Cette nouvelle de Rich Larson issue du recueil La Fabrique des lendemains et traduite de l'anglais (Canada) par Pierre-Paul Durastanti, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 15 octobre au 15 novembre 2020. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

Rich Larson - Rentrer par tes propres moyens
Illustration © Jason Jarrach

 

Le mausolée, tout de plexiglas et de pierre de synthèse, était éclairé par les guides de lumière bleus au sol orientant les visiteurs vers leurs unités personnelles. Elliot était libre de ses mouvements pendant que sa mère et son grand-père discutaient.

Plus jeune, il poursuivait l’autonettoyeur, patinant sur son sillage humide jusqu’à ce que quelqu’un le fusille du regard. À douze ans, le sol noir et lisse le tentait presque autant, mais il se contenta de s’asseoir près de l’alcôve avec son sac de natation, et d’espionner la conversation.

« Tu ne peux pas t’offrir une année de plus en numérique, disait sa mère. Tu perds déjà des souvenirs. Si tu restes ici, on aura pris l’assurance clonage pour rien.

– Ça vaudrait peut-être mieux. » Son grand-père s’exprimait d’une voix brouillée, distordue.

Elliot jeta un œil derrière l’angle du mur : l’hologramme bleu du visage vacillait, plus flou que d’habitude.

« Et l’autre choix ? riposta-t-elle. Ce dont on a parlé ?

– Un des souvenirs que j’ai perdus, sans doute.

– Arrête, papa. Elliot est enregistré à plein. »

Ça lui rappela qu’il avait chargé une BD à lire. Il passa son doigt le long du plastique inerte à la base de son crâne, trouva le slot où la nouvelle puce attendait, avec, dessous, le cours d’arithmétique qu’il avait négligé d’ouvrir. Il feuilleta les pages en pensée, tout en continuant d’écouter.

« Et il est assez jeune, poursuivait sa mère. Il lui reste de la plasticité cérébrale pour un an, peut-être.

– Pourquoi tu ne lui poses pas la question ? » Le visage projeté de son grand-père haussa les sourcils. « Il n’en perd pas une miette, je parie. »

Elle passa la tête à l’angle et Elliot riboula des yeux pour donner l’impression que les images défilantes l’absorbaient, mais il se savait pris sur le fait. Lissant sa chevelure brune, elle cilla, le regard las.

« Elliot, qu’est-ce que tu en penses ? Viens, chéri. »

Il se leva et passa dans l’alcôve, dégingandé maintenant qu’il grandissait enfin. Par habitude, il agita la main, même si son grand-père ne le voyait pas.

Le spectre bleu n’était qu’une projection, élaborée à partir de vieilles archives de surveillance vidéo et de caméras de poursuite, fournissant une image avec laquelle les visiteurs interagissaient. Son grand-père, en fait, se trouvait dans le réseau neural qu’accueillait le socle en marbre terne juste devant eux.

« Elliot, tu sais ce qu’est un porteur, hein ? demanda-t-il.

– Ouais. Oui. » Il se tâta la nuque à nouveau. « Mon pote Daan a une IA tutrice.

– Ton grand-père n’est pas une IA, contra sa mère.

– Il le sait, dit le vieil homme. Qu’est-ce que tu en penses, Elliot ? Tu laisserais ton papi se balader dans ta tête ? À toi de voir. Le choix t’appartient.

– Juste pour l’été. » Sa mère se pinça l’arête du nez. Elle avait les ongles ébréchés. « Pendant que le clone pousse. Ce serait beaucoup mieux que de rester dans ce mausolée. »

Il se remémora le jour où Daan était venu en classe avec les puces IA brillantes dans ses slots : tout le monde en était resté baba. Ça, ce n’était pas tout à fait pareil, mais…

« D’accord, dit-il. Tu te débrouilles encore en algèbre ? »

Si les oreilles de sa mère rougirent, le vieux rigola – un gazouillis synthétisé presque assourdissant pour le mausolée plongé dans le silence.

Avant de partir, on chargea son grand-père dans une puce blanche comme l’os qu’on scella sous plastique avant de la placer dans un sachet. Elliot le serra contre lui tout au long du trajet de retour en voiture.

 

« Ça risque de pincer », dit le technicien en lui retaillant les cheveux autour des slots.

Elliot hocha la tête du mieux qu’il le pouvait avec son menton enfoui dans un oreiller. À plat ventre sur le divan, il regardait la pluie strier la fenêtre latérale. Le technicien avait débarqué muni de gants à l’odeur d’antiseptique et d’une boîte à outils noire parce que son grand-père n’était pas une IA et que la mère d’Elliot, les doigts tremblants, ne voulait prendre aucun risque.

Toutes les cinq minutes, elle revenait dans le salon, les mains rouges comme des homards et enduites de savon. Les premières fois, elle avait des excuses, mais, à présent, elle se contentait de se mordre les lèvres et de le fixer du regard. Sans se rendre compte qu’il la voyait dans la vitre.

« Je l’installe », déclara le technicien. La puce descendit, tenue par un forceps argenté. Elliot sentit un frottement puis une insertion au bas de son crâne avant d’entendre le déclic appuyé de la mise en place. Il allait demander si c’était fini, quand…

Un électrochoc.

Ses nerfs crachèrent des étincelles, arquèrent son dos tel un chat, fendirent son crâne d’une explosion atomique. Il se mit à convulser. Au loin, il hurlait. Puis sa mère surgit pour le plaquer sur le sofa en agonisant d’insultes le technicien.

« C’est normal, répétait l’autre. C’est normal. Il va bien. Posez-lui la question. Il va bien. Pas vrai, Elliot ? » Il pliait ses gants, essuyait la sueur à son front.

Du mouvement sous son crâne. Je suis là. Calme-toi.

« Tu vas bien ? » Les ongles maternels lui criblaient la main de croissants de lune. « Dis quelque chose, s’il te plaît ?

– Ça va. » Il sentit de nouveau ce mouvement intérieur. « Grand-père aussi va bien. »

Sa mère exhala, sans toutefois lui lâcher la main.

 

Rien à voir avec une IA tutrice. Jamais d’extinction ni de veille. Son grand-père était toujours là, en fond, quand Elliot se réveillait entre ses draps grésillant d’électricité statique, quand il coupait les saucisses du petit-déjeuner que sa mère avait brûlées, quand il rejoignait à pied la piscine publique tôt chaque matin.

Ne recevant plus d’argent de poche, il s’était offert son passe en plaçant des bannières pendant des mois pour la pucerie locale et en intégrant dans ses slots des pubs qu’il diffusait dans le métro ou la rue. Chaque fois que le laser lui rayait la nuque et enregistrait sa présence dans le bassin, il éprouvait un accès de fierté.

Il préférait le matin, où il croisait peu d’autres nageurs, en général des types entre deux âges qui barattaient de l’écume avec application dans leur couloir. À l’écart, le surveillant de baignade dansait sur l’eau telle une méduse en plastique, contrôlant le niveau de chlore.

Sa mère lui avait donné une gélatine (« Couvre-moi ton évent », avait-elle dit avec un sourire crispé en sortant de la maison) qu’il étala sur ses slots et laissa sécher avant de se mettre à l’eau. La puce lui chatouillait la nuque, mais son grand-père garda le silence, lové au fond de sa tête pendant qu’il faisait ses longueurs.

 

Ses camarades de classe se montrèrent impressionnés – le premier jour. Dès la fin de la semaine, il surprit des petits rires et se douta qu’il lui arriverait une tuile pendant la gym ou la récré.

Ce jeudi-là, sombre et venteux, la surveillante suivait le match de foot de loin, le menton engoncé dans son anorak. Leur ballon, un vieux Soccket, rebondissait mal et cliquetait quand on tapait dedans – voilà pourquoi Elliot venait de louper une nouvelle occasion en or.

« T’es vieux, papi », dit Stephen Fletcher, petit, violent, les cheveux rasés autour des slots.

« Répète ça ?

– Avec ta puce de vieux, t’es lent. » Un sourire de loup. « Leeent et raide.

– Mais plus rapide que toi. » Il ne l’était que dans l’eau, et il le savait.

« Z’êtes trop fauchés pour lui cultiver un clone. » Stephen fit rebondir le ballon sur le béton, puis le coinça contre sa hanche. « Voilà pourquoi t’as sa puce. »

Tout le monde le regardait ; le gardien adverse s’éloignait de ses poteaux orange pour voir ce qui se passait. Elliot jeta un regard à la ronde et trouva Daan, mais Daan souriait, lui aussi.

Du calme, Elliot. Tout baigne. Ils rigolent.

Il sursauta. Son grand-père n’avait pas décroché un mot de la semaine.

« Ils le fourreront peut-être dans un babouin », suggéra quelqu’un. Un autre produisit une imitation passable d’un cri de singe. Elliot serra les dents.

Tout baigne.

« Si ta mère compte gagner le fric pour un clone, elle va devoir faire le trottoir. » Stephen joua des hanches. Sourit. « Tu crois pas ? »

Le babouin se tut. La tension montait. Il serra les poings.

Les pouces à l’extérieur, Elliot.

Son grand-père et lui, ils entrèrent en action.

 

Sur le chemin du retour, alors que le ciel se contusionnait, comme sa figure, Elliot posa la question qui le préoccupait à propos de sa grand-mère. La pluie mouchetait le trottoir ; il bascula la tête en arrière pour laver le sang coagulé sous son nez. Son grand-père prit son temps.

Elle a refusé le stockage. Et un nouveau corps. Elle a dit qu’elle avait fait son temps, point final.

« Pourquoi tu es resté, toi ? » Son grand-père ne répondit rien. Elliot comprit que mieux valait ne pas insister.

Des taxis jaunes passaient, la pluie traçant des ruisselets sinueux sur leurs pare-brise. Il se demanda à quelle heure sa mère rentrerait.

 

L’école enfin fermée pour les vacances d’été, il put passer toutes ses journées à la piscine. Le soleil brillait souvent, si bien qu’on désopacifiait le plafond en verre intelligent qui éclaboussait de lumière le carrelage tout l’après-midi ; l’eau scintillait en tons de bleu et de vert. La fréquentation s’accrut. Certains de ses camarades de classe s’aspergeaient et se jetaient des ballons en mousse dans le petit bassin. Il s’en tenait à ses longueurs, pour améliorer sa brasse coulée.

Tu pourrais tenir ta glisse plus longtemps, dit son grand-père alors que, sur un dernier effort, Elliot touchait la paroi dans une gerbe d’éclaboussures.

« Quoi ? » haleta-t-il, s’accoudant sur le rebord.

Recommence. Je te montre.

Il ajusta le pince-nez de ses lunettes, inhala des vapeurs de chlore. Il y avait trop de nageurs qui faisaient des vagues et l’eau était aussi chaude que dans une baignoire. Il repartit à contrecœur dans son couloir pour quelques longueurs. Des crampes le saisirent aussitôt.

Pardon. Tiens, détends-toi un peu.

Ses membres se mirent à bouger indépendamment de sa volonté. Il appuya les gestes et sentit en retour cent réglages fins – la courbe de ses épaules, l’attaque de ses mains. Il se faisait l’impression de devenir lui-même un liquide. Sous la surface, sa bouche forma un sourire écumeux et, soudain, il se retrouva plus fluide qu’il ne l’avait jamais été, sans plus aucune gaucherie dans ses articulations. Il devenait vitesse.

À l’autre bout, l’un des habitués matinaux buvait de l’eau à même son bonnet de natation. « Tu as compris le truc, dit-il. Tu devrais faire un essai pour le club, mon garçon. »

Elliot hocha la tête, sourit, sortit de l’eau en tremblant.

Par la suite, son grand-père nagea avec lui ; l’été, raconta-t-il, il fourrait ses fringues dans un sac-poubelle, puis sautait dans la baie du haut de la falaise, une main sur les couilles, l’autre sur le nez, et ses potes et lui faisaient la course d’une bouée à l’autre en pariant tout leur argent de poche.

 

Il y avait le temps pour ces histoires. En général, Elliot regagnait un appartement vide où il s’affalait sur le divan et dévorait ses comics, sa chevelure mouillant le coussin. Son grand-père regrettait le retour à la 2D, mais il appréciait qu’on puisse modifier l’intrigue au gré de sa lecture. Elliot estimait parfois que le méchant devait l’emporter.

Quand il avait faim, il cherchait des recettes en ligne et finissait toujours par se faire cuire des pâtes accompagnées de soupe de champignons en conserve. Son grand-père, qui ne valait rien dans ce domaine, lui apprit toutefois à faire le café. Sa mère, quand elle rentra en traînant les pieds pour découvrir le pot qui gargouillait sur le comptoir, se montra vaguement soupçonneuse.

« Il est bon, reconnut-elle en faisant tourner l’échantillon dans sa tasse. Mais ça me suffit, là. Il faut que je dorme. Un désavantage de plus face à ces fichus autotaxis, hein ? » Elle grimaça, vida son fond de café dans l’évier en inox, puis disparut dans sa chambre.

Elle bossait plus dur que jamais et rentrait tard presque tous les jours. Certains soirs, ils jouaient aux cartes, tous les trois, Elliot et son grand-père formant une équipe, mais le plus souvent elle s’endormait en pleine partie.

 

Elle travaille trop. Elle passe trop peu de temps avec toi. Son grand-père dit ça une nuit, alors qu’Elliot glissait dans le sommeil. Les constellations au plafond se décollaient, et ne luisaient qu’à la lueur des phares qui passaient dehors.

Ils ne recevaient plus aucune facture papier, mais il savait quand elles arrivaient à la crispation des lèvres de sa mère tandis qu’elle consultait son téléphone.

« Bien obligé, répondit-il. Elle économise. »

Ça t’arrive de te sentir fatigué, Elliot ?

« Oui, là tout de suite. »

Pas comme ça, non. Bref. Peu importe. Dors bien.

« Toi aussi », marmonna-t-il. Bras et jambes étirés, il dormit telle une étoile de mer, s’imaginant dans l’eau, à la dérive.

 

Un jour, Elliot revint de la piscine pour trouver l’appart déverrouillé qui sentait le citron. Sa mère le serra dans ses bras et lui demanda ses chronos. Il pourrait peut-être inviter certains de ses amis à l’accompagner, de temps en temps ? Pour la première fois depuis un bail, elle avait les ongles vernis avec soin.

Pendant qu’ils mangeaient des plats à emporter graisseux, elle extirpa les bouts de gélatine qu’il avait dans les cheveux avant de lui déclarer qu’ils allaient à la FabChair.

« Je croyais qu’on devait cultiver un sur-mesure, dit-il en froissant les emballages. Pour que ça lui ressemble.

– Bah, ça n’empêche pas de s’informer sur les options disponibles. » Un sourire hésitant. « Pas vrai ? »

Elliot s’avisa qu’elle posait la question à son grand-père, mais celui-ci ne répondit rien. Posant son blouson sur ses épaules, il suivit sa mère jusqu’à la voiture. Quand il était petit, il adorait sa peinture jaune. Désormais, il la trouvait nulle – trop vive, trop banale. Il prit place sur le fauteuil du passager, et ils démarrèrent. Les sièges sentaient les joints à la marijuana.

La FabChair se situait en proche banlieue près d’un grand entrepôt et d’un hôpital, un bâtiment trapu, gris fer, comme un coffre-fort tombé du ciel. Le portier IA les scanna pour les admettre, puis les dirigea, par un couloir au revêtement vert pelé, vers les salles des clones. Ça sentait l’antiseptique.

Les clones, alignés dans des coques en plastique craquelé, baignaient dans une vapeur jaunâtre. Il y avait là une autre famille venue pour un upload, et sous les yeux d’Elliot et de sa mère, l’une des capsules s’ouvrit en sifflant. Des évents aspirèrent le brouillard. Le clone avait de longues jambes, de fines épaules et une peau d’un blanc spectral qui n’avait jamais vu le soleil, mais, après un long silence, la petite fille dit : « Papa, papa, on t’a fait ton lit », puis elle le prit dans ses bras. La femme restait immobile, un bouquet de ballons rouges oscillant à son bras.

Si jeune. Il le mérite.

« Tu le mérites aussi », dit-il, oubliant la présence de sa mère.

Ce clone a tant d’années devant lui. Seigneur ! Tellement d’années…

La famille s’en allait. Le père marchait avec raideur sur ses jambes toutes neuves et la mère tenait sa main comme s’il s’agissait d’un corps étranger, mais leur fille sautillait gaiement devant eux, tenant les ballons d’un rouge artériel. Elliot et sa mère longèrent la rangée de clones.

Ces derniers comportaient deux modèles, mâle ou femelle de base, avec une musculature standard et des traits post-raciaux. Ils ne ressemblaient en rien à son grand-père. Elliot voyait que sa mère calculait de tête ; passé chaque clone, elle se mordillait plus fort la lèvre inférieure.

Quand ils rentrèrent chez eux, elle s’enferma dans la salle de bains et démarra le ventilateur, mais il l’entendit qui pleurait sans pouvoir s’arrêter.

« On a assez, dit-elle en ressortant les yeux rouges. Juste assez. On va y arriver. »

Elliot hocha la tête. Son grand-père garda le silence.

 

Je suis resté parce que j’avais peur.

Elliot prenait sa douche au vestiaire, le visage levé vers la pomme, laissant le jet lui tatouer le front. « De la mort ? » Il fit rouler une gorgée d’eau dans sa bouche.

J’imagine. Oui, ce doit être ça. Elle me prend sans doute pour un fichu trouillard si elle m’attend là-haut.

« Elle doit te manquer. » Elliot passa l’ongle de son gros orteil le long de la crevasse entre deux carreaux.

Vachement. Je me suis raconté que je restais pour aider ta mère. Vu que ton père a filé si tôt.

« Oh. »

Mais elle n’a plus besoin de moi. Elle sait se débrouiller. Et elle ne peut carrément pas s’offrir ce clone, même si elle se contente de l’un de ces empotés de la fabrique.

Elliot ferma le robinet. Des gouttes tombèrent de sa figure sur sa clavicule, ruisselèrent de ses aisselles vers ses coudes. « Comment ça ? »

Je refuse de la laisser vous endetter tous les deux alors que je devrais plutôt sauter le pas. Je suis fatigué, Elliot. Je restais par peur, mais, là, j’en ai marre d’avoir peur. Tu me suis ?

D’autres corps s’écartaient. Elliot se retrouva seul dans le vestiaire, les doigts bleuis.

Tu as bien nagé aujourd’hui. Ça te dirait, un aller-retour demain ?

« Ici ? » demanda-t-il dans un murmure.

Non, pas ici.

 

Aux premières heures de la matinée, alors qu’il faisait encore noir dehors, Elliot dénicha un stylo, un bloc-notes, puis ferma les yeux. Il n’avait jamais appris à écrire sans clavier, mais son grand-père bougea sa main à sa place, apposant des courbes et des traits tout en élégance sur le papier. Il remplit ainsi quatre pages, qu’Elliot glissa ensuite sous la porte de sa mère.

Sa tenue de natation était encore humide de la veille, mais il la revêtit. Par-dessus son maillot collant, il passa un pantalon. Il sortit de l’appart et descendit la rue, le sac sous le bras, dans la lueur vaporeuse des réverbères, croisant en chemin un autonettoyeur qui collectait les ordures.

La baie était fermée par une clôture qui n’existait pas du temps de son grand-père, mais il avait grimpé assez de grillages en quête de ballons de foot égarés pour l’escalader sûrement mais lentement. Il contempla avec appréhension les rochers glissants, l’eau sale, les déchets de plastique qui y flottaient, puis il se déshabilla et plongea.

Son grand-père le propulsa avec des mouvements de bras réguliers, manifestant la puissance qu’Elliot associait aux phoques, aux dauphins. Ils étaient seuls dans l’eau, à rompre le silence. Ses mains sculptaient la surface glaciale. La gifle de son corps, le tiraillement de son souffle, l’eau dans ses oreilles, tout ça lui paraissait assourdissant dans l’obscurité.

Quand ils se retrouvèrent à faire du sur-place au milieu de la baie, observant les feux d’obstacle rouges des immeubles, son grand-père déclara qu’il était temps.

Tu sauras rentrer par tes propres moyens, je suppose.

« Ouais. Oui, je pense. »

Extrais-moi, alors.

Les doigts glacés et glissants d’Elliot trouvèrent à tâtons la masse de gélatine sur sa nuque. Il l’ôta par morceaux, par filaments, puis tout vint d’un coup.

Il ouvrit les slots et localisa la puce de son grand-père. Il hésita, l’espace de deux battements de cœur, puis il l’extirpa telle une dent et la projeta dans la baie. Une étincelle jaillit. S’éteignit.

Au retour, il nagea lentement, tenant au-dessus de l’eau sa tête qui lui semblait vide. Il s’épongea avec sa serviette, avant de sécher l’étrange cavité qui le picotait à la base de son crâne. Ses yeux le piquaient. Ils rougissaient toujours lorsqu’il nageait sans ses lunettes de natation.

 

Quand il arriva chez lui, sa mère l’attendait sur le trottoir, les pages étalées autour de ses pieds nus.

« Je n’avais pas vu son écriture depuis longtemps », dit-elle en relevant la mèche brune qui lui voilait un œil.

Elliot s’assit à même le béton et elle lui passa un bras sur les épaules. Ils restèrent blottis l’un contre l’autre à regarder l’aube strier le ciel de filaments écarlates.

 

Nouvelle reproduite avec l'accord de l'auteur.