Lazarus, Original New York Cast, David Bowie et Enda Walsh (Columbia, 2016). 20 chansons, 70 minutes.

Look up here, I'm in heaven

Quel regard rétrospectif porter sur sa propre œuvre ? Ici, musicale. On peut imaginer que c’est une pensée qui a pu traverser l’esprit de David Bowie à plus d’une reprise, dont la discographie comprend autant de best-ofs que d’albums studios – une discographie exemplaire qui a traversé les styles (folk hippie, glam rock, rock, soul, proto new wave, rock, jungle…), s’est montrée novatrice dans un premier temps, moins dans un second. La question admet une variété de réponses. La plus évidente est celle du best-of, qui souvent possède une approche historique (souvent axée sur les titres les plus populaires), possiblement anti-chronologique (c’est le cas de Nothing Has Changed en 2014, qui, de « Sue (Or In A Season of Crime) » à « Liza Jane » va à rebrousse-temps), parfois centrée sur les curiosités et les titres rares (tel le coffret Sound + Vision), parfois d’après la volonté de l’artiste (iSelect, où Bowie compile ses chansons favorites). Une autre approche est celle du live, qui permet d’unifier les chansons provenant de différentes époques sous une même instrumentation – même si le live sert souvent à défendre un nouvel album.

Et puis il y a la possibilité d’essayer de former un récit avec les chansons en question. Certes, une chanson raconte une histoire, formellement ou non, et un album raconte aussi une histoire, de la manière la plus évidente (un album-concept, comme Ziggy Stardust ou Diamond Dogs) ou moins évidente (tous les autres). Avec Lazarus, David Bowie s’est essayé à raconter une histoire à partir de chansons éparpillées sur près de quarante-cinq ans de carrière… et cela, sous nulle autre forme que celle d’une comédie musicale.

Bowie s’était déjà essayé à la comédie musicale dès les années 70, avec Diamond Dogs (1974), album issu de sa tentative avortée de faire un musical de 1984 de George Orwell. Par la suite, l’artiste l’avait reconnu : écrire un musical de bout en bout n’était pas son truc et, en un sens, l’échec de 1984, the musical n’est pas un regret. Lors de la tournée Diamond Dogs, le chanteur s’agacera de plus en plus de l’imposant matériel scénique, qu’il finira par délaisser. Musicalement, il glissera peu à peu dans son spectacle les chansons de son album suivant,Young Americans (1975) – adieu le rock à guitares deDiamond Dogs, bienvenue à la « blue eyed soul ». À Young Americans succèdent deux choses d’importance pour Bowie : le tournage de L’Homme qui venait d’ailleurs de Nicolas Roeg, d’après le roman L’Homme tombé du ciel de Walter S. Tevis, et la sortie en 1976 de l’album Station to Sation (illustré, tout comme le disque suivant, Low [1977], par une photo de tournage).

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Dans son ouvrage Rebel Rebel: All the Songs of David Bowie from '64 to '76, le blogueur Chris O’Leary considère que l’album Station to Station de 1976 constitue le sommet artistique de David Bowie, un sommet qu’il n’atteindra jamais plus. Pile quarante ans plus tard, ★ en représentait une contrepartie funèbre, fonctionnant sur la même structure (une chanson-titre complètement barrée, et cinq autres titres très solides, aux ambiances variées) et atteignant les mêmes sommets (ou pas loin). Quel dommage que ★ soit aussi devenu le point final de la discographie bowiesque.

Quant à L’Homme qui venait d’ailleurs, il s’agit sûrement du film ayant offert à Bowie son rôle le plus signifiant. Pas qu’il soit mauvais en vampire dans Les Prédateurs, en Nikola Tesla dans Le Prestige (ou en arbitre du bon goût dans Zoolander) (pas de commentaire sur Labyrinth)… mais le film de Nicolas Roeg impose la présence alien de celui qui fut l’extaterrestre Ziggy Stardust. Imparfait (à mes yeux du moins), le film tient grâce à la présence éthérée et légèrement décalée de Bowie.

Revenons aux années 2010.

By the time I got to New York
I was living like a king

Dans la foulée de son précédent album, The Next Day (alias l’album du Come-Back Le Plus Inespéré Qui Soit de 2013), Bowie caresse l’idée d’une comédie musicale : une suite à L’Homme tombé du ciel. Projet curieux s’il en est, et même plutôt casse-gueule, mais si Walter Tevis est décédé en 1984, Bowie semble bien l’une des rares personnes habilitées à pouvoir y apporter une suite.

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Le chanteur travaille avec Henry Hey pour la direction musicale de ce projet de musical. La contrainte : peu ou pas de matériel inédit. Alternant entre tubes inoxydables et titres plus confidentiels, les dix-huit chansons proviennent de différents moments de la carrière artistique de Bowie, de The Man Who Sold the World (1970) jusqu’à ★ (2016), album encore inédit. Trois chansons sont quand même écrites spécialement pour l’occasion, et atterriront sur l’EP No Plan en 2017. À cela, il faut y rajouter « Hello Mary-Lou » en introduction, standard pop que l’on entend dans L ’Homme qui venait d’ailleurs. Quant au script, il est co-signé par le chanteur et le dramaturge irlandais Enda Walsh. Au cours de l’année 2015, alors que le musical prend forme, Bowie commence les sessions d’enregistrement de ★. La productrice Zelda Perkins évoque la production du musical par ici.

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La première de Lazarus a lieu le 7 novembre 2015 au New York Theatre Workshop, en off-Broadway (c’est-à-dire dans des salles new-yorkaises de moins de 500 places) ; David Bowie est présent dans l’assistance ; il s’agit d’ailleurs de sa dernière apparition publique. ★ sort le 8 janvier 2016 et le chanteur a le mauvais goût de décéder deux jours plus tard. À ce moment-là, difficile d'interpréter autrement que annonciateur le funèbre clip de la chanson « Lazarus », tout juste paru — une épitaphe que pas grand-monde n'a voulu voir comme tel.

Look up here, man, I'm in danger
I've got nothing left to lose

Et donc, après cette longue introduction, de quoi Lazarus parle ? Le triste rédacteur de ces lignes n’ayant pas le bonheur d’assister à une représentation du musical, les paragraphes suivants relèvent d’une certaine forme de conjecture, basée sur l’écoute des chansons et la lecture de comptes-rendu affirmant, pour la plupart, que l'intrigue était moyennement compréhensible. Lorsque L’Homme qui venait d’ailleurs se termine, Thomas Jerôme Newton carbure au gin quelque part aux USA et, selon toute vraisemblance, sa famille sur Anthéa est morte de soif. Ambiance…

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Newton (Michael C. Hall) se réveille dans une chambre d’hôtel au confort spartiate – un lit, un frigo rempli de bouteilles de gin, une platine vinyle. Mary-Lou a depuis longtemps disparu mais Newton n’arrive pas à passer outre son absente, et son assistante Elly (Cristin Milioti) tente en vain de la remplacer, de devenir Mary-Lou même. Afin de compliquer les choses, Newton a des visions d’une jeune femme angélique (Sophia Anne Caruso), qui promet à l’extraterrestre de le ramener vers sa planète natale. Oh, et puis il y a Valentine (Michael Esper), le vilain de l’histoire qui, d’après le compte-rendu de Rollling Stones, « amène le récit vers une conclusion inattendue ».

Côté mise en scène, les photos laissent entrevoir quelque chose mais pas dénué d’effets : la musique est (pour l’essentiel) jouée live, les musiciens se trouvant en fond de scène, derrière une fenêtre. Une caméra au plafond permet de projeter des vues aériennes de la scène sur un paroi-écran, avec des jeux d’éclairage.

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Du côté des chansons, il se dégage également une cohérence narrative, qui se base peut-être moins sur le contenu précis des paroles que ce que les titres convoient. L’élégiaque « Lazarus » introduit le protagoniste — c'est là une superbe chanson, quoique passablement déprimante, sur la mortalité. « It’s No Game (Pt. 1) », titre énervé s’il en est, et l’atmosphérique « This Is Not America » brossent un état des lieux pas très reluisant. Le personnage de la fille angélique se lamente : « No Plan ». Des « Changes » s’imposent pour Elly tandis que Newton s’interroge : « Where Are We Now? » (alias la chanson ayant annoncé le Come-Back Le Plus Inespéré Qui Soit de 2013). Les titres interprétés par Michael Esper posent son personnage :« Love Is Lost », « Dirty Boys », et « Valentine’s Day » où s’affirme sa nature de dangereux psychopathe (pour « Valentine’s Day », oui, les paroles sont révélatrices). Pas sûr que les choses se déroulent au mieux pour Elly : « Always Crashing In The Same Car ». La fille angélique et Newton concluent Lazarus en duo avec « "Heroes" ».

À New York ou à Londres, les critiques se sont montrées mitigées. Le Hollywood Reporter loue la performance de Michael C. Hall et conclut par ces mots : « Whether or not the outre folly of Lazarus pays off is wide open to debate, but this may well be the nearest thing to a Bowie musical that any of us could have hoped for. At the very least, it's unlike anything else out there and it's certainly not banal. » Le New York Times, de façon similaire, encense Hall et les chansons mais regrette que les séquences parlées soient planplan.

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Dans le Guardian, Michael Billington écrit : « The ingredients are all there, but do they add up to a memorable show? Yes and no. » ; Paul Taylor de l'Independent est plus enthousiaste : « The piece lasts, without interval, for one hour and fifty minutes. I sat rapt throughout. »

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Je ne suis jamais grand-fan des reprises, encore moins des tribute albums, mais on tient ici un cas des plus particuliers… et le disque Lazarus permet de constater que le casting s’acquitte remarquablement bien de la tâche. Le chant s’avère plus que correct, en particulier pour Michael C. Hall à qui échoit la partition dévolue autrefois à Bowie… et qui s’en sort sans déshonneur ; si l’instrumentation reste dans l’ensemble fidèle aux morceaux originaux, elle se permet quelques intéressantes déviations.

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Si la tragique figure d’Icare domine le roman de Tevis et le film de Roeg, on change de domaine religieux/mythologique avec ce musical. C’est donc l’homme revenu des morts qui donne tout son sens à cette suite, et je ne peux qu’imaginer qu’il est question de résurrection, métaphorique ou non, dans l'intrigue de Lazarus. Un peu d’ironie de la part de Bowie ? Une manière de s'assurer une forme d'immortalité ? On remarquera que la pochette du disque altère le remplissage des lettres composant Lazarus : un nom que l’on peut lire comme Lazarus. Attention, conclusion cheesy en approche : d’une certaine manière, Lazarus, c’est autant lui que nous.

Ain't that just like me?

Introuvable : d’ici que le musical passe en France, il faut se contenter du CD
Inécoutable : nope
Inoubliable : forcément