres qui poussent sur l’une des premières planètes abordées par les Grands Équipages de Lumière, lors de la première vague de colonisation stellaire. La planète, oubliée, a été redécouverte il y a bien longtemps par l’un de nos envoyés. La colonie initiale avait disparu, mais compte tenu des ressources de la planète, l’Église y a établi un petit nombre d’exploitations, dont celle qui fournit le Té. »

Les paroles du prêtre avaient déclenché en elle cet afflux de souvenirs qu’elle connaissait bien maintenant.

« Belle du Cygne. C’était le nom de la planète.

– Oui, je crois bien que c’est celle-ci… »

Elle n’en dit pas plus. Mais elle aurait pu préciser au jeune prêtre que ce n’était pas l’Église qui avait inventé le Té, mais bien les premiers colons, et que ceux-ci avaient disparu après l’arrivée du Vaisseau de l’Église. Et elle aurait pu ajouter que l’expédition comportait à son bord le fameux Père Laizier, qui semblait avoir joué un rôle trouble dans nombre d’incidents auxquels l’Église avait été mêlée. Mais ceci remontait à près de huit siècles, et aucun document n’expliquait ce qui s’était vraiment passé.

Il arrêta la bouilloire aux premiers frémissements.

« L’eau ne doit pas dépasser soixante-dix degrés. »

Elle regardait frère Théobald préparer la boisson avec une curiosité qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.

Il déplia un sachet de papier blanc, une simple feuille qui contenait une petite poignée de débris végétaux, certains d’un vert terne, d’autres jaunes ou grisâtres, aux nervures d’un marron très sombre, qu’il fit glisser dans la petite carafe.

« Je suis certain qu’il existe des théières traditionnelles quelque part dans cette base, mais je n’ai trouvé que ce récipient, s’excusa le prêtre. Et de vraies tasses auraient mieux convenu que ces verres, mais ils feront l’affaire. »

Il versa l’eau chaude jusqu’au tiers de la hauteur, sortit du coffret un petit flacon, dont il vérifia l’étiquette.

« De l’alcool, qui va dissoudre certains composants qui ne sont pas solubles dans l’eau. »

Il en versa une douzaine de gouttes, puis ajouta le liquide, un peu visqueux, d’un second flacon.

« Une huile neutre, qui va rester en surface de la préparation, et empêcher que les essences les plus volatiles ne s’évaporent. Pas de sucre, surtout. Il faut maintenant laisser une dizaine de minutes à la préparation pour que la magie opère. »

Elle regardait l’eau se colorer peu à peu d’un jaune pâle.

Puis il répartit le contenu de la carafe entre les deux verres.

« L’huile n’a pas de goût particulier, mais voici une paille si vous préférez… »

Suivant l’exemple du prêtre, elle saisit son verre, aspira une première gorgée du liquide. Menthe poivrée, réglisse, citron peut-être, et d’autres saveurs, épicées, amères, qu’elle ne reconnut pas.

Elle attendit. Frère Théobald restait silencieux, les yeux clos.

Elle essaya d’analyser ce qui se passait en elle. Ressentait-elle vraiment un changement, ou bien tentait-elle de se convaincre que quelque chose se produisait ? Elle termina son verre.

Voilà. Elle se sentait envahie par une douce euphorie, qui n’était pas désagréable. Rien à voir avec la violence de certains hallucinogènes qu’elle avait pu expérimenter en Australie, sur Philantropia ou encore en Nouvelle Normandie. C’était anodin, presque décevant.

« Le Té fait ressurgir nombre de souvenirs heureux de notre existence. Et quand la communion s’établit avec notre partenaire, nous arrivons à les partager avec lui, comment dire, sublimés… »

Il lui tendit les mains. Elle hésita, puis les prit dans les siennes. Elles étaient chaudes, sèches, rassurantes. Elle ferma les yeux.

Il faisait sombre, soudain, et elle s’était accroupie derrière la table de la cuisine.

Il était encore revenu.

« Oh la petite méchante qui se dérobe ! »

Elle leva le lance-aiguilles qu’elle avait dérobé à son père.

« S’il vous plait, n’avancez pas. Allez-vous-en. »

Il ne se départit pas de son sourire.

« La petite méchante qui va bien vite poser ce jouet, et qui aura droit, pour commencer, à une belle fessée… »

Elle appuya sur le bouton. Elle ne savait pas que l’arme était chargée d’aiguilles explosives.

Elle aspira une bouffée d’air dans un souffle rauque, comme si elle se noyait. En fait, elle se noyait. Frère Théobald lui tenait toujours les mains, il était présent, les yeux clos, la bouche fermée, et en même temps il lui disait « Tout va bien Alicia. Ces images reviennent pour vous permettre de mieux les maîtriser. Le passé ne doit plus vous porter ombrage. »

Mais c’était si douloureux ! Car ce n’était pas la culpabilité qui la tourmentait, c’était la peur et la haine qui revenaient. Il n’y avait pas eu d’enquête sérieuse sur la mort de leur voisin. Son père avait effacé les traces, fourni un alibi en béton. On avait accusé une horde de pillards qui s’était déjà livrée à nombre d’exactions dans le voisinage. Quelques jours plus tard, elle quittait Orange pour aller poursuivre, loin, sur Vénus, des études dans une institution privée, fort coûteuse. Et au cours de l’année qui suivit, sa planète natale, prétendument envahie par les Autres, était rasée de fond en comble par une flotte de l’Empire du Centre. Elle venait d’avoir dix ans, elle avait perdu ses parents et son monde.

Et de l’autre côté de la fenêtre, la neige s’était mise à tomber.


*


« Docteur Kandratowicz, êtes-vous là ? Avez-vous terminé vos préparatifs pour le départ ? »

Paul hésita. Il avait frappé, avait répété sa question. Alicia devait se trouver à la Résidence, puisque sa combinaison était inactive.

Il posa la main sur la plaque d’accès, et la porte coulissa en silence.

Alicia et Frère Théobald, les yeux clos, assis face à face, de part et d’autre de la table, se tenaient par les mains.

« Pardonnez mon intrusion, je n’imaginais pas… »

Mais aucun ne tourna la tête vers lui.

« Alicia, m’entendez-vous ? »

Il regarda les verres, le coffret de bois.

Il saisit la carafe, humecta ses lèvres avec le liquide. Des herbes, bien sûr, dont il reconnaissait certaines. Nombres d’autres senteurs lui étaient inconnues. Il ne faisait pourtant pas de doute dans son esprit qu’il interrompait une communion sous l’emprise du Té, initiale, se souvenait-il, de la Thiotimoline, l’un des ingrédients majeurs, un stupéfiant rare, aux propriétés mal connues. Les participants semblaient tout à fait inconscients de sa présence. Sa vision infra-rouge lui révélait une intense activité thermique au niveau de la tête de frère Théobald. Trente-huit, trente-neuf degrés, peut-être. Devait-il les interrompre, le pouvait-il seulement ? »

Il hésitait à intervenir lorsqu’il remarqua un étrange phénomène.

Des volutes d’air chaud, qui semblaient palpiter, comme animées d’une volonté propre, entouraient maintenant la tête du prêtre.

« Frère Théobald, m’entendez-vous ? »

Il avait posé sa main sur son épaule, lui toucha le front. Sa vision s’altéra soudain. C’était maintenant un brouillard jaune, noir, gluant, qui semblait exsuder de la bouche, du nez, des yeux clos de frère Théobald, ramper le long de ses bras, s’infiltrer entre les mains entrecroisées sur la table.

Autour de lui, la neige tombait, comme lors de l’assaut de Gatopolis, sur Noble Graine.

La révolte de 2857 avait pris Canope par surprise, en dépit des multiples avertissements que les Agents infiltrés avaient fait remonter à leur hiérarchie. Aux Marches de l’Empire, deux planètes venaient de céder à la tentation Révolutionnaire, sous l’emprise d’un charismatique leader, rapidement devenu « Le Commandeur », qui promettait plus de liberté, plus d’égalité, et le bonheur pour tous. Des troubles naissaient spontanément sur une troisième planète, Noble Graine de l’Azur, qui avait, elle, une importance économique considérable puisqu’elle disposait en quantité de minerais devenus rares dans le reste de Canope. L’Empire monta bien sûr quelques tentatives d’assassinat qui échouèrent, car le leader, tout jeune qu’il soit, n’était quand même pas né de la dernière pluie et s’était entouré d’un petit groupe de fanatiques dévoués et efficaces, prêts à mourir pour lui.

La situation devenait sérieuse, et nécessitait un spécialiste. On envoya John W. Doe, qui n’était pas encore Paul. Discrètement débarqué sur Noble Graine, il gravit rapidement les échelons, passant en quelques semaines de militant de quartier à responsable du groupe Secret Sud. Remarqué, recruté dans l’Armée Secrète de Libération, il s’illustra par d’éblouissants faits d’armes. Après la prise de Gatopolis, au cours de laquelle son comportement fut littéralement héroïque, il fut nommé Général par le Commandeur lui-même.

La cérémonie fut magnifique. John Doe était le plus jeune des promus, et le Commandeur le gratifia de quelques phrases particulièrement émouvantes, tandis que Doe, agenouillé en signe d’allégeance comme le voulait la tradition, lui baisait la main.

« Il en faudrait d’autres comme vous », ajouta le Commandeur, avant de se retirer, toujours entouré de sa garde rapprochée, sous les vivats du petit groupe qui assistait à la remise des décorations.

Mais un seul suffisait, et John Doe avait accompli sa mission.

Au bout de deux heures, l’enzyme qu’il avait déposée sur la peau du Commandeur avait traversé la barrière de l’épiderme, des vaisseaux sanguins, et se répandait dans l’organisme. Les premiers leucocytes contaminés délivraient maintenant leur message d’apoptose à leurs congénères.

Trois jours plus tard, le Commandeur décédait d’une leucémie foudroyante. Au bout de trois semaines, la révolution, privée de son leader, tournait court, les ultimes bastions de résistance étaient reconquis, et les derniers fidèles sommairement exécutés. L’Empire de Canope pouvait à nouveau se recentrer sur son cœur de métier, assurer le bien-être et la prospérité de ses Dirigeants Actionnaires.

Mais le chemin de Paul ne s’arrêtait pas là.

Ils marchaient maintenant tous trois dans la neige, improbables compagnons de voyage. Le ciel, noir, percé de rares étoiles, s’illuminait de temps en temps d’un vert feu follet, et la neige, sous leurs pieds nus, se changeait parfois en une boue visqueuse ou en un sable brûlant.

Ils cheminaient sur une route neigeuse. Les arbres morts se nimbaient d’aiguilles de glace fantasmagoriques, et des soldats couraient autour d’eux en silence, comme s’ils ne touchaient pas le sol. Ils marchaient, mais ce n’étaient plus Alicia, ou Joss, ou John Doe, mais une entité unique, ni elle, ni eux, et tout autour d’eux, les images se superposaient, villes détruites, soldats gisants, les images s’entrechoquaient, comme si chacune avait hâte de raconter sa propre histoire.

« Maintenant, le Père Conseiller va vous recevoir », ajouta le Pape, en désignant la petite porte à trois mètres d’eux.

N’y allez pas, pensa Paul. N’y allons pas, dit Alicia. Mais les pas de Frère Théobald le menaient inéluctablement vers cette petite pièce sombre, dans laquelle flottait une odeur de désinfectant, cette pièce où des machines bruissantes, chuintantes, que l’on ne devinait que par des voyants colorés, assuraient la survie du conseiller que l’on disait bien malade.

Le gisant avait les yeux grands ouverts, le teint cireux, et de profondes rides que la pénombre rendait plus sombres encore creusaient le visage amaigri.

« Approchez, Frère Théobald, approchez. Je voulais faire votre connaissance avant votre départ en mission. »

Frère Théobald avait bien sûr entendu parler du conseiller du Pape. Un homme discret, un homme de l’ombre, qui, disait-on, guidait toutes les décisions du Saint-Père. Son nom était oublié depuis bien longtemps, et tous le désignaient du terme de « Père Conseiller ». Mais il ne l’imaginait pas aussi fatigué, aussi âgé…

« Que savez-vous de moi, Frère Théobald ?

– Peu de choses, mon Père. Mais votre réputation est grande.

– Mais encore ? Parlez sans crainte.

– On raconte que vous avez été en contact avec les Autres, et que vous auriez même scellé une alliance avec eux.

– Une alliance ! On raconte ! Allons, Frère Théobald, vous savez bien que c’est de “raconter” que vient le mot “racontar”… Mais c’est pire que ça, ce sont des affabulations, des mensonges, des vilenies ! Ce contact a été une souillure, la plus abjecte qui soit, une plaie purulente qui jamais ne s’est refermée. On vous a parlé du Mal, vous pensez le connaître, mais croyez-moi, vous en ignorez tout ! »

Il eut un long soupir.

« Imaginez des couteaux qui fouillent sans cesse votre chair, des fers brûlants plaqués sur votre peau, qui la font grésiller, une main d’angoisse continuelle, qui vous serre le cœur au point de le faire exploser…

– Je comprends, mon Père.

– Non, vous ne comprenez pas. Ce que je vous décris, je l’échangerais cent fois, mille fois contre ce que je vis, jour après jour, seconde après seconde.

– Dieu est miséricordieux. Il vous…

– Dieu m’a accordé ceci, et je me dois de respecter ce don. La lutte contre les Autres, contre le Mal, doit être la priorité de l’Église, une priorité de tous les instants… Et il faut faire cesser ces diffamations sans fondement qui associent l’Église avec les Autres. La Nouvelle Rome, dont je ne suis qu’un modeste rouage, se doit d’être exemplaire, se doit de l’avoir toujours été. Me comprenez-vous bien ?

– Je crois, mon Père.

– Il y a eu dans le passé des déviations, l’œuvre de schismes que nous avons toujours combattu. »

Sa voix n’était plus qu’un souffle, qui avait de la peine à franchir ses lèvres.

« Approchez, Frère Théobald. »

Ils firent encore un pas, se penchèrent au-dessus du gisant.

Dans l’esprit d’Alicia-Paul-Joss, des bases de données cliquetèrent, et le visage d’un homme roux, jeune, se superposa à celui qu’ils découvraient.

Le Père Laizier.

« Prenez ma main, Frère Théobald, nous allons communier. »

Non, pensa Paul. Non, pensa Alicia. Non, pensa Joss. Mais Frère Théobald saisit la main décharnée qui reposait sur le drap.

Ils marchaient tous quatre dans la neige, entre les corps étendus sur le sol, au milieu des fermes qui brûlaient, ils marchaient tous les quatre mais ils n’étaient qu’un, un enfant roux aux bras maculés de sang, vêtu de lambeaux de vêtements, les pieds flottant dans des chaussures trop grandes pour lui, arrachées à un mort.

Et cet enfant de cinquante ans, qui en paraissait dix, errait dans un continent ravagé par les conflits et la peste noire. Un enfant en butte aux sévices, humiliations continuelles, qui avait compris qu’il devait fuir sans cesse, passer d’un pays à l’autre pour brouiller les pistes. Un adolescent, bientôt âgé de quatre siècles, incertain sur sa nature, sa destinée, qui, enfin, avait été recueilli, accepté par une congrégation qui avait su lui expliquer, à sa manière, la différence entre le bien et le mal. Dieu avait été une révélation. Le Seigneur avait donné un sens à sa vie pour les siècles à venir. Et la rencontre du Mal avait orienté son destin.

« Souvenez -vous, Frère Théobald, l’Église ne doit jamais…

– Oui, mon Père, j’y veillerai, répondit-il, tandis que la noirceur du Conseiller se répandait en lui…

– Partez, maintenant. Je serai avec vous… »

Paul sentit encore leurs individualités lutter en vain. Mais la gestalt se créait inexorablement. Et le Père Laizier était un Influenceur. Si puissant. Comment résister ? Ils étaient Lui tous ensemble, chacun était Lui, leur volonté, sa volonté était primordiale. Conscience collective, en laquelle dominait la détermination inflexible du Père Conseiller. Puis la fusion fut complète.

Ils n’avaient maintenant qu’un seul but. Mais le temps pressait, il ne restait que quelques minutes pour l’atteindre. Il fallait faire disparaître toute implication de l’Église, dont aucune action passée ou présente ne pouvait entacher la lumineuse innocence. Et l’on ne pouvait courir le risque que ce qu’Alicia avait découvert se répande un jour dans la Galaxie.

Paul savait que leurs esprits seraient fouillés avant qu’ils ne quittent la planète. Il apparaîtrait qu’Alicia était un agent infiltré de l’Empire Canopéen. Il était impensable qu’on lui permette de révéler quoi que ce soit à l’Empire, mais son statut de Diplomate rendait impossible toute action directe contre elle. Elle devait donc disparaître, ainsi que tous ceux qui étaient au courant des faits, sans que soit engagée la responsabilité de l’Église.

Il y aurait un crime, il y aurait une enquête, minutieuse. Les conclusions de celles-ci devraient être incontestables. Et ce crime, seul l’élément étranger à l’Église pouvait l’assumer. Le Docteur Kandratowicz serait la clef. Le coupable et la victime. Frère Théobald, quelques jours plus tôt, avait noté dans son dictaphone qu’il ressentait une transformation de l’attitude du Docteur, qui lui semblait devenir secrète et renfermée. Une remarque qui se révèlerait ô combien prémonitoire lorsque l’enquête serait menée.

Le scénario serait le suivant. Surprise par Paul et le Frère Théobald alors qu’elle dissimulait dans ses bagages des objets volés, le Docteur Kandratowicz, prise de panique, ou de folie, les aurait tués. Puis, à l’issue d’une course poursuite avec les forces de sécurité, elle choisirait de mettre fin à ses jours. Simple et parfait.

Elle leva le lance-aiguilles. Le visage calme, détendu, de frère Théobald explosa en une gerbe de sang. Paul restait immobile. La décision prise, certes, était la seule logique, mais il ne pouvait s’empêcher de la trouver regrettable. Un mal, pour le plus grand bien de l’Église, mais un mal cependant. Puis Alicia tourna son arme vers lui. Le sang éclaboussa le mur, et le corps de Paul tomba lourdement sur le sol.


*


Il était là, gisant sur le dos. Son cerveau sensoriel était détruit, mais les vaisseaux sanguins au niveau du cou avaient pu cicatriser assez vite pour que le corps ne se vide pas de son sang. Les cerveaux cognitifs, logés dans le torse, n’étaient pas atteints. Et il avait réduit de soixante décibels les signaux de douleur qui lui parvenaient. Alicia avait-elle conscience de ce qu’elle faisait en visant la tête seule ? Il aimait à penser qu’à travers ce geste, elle avait voulu lui donner une chance. Ses poumons étaient en partie remplis de lymphe, mais la surface de sa peau parvenait encore à absorber une quantité d’oxygène minime, suffisante pour assurer sa survie, à condition de ne se livrer à aucun effort qui augmenterait ses besoins. Ses cœurs battaient lentement, avec régularité. Son foie contenait au moins deux kilos de lipides et de glucose, qu’il avait commencé à déverser dans la circulation sanguine pour apporter des nutriments aux organes vitaux. Il pourrait tenir entre trente-six et quarante-huit heures dans ces conditions. Plus tard, si besoin, il lui serait possible de provoquer la nécrose de certains de ses muscles moteurs, qui à leur tour céderaient trente à quarante pour cent de leur masse pour le nourrir. C’était le côté positif. Peut-être, durant ce laps de temps, quelqu’un le découvrirait, prendrait les bonnes initiatives.

Hormis quelques très faibles vibrations que lui transmettait le sol, il était complètement aveugle, sourd et muet. Tous ses organes des sens, situés dans la tête, avaient été détruits, vue, odorat, goût, ouïe, réception des ondes centimétriques, tout avait disparu. Mais il était délivré de la gestalt.

Quelque part dans son cerveau central, il comptait les millisecondes, inlassablement, avec la précision d’une horloge. Voici maintenant plus de dix-sept minutes qu’Alicia avait quitté la Résidence, que ses pas mal assurés s’étaient éloignés dans les couloirs, que leur écho s’était tu. Il priait pour qu’elle survive, mais il ne doutait pas qu’elle mette sa décision à exécution, sa décision, ou plutôt celle de l’entité en elle qui lui dictait son comportement.

Et surtout, il se questionnait, élaborait des théories. Et en fin de compte, tout lui semblait si simple, si logique, et si dramatique à la fois. L’objet, le brouillard, peu importait son nom, n’était qu’un nouveau-né. Un Autre, sans expérience. Semi-vivant, sans volonté propre, une ardoise neutre. Il avait attendu des années, des siècles, enfoui dans le cerveau du Père Laizier, figé par la terrifiante puissance mentale de ce dernier, accumulant les craintes, les phobies, les phantasmes, les obsessions incontrôlées du prêtre. Sous son emprise, cet Autre était devenu un pur archétype du Mal, et, durant tous ces siècles, à chaque communion, le Père Laizier avait contribué à la diffusion de ce Mal au sein de la Galaxie. Les Autres étaient peut-être venus jadis par curiosité pure, dans un esprit d’amour, d’échange. Ils avaient laissé leurs enfants en témoignage de leur volonté de paix et de fraternité. Et les hommes, certains hommes, emplis de peurs et de contradictions, des hommes tels le Père Laizier, les avaient transformés en armes de destruction de leur propre civilisation.

Cette révélation, cette vérité, lui, l’Hybride agonisant, le rebut de cette humanité qui courrait à sa perte, comment pouvait-il espérer, un jour, la transmettre ?