Islandia, Austin Tappan Wright, roman présenté par John Silbersack. The Overlook Press, 2001 [1942]. 1024 pp. GdF.

Îles, lieux propices à l’imaginaire… Au fil de ce désolant Abécédaire, on a déjà fait un tour du côté de l’île de Crabe sous le crayon de Faustine Tarmasz ; pour Bifrost, j’avais fait une plaisante escale du côté d’une île sans nom où la fluidité est de mise… Il existe une autre île fort méconnue sous nos contrées : Islandia. Cette île-là bénéficie d’un certain statut culte et, à l’inverse de ce que son nom peut laisser supposer, n’a rien à voir avec la patrie de Björk. À vrai dire, elle serait plus proche de la fameuse d’île d’Utopie imaginée par Thomas More.

Mais avant tout, Islandia est la création d’Austin Tappan Wright, un juriste américain né en 1883 au New Hampshire. Tout au long de sa vie — interrompue par un accident de la route en 1931 –, Wright a œuvré à la création de cette île imaginaire. La seule publication (en matière de fiction) de son vivant est une nouvelle, « 1915? », publiée dans un magazine, Atlantic Monthly, en 1915 justement. Le reste est posthume. Un reste qui consiste pour l’essentiel en un épais roman, Islandia.

vol11-i-cover.jpg

Et comme son nom l’indique, Islandia est une île. Ou plus exactement, l’extrémité sud d’un « semi-continent » imaginaire, Karain, grande masse de terre située dans l’hémisphère sud. Si Islandia fait face grosso modo à l’Antarctique, elle connaît un climat modéré. Peuplée quelques siècles avant l’époque présente, elle vit coupée du monde. Ou presque : le reste de Karain, peuplé de noirs peu civilisés, a été en grande partie colonisé par les grandes puissances de ce début de XXe siècle, à savoir les Britanniques, les Allemands et les Français. Les ressources d’Islandia et la possibilité de lui faire découvrir les mille merveilles technologiques de la civilisation occidentale suscitent la convoitise de tous.

« In spite of Darwin […], you Europeans haven’t yet become accustomed to thinking of yourselves as animals, and your philosophy has not yet shown consciousness of the fact that this is what we are. But it has never occured to us here that we are anything else. » (p. 413)

Mais de cela, le jeune John Lang n’a pas grand-chose à faire. Pourtant, ce jeune Américain va se retrouver lié à Islandia, car, à l’université de Harvard, il se lie d’amitié avec un certain Dorn, natif de l’île. Lequel Dorn apprend des rudiments de la langue islandienne à Lang. Par conséquent, le voilà tout qualifié pour être propulsé consul des USA à La Ville (« The City » en VO), capitale d’Islandia. Une fois sur place, il découvre la paisible civilisation islandienne, champêtre au possible. Les Islandiens ne sont pas contre le progrès : les machines à coudre, par exemple, c’est bien, mais a-t-on vraiment besoin de trains et de trucs du même acabit ? Las, ce caractère bucolique est-il voué à disparaître ?

« It came to me quite suddenly that they looke upon their whole farm as a great living canvas, whose picture changed from moment to moment and hour to hour, and to which they as artists made only little changes from to time; for the larger picture was painted mostly by nature and by generations […] before them. » (p. 298)

Cette petite nation vit pour l’instant dans un statu quo, restreignant la présence d’étrangers à seulement cent, mais le premier ministre actuel, Mora, souhaite qu’Islandia rejoigne pleinement le reste de la civilisation occidentale. Abolir ce traité limitatif et en instaurer un autre lui semble la meilleure chose à faire. Face à lui se dresse le père de l’ami de Lang, le seigneur Dorn, qui souhaite préserver Islandia en l’état.

« Soon would occur the most important event in Islandia’s history, also significant in that of the world: this test of a nation’s right to be individualistic, to work out alone her own way of living, to refuse to yield to the new Western civilization, commercial and industrial, and to hold for herself material things, which other nations coveted, because the touch of the foreigner upon these things would endanger what she believed to be good. » (p. 457)

Quant à John Lang, il courtise d’abord Dorna, la sœur de son ami, et apprend au passage les différents types d’amour que connaissent les Islandiens. Ceux-ci sont au nombre de quatre. Il y a ainsi l’alia, qui est l’amour d’un lieu (die Heimat, dirait-on en Allemagne). L’ amia, facile, c’est l’amitié. Quant à l’ania, il s’agit là de l’amour familial, tandis que l’apia en représente la composante purement sexuelle. On retrouve, sous des noms différents, quelques-uns des termes utilisés par les Grecs de l’Antiquité (amia = philia ; ania = storgê ; apia = éros). (Notons l’absence d’amour religieux  : Islandia n’a pas de religion.) Éconduit par Dorna, John va ensuite se tourner vers la tendre Nattana – mais elle non plus ne voudra pas de l’amour de John Lang, qui consiste à vouloir se marier genre là paf maintenant.

L’échec de la mission de diplomate de notre héros correspond à sa réussite en tant qu’humain. Cela, John Lang l’ignore encore. Il lui faudra retourner aux USA pour le comprendre. Quitte à se mettre à dos sa famille. Ceux-ci ne comprennent pas ses accomplissements humains :

« "I made good friends."
"Is that all?"
"I learned a great deal."
"What?"
"A way of happiness and contentment."
"Oh John." Her voice was full of rebuke. » (p. 775)

C’est aux USA qu’il rencontrera sa future épouse, Gladys, avec qui il retournera à Islandia, jusqu’à trouver finalement un équilibre entre lui et le monde.

vol11-i-karain.jpeg
vol11-i-islandia.jpeg

*

Commençons par là où ça coince : par certains aspects, le roman est affreusement daté. Une nation utopique peuplée de Blancs, bordée à sa frontière nord par des Noirs souvent belliqueux mais désormais colonisés par les puissances occidentales : oui, certes, c’est un aspect extrêmement mineur du roman, lequel a presque cent ans et accuse probablement son âge et ses conceptions, mais il en reste que c’est tristement et bêtement raciste. Wright a beau ne guère s’appesantir à ce sujet, cela n’enlève rien au caractère embarrassant du texte.

Autre point négatif : la longueur… Islandia est affreusement long, avec son millier de pages. Après le décès de l’auteur, sa fille Sylvia et un éditeur, Mark Saxton (1914-1988), ont travaillé sur le monstre, effectuant des coupes pour dégraisser le manuscrit original d’un bon tiers de sa substance… mais l’ouvrage demeure interminable, tant au début (là où les coupes furent les plus nombreuses) qu’à la fin. L’enjeu du destin de l’île est résolu à la moitié du roman, laissant la seconde moitié voir John Lang déambuler à travers Islandia, chercher à se marier, retourner aux USA, y trouver la femme de sa vie, et revenir à Islandia pour y acquérir la nationalité.

Pour contrebalancer le racisme latent du roman, on pourra apprécier son aspect plutôt progressiste : la société islandienne est bien plus permissive du côté des mœurs – chose que ce lourdaud de John Lang met du temps à comprendre, lui qui passe son temps à vouloir se marier. Le sexe avant le mariage ? Mais tellement ! Par ailleurs, sans être technophobe pour un sou, le roman met en avant l’amour que ressentent les Islandiens pour leur pays, un « hédonisme des Lumières ».

Le roman n’a pas été sans influence ni descendance. Mark Saxton a publié trois autres romans, une suite (The Islar, Islandia Today - A Narrative of Lang III (1969), qui s’intéresse à savoir si Islandia va rejoindre les Nations Unies) et deux préquelles (The Two Kingdoms, 1979, et Havoc in Islandia, 1982).

vol11-i-saxton.jpg

Quant à Ursula K. Le Guin, elle cite Islandia dans ce pavé pas exempt d’ennui qu’est Always Coming Home — mais (chipotons) je parle là de la VO, car sa traduction, La Vallée de l’éternel retour, omet ce détail. Cherchez à la page 501 de l’édition Mnémos, vous ne trouverez aucune mention d’Islandia. Ouvrez la version originale du roman, et vous verrez Le Guin se planter un peu : « I thought the Kesh distinctions were similar to the Islandian—that subtle and useful trilogy of ania, apia, alia—but the overlap of meaning is only partial. » (Ce n’est pas une trilogie, chère Ursula, mais une tétralogie…) Bref. On peut sûrement retrouver dans Écotopia d’Ernest Callenbach quelques-uns des aspects hédoniques et sentimentaux d’ Islandia.

En dépit de ses défauts, Islandia évoque bon nombre de choses. Dans son aspect foncièrement autarcique, le royaume rappelle bien sûr le Japon des XVIIe et XVIIIe siècle, isolationniste jusqu’à ce que les Yankees forcent l’Empire à s’ouvrir en 1854. Près d’un siècle plus tard, Austin Tappan Wright imagine un dénouement plus heureux – pas de menace de bombardement pour forcer l’ouverture. Impossible de ne pas penser à la fameuse Utopie de Thomas More – chose que l’auteur revendique, à sa manière.

« Islandia is an emotional Utopia evidently! That is pure Hedonism. » (p. 849)

Dans sa mise au point de cette île merveilleuse, Wright a le même souci démiurgique qu’un Tolkien, auquel il a été volontiers comparé. Wright décrit Islandia comme s’il y avait vécu… mais quel dommage que le résultat final suscite surtout l’ennui et l’indifférence.

Dans l’aspect « j’écris tout seul dans mon coin », il y a quelque chose d’ Henry Darger . Passer des années à peaufiner un texte destiné à ne jamais être lu. Et le pavé de mille pages ne représente que la partie publiée du bousin islandien. Non seulement le manuscrit originel était plus long, mais il comportait des annexes, absentes de l’édition imprimée, comprenant un glossaire de la langue islandienne, des tableaux de population, un index géographique et des notules sur l’histoire de chaque province. Sans oublier Islandia: History and Description, ouvrage demeuré inédit.

Islandia est peut-être un must have pour l’amateur d’utopie et de contrées imaginaires. Mais dommage, vraiment, que le roman délivre moins que ce qu’il promet.

Introuvable : d’occasion et en anglais
Illisible : oui, à moins de carburer aux pavés
Inoubliable : hélas…