Jagannath, Karin Tidbeck, recueil traduit du suédois par l’autrice. Cheeky Frawg Books (2012), 142 pp.

Depuis le succès de Millénium de Stieg Larsson, la littérature suédoise s’est surtout fait connaître pour ses polars mais ce serait un tort de s’arrêter là. Avec Les Furies de Borås, Anders Fager a sombrement brillamment prouvé que la mythologie lovecraftienne pouvait s’implanter avec succès dans le terreau scandinave. Et Karin Tidbeck a fait une incursion dans la science-fiction des plus personnelles avec Amatka… Si ce premier roman (et unique de son autrice jusqu’à présent) n’est paru qu’en 2018 en France, sa parution en Suède remonte à 2012, alors que Tidbeck publiait depuis déjà dix ans. 2012, c’est aussi année où est paru l’objet du présent billet : Jagannath, recueil proposant la traduction en anglais de treize nouvelles parues entre 2002 et 2011, version étendue d’un recueil suédois, Vem är Arvid Pekon? [Qui est Arvid Perkon ?].

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Petit tour d’horizon du sommaire…

« Franz Hiller, a physician, fell in love with an airship. »

Beatrice , c’est le nom de ce dirigeable ; c’est aussi celui de l’étrange nouvelle introduisant le recueil. « Beatrice » nous présente donc Franz, Beatrice II – un gros modèle reproduisant le dirigeable qu’il ne peut accueillir chez lui et encore moins acquérir – puis Anna Golberg, qui s’amourache d’une machine à vapeur nommée Hercules. Avec ce dernier, Anna emménage chez Franz, qui loue un hangar pour héberger Beatrice. Jusque là, rien que très normal. La situation vire à l’étrange quand Anna tombe enceinte d’Hercules, transformant la nouvelle en un cruel conte de fées de la Révolution industrielle. Conte de fées, « Herr Cederberg » l’est aussi à sa manière : un homme ventripotent est surnommé « bourdon » par ses collègues ; sa passion pour les modèles réduits (ou pas si réduits) d’avion va lui donner l’occasion de justifier ce surnom. Mignon mais pas inoubliable.

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Karin Tidbeck fait parfois appel à un fantastique plus discret. Dans « Some Letters for Ove Lindström », on lit les lettres que Vivedka écrit à son défunt père. La jeune femme retrace l’itinéraire de son paternel, s’interroge sur sa propre naissance dans une communauté hippie, et sur l’identité de sa mère. Sa mère, surgie de nulle part puis disparue tout aussi soudainement. Le lecteur amateur d’imaginaire s’en doute bien, la vérité est ailleurs. Dans « Miss Nyberg and I », la narratrice s’interroge sur les plantes que son compagnon entretient sur son balcon ; certaines paraissent plus vivaces que d’autres… Une thématique qu’on retrouvera dans un texte plus loin. Néanmoins, dans le genre réalisme magique, « Who Is Arvid Peckon? » peine à convaincre. Dans un centre d’appel, Arvid Peckon doit répondre aux requêtes incongrues d’une femme, le Sujet #3426 alias Miss Sycorax. La nouvelle se développe et se termine de manière assez abrupte – une maladresse de jeunesse, ce récit étant le tout premier publié par l’autrice.

« Rebecka » utilise des prémices similaires à des textes comme « L’enfer quand Dieu n’est pas présent » de Ted Chiang, à savoir : Dieu existe et a finalement décidé de se pointer, à un instant T. Pour tous les gens qui ont souffert jusque là, cette apparition tient lieu de surprise amère. Pourquoi à l’instant T et pas l’instant T-1 ? Pourquoi Dieu punit ceux qui font du mal mais sans effet rétroactif ? Rebecka, la meilleure amie de la narratrice, souffre. Brutalisée à répétition par son mari, elle tente depuis le retour Dieu de mettre fin à ses jours. En vain : Dieu l’en empêche. N’y a-t-il pas un moyen d’éviter cette malédiction ? Si. Et il est horrible. Une petite réussite joliment glaçante.

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Une sensibilité toute scandinave imprègne plusieurs textes du recueil. Dans « Brita’s Holiday Village », la narratrice se rend au village vacances de Brita (sans blagues). Le but est d’y passer un peu de temps loin du monde pour y écrire deux textes qu’elle a sous le coude, un roman jeunesse et un roman de SF. Évidemment, elle procrastine… jusqu’au moment où elle trouve d’étonnantes chrysalides prêt du chalet. Dans le même temps, l’inspiration revient. Comme dans « Who Is Arvid Peckon? », il y est question d’insectes, et si la métaphore est assez attendue, le texte s'avère réussi.

« Cilla was twelve years old the summer Sara put on her great-grandmother’s wedding dress and disappeared up the mountain. »

Le poids des traditions et de la folie pèse sur « Reindeer Mountain ». Dans la famille de Cilla et Sara, la folie a frappé l’arrière-grand-mère, Märet, une femme descendue de la forêt pour trouver un mari dans la vallée. Dérangée, Märet a plus ou moins transmis son mal. Lorsque la mère de Cilla et Sara doit revenir au village natal dans la vallée pour y vider la maison, suite à l’expropriation par l’État, c’est l’occasion de renouer avec la famille. Évidemment, les choses ne se déroulent pas comme prévu…

Karin Tidbeck l’explique dans sa postface : la Suède est un pays où la majorité de la population vit dans les villes, laissant les campagnes devenir le pays des contes de fées. Et en matière de créatures, la Scandinavie est bien pourvue. À ce titre, le jeu Year Walk permettait d’en découvrir quelques-unes. Mais connaissez-vous le Pyre ? Un Pyre est un petit tyke. Et qu’est-ce qu’un tyke ? Bon, bref. « Pyret » se présente comme une étude sur cette créature métamorphe. L’exercice est amusant et réussi.

En parlant de créatures : « Cloudberry Jam » est un bref texte plutôt sensible, où la narratrice crée sa progéniture : remplir à moitié un bocal d’eau fraîche, y ajouter une demi-cuillerée à café de sel, une carotte tordue, un peu de salive et quelques gouttes du sang des règles. Couvrir. Laisser reposer. Un être en sortira, mais ne sera jamais vraiment humain. Il s’agit ici d’une jolie nouvelle sur les relations mère-enfant, un peu trop court.

Les trois dernières nouvelles relèvent plus franchement de la science-fiction. Enfin, à la façon de Karin Tidbeck : c’en est sans en être. « Augusta Prima » et « Aunts » se déroulent dans un même décor fascinant : un monde où « le temps est faible et est un phénomène occasionnel ». Le premier des deux textes nous présente ce monde par les yeux d’Augusta, une femme (mais pas véritablement humaine), vivant à la cour de la reine Mnémosyne dans un présent continuel, fait de jeux de croquets et d’orgies. Tout se passe bien jusqu’au jour où elle découvre un objet rond avec trois petites aiguilles au mouvement imperceptible. Plus organique, « Aunts » s’intéresse aux Tantes – des femmes énormes, ne faisant que manger jusqu’à exploser et donner naissance à une autre Tante, qu’il faudra nourrir et engrosser, en un cycle sans fin. Mais que se passe-t-il quand celui-ci est brisé ? À travers ces deux nouvelles, on devine la créatrice de mondes curieux qui écrira Amatka et son univers si particulier. D’autres développements de cet univers auraient été appréciables, mais la dernière nouvelle, « Jagannath », change de décor et nous plonge dans les entrailles de Mère, un être biomécanique géant, dont la progéniture humaine naît, vit, meurt en son sein… et la féconde aussi. Pareillement, il s’agit d’un texte encore trop bref pour l’univers qu’il esquisse. (On peut penser à la nouvelle« Les Hôtes » de Christian Léourier.) Par la suite, notamment avec« Sing » (à lire dans Angle Mort n° 13 par ici) et « Listen », Karin Tidbeck donnera plus d’ampleur à ses mondes et ses personnages étranges.

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Dans la postface, l’autrice revient sur sa propre traduction de ses textes en anglais. Un travail intéressant, certains mots n’ayant pas la même saveur en suédois ou en anglais, ou manquant tout simplement d’équivalents.

À défaut d’être un recueil parfait, Jagannath constitue une introduction sympathique à l’œuvre de Karin Tidbeck. Aucun déchet dans cette sélection… mais aucun chef d’œuvre non plus, les nouvelles les plus réussies manquant d’ampleur pour emporter toute l’adhésion. À vrai dire, tant qu’à faire, autant commencer par Amatka, autrement plus abouti.

Introuvable : nej
Illisible : ja
Inoubliable : nästanMon suédois est rien moins qu'approximatif. Mes excuses aux familles, toussa…