Cette nouvelle d’Olivier Caruso issue du Bifrost n° 70 vous est gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 30 septembre 2021. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

Olivier Caruso - Aleph zéro
Illustration © Olivier Jubo

 

« Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes. »

— Bhagavad-Gîtâ.

 

Prologue.

À hauteur de mes yeux, le trou du canon forme un cercle presque parfait. Un disque noir dans le métal.

Et je pense, un cercle parfait, impossible, ça n’existe pas. Pourtant, ça y ressemble.

Dans la vitre du train, j’aperçois mon reflet sur fond de nuit, mes yeux trop grands, globuleux. Mes antennes qui frétillent. Sur le dos de sa main, deux cicatrices rondes comme la lune, ombres claires sur la peau blanche.

Devant ma face rosâtre, ses doigts fins se crispent sur la crosse.

Ses lèvres peintes en noir s’agitent. J’entends ses mots comme s’ils venaient de très loin :

« Alors, tu avais prévu ça, Flic-Floc ? »

Elle appuie sur la détente. Et je pense, la balle ne peut pas décrire une droite parfaite. Une droite parfaite, impossible. Le plus court chemin entre deux points n’existe pas.

 

Kilomètre 3.

Le train fend l’air à pleine vitesse comme un navire. Les rails s’engouffrent sous la motrice. Tout autour, des dauphins de métal surgissent du ballast, sautent et s’amusent, replongent.

Pas exactement ce que j’avais prévu.

Sur le seuil du compartiment, Rebecca me fixe, sourire en coin et yeux vert pomme. Elle n’a pas changé depuis le lycée. Même peau blanche, mêmes lèvres fines maquillées de noir, même silhouette élastique.

Elle jette son sac sur la banquette et s’avance vers moi, les mains sur les hanches. Elle a toujours la coupe de cheveux de l’époque, côtés rasés et flamme rousse virevoltante au-dessus du crâne.

« Eh, Flic-Floc, si tu voulais qu’on parle du bon vieux temps, on aurait pu faire ça par téléphone, comme tout le monde. »

Sur son sac de toile, au feutre noir, d’une belle écriture ronde : La vie est un rêve, la mort un éveil.

 

Kilomètre 56.

« Rebecca. S’il existe une infinité d’univers, alors il y en a un dans lequel nos rêves d’adolescents survivent, n’est-ce pas ? »

Le cuir noir de son pantalon frotte et crisse sur le plastique de la banquette. Elle décroise les jambes et ses rangers frappent le sol avec un stomp.

« Tu veux dire, comme quand tu te branlais le slip en cours ?

– Non, non. Les mondes fantastiques, les elfes, les nains, les magiciens. Ce qu’on inventait et qui nous appartenait, tu sais.

– Non, je ne sais pas. Je n’ai jamais accroché à ce trip-là. Les fées à poil avec leurs petites ailes et leurs cheveux blonds, ça m’a toujours fait gerber.

– Toi, c’était plutôt Tank Girl, hein ?

– Tank Girl et Akira. Les univers post-apo. Un monde recouvert de la poussière des peuples atomisés. Plus rien à perdre, plus rien à gagner. Se battre pour survivre. Chevaucher sa moto sur la plaine, le flingue à la main. La classe. Au fait, t’as vu mon nouveau tatouage ? »

Rebecca ouvre son blouson. Elle ne porte rien en dessous. Je détourne les yeux.

La porte s’ouvre. Le contrôleur entre dans le compartiment. Sa tête de poisson rouge nous observe par-dessus le col de l’uniforme. Son regard plonge un instant dans le décolleté de Rebecca. Quand il ouvre la bouche, je m’attends à voir des bulles s’envoler :

« Tickets si’ouplait m’ssieur-dame. »

Des nageoires dépassent des manches de la veste. Un homme-poisson dans le train. Pas exactement ce que j’avais prévu.

 

Kilomètre 130.

Rebecca. S’il existe une infinité d’univers, alors tout ce que nous pouvons imaginer existe quelque part. Il n’y a plus de différence entre réalité et fiction, entre vrai et faux.

Il est impossible de dessiner un cercle parfait. Les impulsions électriques le long des nerfs, le grain microscopique du papier, le frottement infime du compas détournent le crayon de sa course. Et pourtant, le cercle existe, personne ne peut le nier. Réalité et fiction.

Même chose pour une droite. En réalité, le plus court chemin entre deux points n’existe pas.

Les yeux vert pomme de Rebecca me transpercent.

« Tu aimes bien les détours, hein ? L’équation dans le journal, à la page des petites annonces, je savais que c’était toi. »

Je souris. Je l’ai faite paraître toute une semaine, cette annonce. Une équation toute simple, mais il fallait le cerveau de Rebecca pour comprendre que c’était un horaire de train. Les services secrets du Président doivent encore s’en arracher les cheveux.

« Je l’ai signée "professeur Aleph. " Tu te souviens ? Notre vieux prof de physique qui parlait tout le temps des univers parallèles. Toi, tu griffonnais des croquis sur ton cahier pendant les cours. Une fois, j’ai regardé ce que tu dessinais et tu m’as dit : "C’est une machine pour passer dans les autres mondes, parce que putain dans celui-ci je me fais chier royal !"

Rebecca défait les lacets de ses rangers, puis relève la tête.

« Tu n’as pas changé depuis le lycée. Toujours le petit génie, hein ? »

En fait, comparé à Rebecca, j’étais plutôt un coureur de fond asthmatique. Elle venait en cours, le regard embrumé de chichon. Elle finissait les interros en un quart d’heure, sortait une BD écornée de son sac et la parcourait. Les profs faisaient semblant de ne rien remarquer. Moi, je la regardais en coin. Je rêvais que de minuscules bonhommes enflammés sortaient de sa crinière rousse. Je les voyais descendre, petites flammèches humanoïdes, s’asseoir à califourchon sur ses oreilles, se suspendre à la demi-douzaine d‘anneaux et tomber sur les épaules. Un à un, ils glissaient le long du décolleté, comme sur un toboggan, et s’engouffraient dans la raie des seins, sous ses vêtements. Quand la sonnerie retentissait, j’avais complètement oublié de finir mes problèmes de physique. Nous rendions nos interros, puis nous nous traînions jusqu’à une quelconque salle pour une nouvelle heure de cours. Puis une autre. Puis une autre.

Après le bac, tout le monde pensait qu’elle ferait médecine, ou Maths sup, ou Sciences-po. Au lieu de cela, elle a simplement disparu. Fugué, comme on dit. Le bac avec félicitations du jury, vingt sur vingt, meilleure candidate de l’Académie, et puis plus personne n‘avait entendu parler d’elle. Pas même ses parents.

Elle me transperce de ses jolis yeux verts.

« Alors, petit génie, ça fait combien de temps que t’as pas baisé ? »

Par réflexe, je caresse la cicatrice derrière mon oreille. Mon doigt suit la ligne piquetée du lobe au pavillon. Dans le miroir au-dessus du siège, la marque claire ressemble à l’affichage sur les paquets de nourriture : Partie à détacher selon les pointillés.

Un pistolet est tatoué sur la gorge de Rebecca. Il pend à la branche d’un arbre, comme un fruit mûr. Les circonvolutions des ramures s’étendent sur le torse et les épaules. Les racines s’enroulent autour des seins. Des corbeaux d’encre noire prennent leur envol. Sur une balançoire, une petite fille à tête de mort sourit de toutes ses dents.

 

Kilomètre 210.

« Alcool à brûler, une petite gorgée, Flic-Floc ? »

Elle lève la bouteille et en boit une rasade. Je m’attends à la voir cracher le feu, au lieu de cela elle me sourit. Le noir de ses lèvres brille à la lueur du soleil couchant. Lorsqu’elle avale le liquide, le canon du pistolet sur sa gorge bascule de gauche à droite, comme sous l’effet d’un coup de feu.

Elle me tend l’alcool. Deux marques de brûlure constellent le dos de sa main.

« Alors, pourquoi tu m’as fait venir ? C’est quoi ton histoire ? »

J’hésite un instant, la bouteille à la main. L’odeur âcre me soulève le cœur. La tête me tourne. Je lui rends le flacon.

« La dernière fois qu’on a fait l’amour avec ma femme, elle murmurait "Président, Président" sous son souffle. Je l’ai entendue.

– Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute si Bobonne mouille devant notre vénéré commandant ? Pas franchement mes affaires.

– Attends, Rebecca. Allongé sous elle, j’essayais de ne pas voir son visage, ses lèvres qui prononçaient ce mot, encore et encore. Je regardais le plafond de la chambre. Il est tout abîmé, tout craquelé. Parfois, la nuit, des morceaux de plâtre nous tombent dessus et nous réveillent. Au fil des années, un disque couleur béton s’est formé au-dessus du lit… »

Rebecca reprend une gorgée d’alcool à brûler. Je la regarde dans les yeux.

« Soudain, ton visage est apparu dans le cercle gris, comme dans une peinture. J’ai su que tu courais un grand danger. Tu étais dans un monde périlleux. Tu avais fait les mauvais choix.

– Tout ça pour me sortir que tu baises ta femme en pensant à moi. Si tu voulais me tirer, tu aurais pu me le dire tout de suite au lieu de passer par tous ces moyens détournés.

Rappelle-toi Rebecca, il n’y a pas de plus court chemin entre deux points. La droite n’existe pas.

En quelques secondes, le train traverse un pont. Un essaim de grands papillons violets se soulève au passage et vient s’écraser sur les vitres. Au loin, le ciel noir gronde au-dessus de la plaine.

 

Kilomètre 350.

Rebecca, les barrières sont tombées, les mondes infinis s’entrechoquent. Nous resterons ensemble. Je serai ton chevalier.

Ces six derniers mois, je tremblais tous les soirs en allumant la radio. J’avais peur que quelqu’un d’autre annonce la découverte du procédé Aleph. Bien souvent, les idées flottent dans l’air du temps, et il n’est pas rare que plusieurs inventeurs s’en emparent au même moment. Louis le Prince et Edison ont inventé le cinématographe presque simultanément, Charles Cros a imaginé le phonographe qu’Edison, encore lui, était en train de mettre au point, à six mille kilomètres de distance.

Le procédé Aleph.

Que se passera-t-il quand chaque État aura son procédé Aleph ? Chaque groupuscule ? Chaque maison ?

« Alors, tu as décidé d’être le premier, de couper l’herbe sous le pied de tous les autres.

– Je n’ai pas le choix. Qui sait ce que les autres en feront ? Et si les militaires s’en servaient pour fabriquer une arme ? Et si le Président et ses milices mettaient la main dessus ?

– Et tu seras un chevalier ?

– Oui, comme tu l’as désiré. Quinze ans que j’essaie de réaliser ton vœu, et maintenant, il est exaucé. Toutes ces nuits que j’ai passées au centre d’étude, l’argent que j’ai dépensé pour acheter de l’électronique sur internet, les pots-de-vin aux gardes pour qu’ils ferment les yeux, cela n’a pas été en vain. »

La pluie bat sur les vitres. Un immense dragon sort d’un nuage noir, survole quelques instants le train, puis remonte et se perd dans l’obscurité du ciel. Sur la plaine, un éclair fracasse un grand chêne. L’arbre s’abat, et, au moment où il touche le sol, chaque branche s’enflamme. Des serpents de feu s’éparpillent, milliers de langues ardentes brûlant la terre.

Rebecca et moi regardons le spectacle. J’attends qu’elle se tourne à nouveau vers moi.

« C’est toi qui l’as voulu. À l’époque. Tu te souviens ?

– Écoute, je ne crois pas t’avoir jamais adressé la parole, au lycée. Si, une fois. Quand je t’ai demandé si tu avais des trous dans les poches, vu que tu mettais tout le temps les mains dedans quand tu me regardais en cours. Tu n’as rien répondu. Après, avec mes copains, on t’appelait Flic-Floc, le bruit de la branlette dans ton slip. Chaque fois qu’un prof appelait ton prénom, il y avait toujours un de mes potes pour faire un bruit humide avec la bouche. Flic-Floc. Et comme tu continuais à me regarder bizarre pendant les cours, ils en ont parlé à mon petit copain. Tu te souviens de Fred, avec ses rastas et ses chiens ? »

Je ne peux pas m’empêcher de porter la main à mon oreille. La ligne pointillée.

« Tu te souviens de ce qu’il t’a mis ? Tu te souviens quand tu as traversé la cour à poil, les chiens aux trousses, et que tous les élèves amassés aux fenêtres te regardaient en rigolant. De là-haut, on ne voyait pas le sang. On ne voyait pas tes doigts posés sur le pavillon presque arraché. »

Dans le miroir, je remarque que mon oreille a légèrement poussé. Elle est fine et pointue. Je pourrais être en train de devenir un elfe, une créature gracile capable de vivre pour des siècles et des siècles. Pas tout à fait ce que j’avais prévu. Je vais me débrouiller avec. Disons que je serai un elfe-chevalier, pour faire plaisir à Rebecca.

 

Kilomètre 394.

Rebecca, tu ne te souviens pas ? Le professeur Aleph. Son paradoxe. Les univers parallèles sont réels et irréels à la fois. Ils n’existent pas et ils existent, incommensurables dans un système incommensurable.

Infinis. Nos deux êtres. Le train. La nuit à l’extérieur. Les mondes. Notre voyage qui ne se terminera jamais. Dans un ensemble infini, les sous-ensembles sont eux aussi infinis. La partie est égale au tout.

Les mondes parallèles ont une présence physique dans le multivers. Ils ne naissent pas d’une simple vue de l’esprit. Si vous dirigez suffisamment d’énergie pour arracher un morceau à notre réalité et à un univers voisin, alors les deux se reconstruiront ensemble. Les parties pour le tout. Infinis. Comme deux galaxies qui se rencontrent et fusionnent. Comme deux amoureux qui ne forment plus qu’un.

Le procédé Aleph.

« Mesdames et messieurs, en raison de la présence de lutins sur les rails, notre TGV Marseille-Paris a dû s’arrêter en pleine voie. Pour votre sécurité, merci de ne pas ouvrir les portes. La SNCF vous prie de l’excuser pour ce retard. »

« Rebecca, tu ne te souviens pas ? Le lycée avait loué une péniche pour fêter la fin du bac. Moi, j’étais venu tout seul. J’espérais te voir et te parler, mais tu as disparu juste après le discours du proviseur. J’ai passé la soirée à boire de la bière en écoutant le groupe de rock et en pensant à toi. Quand la piste est devenue suffisamment floue pour ne plus être menaçante, j’ai dansé un peu. Je me suis approché d’un groupe de filles, je me suis fait remballer. Je suis parti en exploration dans les couloirs de la péniche. Je te cherchais. J’ai croisé une fille de notre classe, une Lucille, ou Lucienne, tu sais, celle qui s’éclatait les boutons en cours. On s’est embrassé un moment. J’avais la nausée. J’ai dû aller vomir dans les toilettes. Quand je suis revenu, elle n’était plus là. »

Je fixe Rebecca. Elle n’a pas l’air de se rappeler. Cette fête, il y a si longtemps, c’est comme un rêve.

« Je t’ai retrouvée assise sur la passerelle de la péniche, les jambes pendantes au-dessus du fleuve, la tête appuyée sur le garde-corps. Je me suis accroupi et je t’ai dit :

"Rebecca, laisse-moi te ramener chez toi. Rebecca, tu as besoin de dormir. Rebecca, viens avec moi."

Tu t’es tournée vers moi, ton maquillage coulait, le mascara sur ton visage comme les racines d’un arbre. Le tatouage dans ton cou : un pistolet pointé vers le haut, vers le crâne.

Tu m’as dit :

"Flic-Floc, je crois que je suis foutue. Merde, j’ai pas voulu tout ça. C’est juste que je me faisais chier, au bahut, chez moi, avec mes vieux. Je voulais un peu plus que cette vie de con, écouter les profs bien sagement, rentrer à la maison, bonsoir maman, bonsoir papa, qu’est-ce qu’y a ce soir à la télé ? Passer le bac, prendre un boulot, chier trois marmots, vous avez bien travaillé à l’école aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’y a à la télé ce soir ?"

Tu as replongé ton regard dans la rivière. Tes jambes battaient dans l’air. Dans l’eau sombre, des carpes zigzaguaient entre les lumières de la ville.

"Tu es gentil toi. Je crois que c’est ce dont j’aurais besoin, un garçon gentil. Un chevalier qui soit prêt à combattre le dragon pour moi. Comme dans les contes."

Tu as passé la main dans tes cheveux en bataille. Tu avais des marques rouges le long de la veine du bras gauche, comme ces points que l’on prépare avant de tracer une droite dans un repère orthonormé.

“Rebecca !”

Fred t’appelait depuis la péniche. Il n’était même pas censé être là, il n’était pas élève au lycée. Il n’avait même pas le bac.

Tu t’es levée. Tu t’es appuyée un instant sur le garde-fou. Sur le dos de ta main, deux brûlures de cigarette encore purulentes, deux disques symétriques comme deux planètes jumelles séparées par le vide.

Tu es allée le rejoindre et moi je suis resté là. »

 

Kilomètre 452.

Rebecca, s’il existe une infinité d’univers, alors il en existe un où nous sommes ensemble, un monde où nous sommes immortels, où la magie existe. Un monde où les milices du Président ne fracassent pas les portes à l’aube. Où nous pouvons être libres.

À l’extérieur, la nuit commence à tomber. A l’orée d’une forêt, une troupe de lutins marche en file indienne, une feuille luminescente à la main. Rebecca les observe, fronce les sourcils un instant, puis se retourne.

« J’ai la dalle. Franchement, c’est sympa de me payer le billet pour Paris, mais tu aurais pu penser à amener un petit jambon-beurre. »

Je fais semblant de ne pas avoir entendu.

« C’est ironique, quand tu y penses. Je vais détruire le monde du Président, mais c’est un peu grâce à ses milices que nous sommes ici, dans ce compartiment. Je t’assure. Sans elles, je ne sais pas si j’aurais fait aboutir le projet Aleph avant qu’il ne soit trop tard pour moi. J’ai saisi que seul le procédé pouvait me sauver la vie. »

Je les ai rencontrées un soir d’été. Ce n’est jamais bon signe de croiser les milices, tu le sais.

Je rentrais chez moi après une journée au laboratoire de recherche. Je venais de descendre du bus. J’ai entendu les sirènes de police qui approchaient. J’ai caressé le boîtier de plomb dans ma poche, celui dans lequel j’avais caché la matière fissile. Une ombre immense est passée sur la rue. Je me suis arrêté en plein milieu du passage clouté. J’ai compris que j’étais en train de changer de monde.

J’ai levé les yeux et, dans le ciel clair, un dragon passait au-dessus des bâtiments. Dans ma poche, la boule d’énergie palpitait dans son écrin.

Rebecca, notre professeur avait raison. Tu avais raison. Avec le bloc de matière radioactive que j’ai dérobé au centre d’étude, avec une plaque Aleph pour diriger l’énergie, avec la vitesse du TGV, on peut ouvrir une faille dans notre réalité. Comme une lame aiguisée transperce la peau d’un animal.

J’étais encore au milieu de la rue à regarder le ciel quand le convoi présidentiel s’est approché. Des miliciens sont descendus de motos, m’ont empoigné et m’ont jeté sur le trottoir. Mon crâne a fait poc sur le bitume. À l’hôpital, un docteur au sourire franc m’a demandé de m’asseoir. Le trauma était mineur, mais les IRM ont révélé une tumeur en forme de homard dans mon cerveau. Incurable en l’état actuel de la médecine. Incurable dans l’ensemble des nombres réels positifs. Incurable dans ce monde. Je n’avais plus que quelques mois à vivre.

Rebecca, de Marseille à Paris, j’ouvre une brèche pour un autre monde. Dans ma valise, j’ai le résultat de mes recherches sur les supraconducteurs et les matériaux radioactifs. De quoi libérer suffisamment d’énergie pour entailler notre réalité. Par cette blessure, la magie pourra s’engouffrer dans notre monde. Nous serons sauvés tous les deux.

Rebecca, je te ramène à la maison, notre maison au fond d’une forêt magique. Imagine-toi marcher pieds nus dans les clairières, les fées qui s’envolent en une poussière d’or lorsque tu foules l’herbe. C’est mieux que ta moto sur la plaine, non ?

Viens avec moi, il est temps.

Ce n’est même pas vraiment douloureux lorsque la pince du homard sort par mon œil droit. Rebecca rigole. Ses cheveux sont turquoise maintenant.

Pas exactement ce que j’avais prévu.

« Un chevalier comme toi, tu peux pas me refuser un petit casse-dalle. Quand tu vas au wagon-restaurant n’oublie pas mon café aussi pendant que tu y es. Un expresso bien tassé. »

 

Kilomètre 578.

Je patauge dans le couloir, de l’eau jusqu’aux chevilles. Des poissons se faufilent entre mes jambes alors que je progresse, sandwiches, chips et cafés à la main. J’évite les hommes-crabes en costard qui marchent de côté.

Dans ma tête, le homard continue de creuser sa tanière. Je le sens qui fouille ma boîte crânienne.

Dehors, aux dernières lueurs du crépuscule, dans un paysage de collines qui défile à toute allure, une armée de magiciens bombarde de boules de feu un régiment d’hommes-poissons armés de kalachnikovs. À côté d’une église, un soldat vise un dragon de son lance-roquette. Une fusée part, atteint la créature qui s’écrase dans une gerbe de flammes.

Pas exactement ce que j’avais prévu. On dirait un monde post-apocalyptique. Buggies, bazookas et gros calibres. Plus rien à perdre, plus rien à gagner, ne reste qu’à se battre pour survivre. Rebecca !

Je lâche les provisions et je cours. Les crabes me regardent d’un sale œil quand je les éclabousse. À l’autre bout du couloir, une pieuvre géante se faufile. Au bout de chacun des tentacules, une arme différente, couteau, sabre, pistolet, fusil d’assaut.

Je fais coulisser la porte du compartiment. Rebecca est debout, dos à la vitre, ceintures de munitions en bandoulière et pistolet dans chaque main. Ma valise est éventrée, mes t-shirts et mes caleçons éparpillés sur le sol. Sur la banquette à côté d’elle, une plaque Aleph que je n’ai jamais vue, faite de bric et de broc. Elle est branchée sur les fils qui sortent de l’écrin de plomb, mon écrin de plomb.

« Tu croyais vraiment que j’avais besoin de toi ? Tu arrives trop tard, chevalier. J’ai appris à me débrouiller toute seule. Quand j’ai vu ton annonce pour le train, j’ai compris que nous étions tous les deux sur le même coup. Le procédé Aleph. Chacun de notre côté. Comme les idées qui flottent dans l’air.

– Rebecca, non !

– Bon d’accord, tu as trouvé une meilleure alim’ que moi, mais pour le reste, tu croyais vraiment me devancer ?

– Rebecca, non, ensemble, nous pouvons créer un monde magique !

– J’y compte bien Flic-Floc, j’y compte bien. Mais ce sera mon monde magique à moi. Tu n’es pas invité. »

Dans le reflet de la vitre, ma tête de homard me renvoie mon air dépité. Mes antennes frétillent. Rebecca lève un de ses pistolets, vise mes mandibules.

« Alors, tu avais prévu ça, Flic-Floc ? »

Pas du tout.

 

 

Nouvelle reproduite avec l'accord de l'auteur. Lisez Symposium, Inc. !