L’Histoire de ma vie [The History of my life], Henry Darger, traduit de l’anglais [US] par Anne-Sylvie Homassel, préface de Xavier Mauméjean. Les Forges de Vulcain, coll « Arts », 2014 [2013, 1968]. 144 pp. GdF.

« Il y a une chose vraiment importante que je dois écrire ici et que j’ai oubliée. »

Henry Darger (1892-1973) est sans nul doute l’un des artistes les plus étranges qui ait été. Peintre autodidacte et écrivain, il n’a jamais rien exposé ni publié de son vivant. De fait, son œuvre fut découverte seulement peu de temps avant son décès, et s’est fait connaître, dans sa partie illustrée, au fil des années, via des expositions — comme celle que lui consacre présentement le Musée d’art moderne de Paris.

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L’œuvre en question consiste en deux invraisemblables romans de plusieurs milliers de pages dactylographiées agrémentées de fresques. Des fresques étranges, alternant entre scènes bucoliques et paysages de guerre, peuplées de fillettes, de créatures humanoïdes et de soldats. Le premier roman, The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion – pour simplifier, In the Realms of the unreal –, raconte sur quinze mille pages l’histoire d’une fratrie de sept filles – les sœurs Vivian –, menant une rébellion d’enfants lors d’une guerre mettant en prise plusieurs royaumes rivaux. Le second, Crazy House: Further Adventures in Chicago, se déroule dans le monde réel et narre sur dix mille pages les tentatives des sœurs Vivian pour exorciser une maison hantée. Ces deux romans, inédits en français comme en anglais (seuls quelques fragments sont disponibles çà et là), ont occupé Darger pendant la majeure part de son existence. Vers la fin de sa vie, Darger a décidé de se consacrer à la rédaction de ses mémoires : The History of my life. L’ouvrage est court : cinq mille pages seulement, et selon toute apparence, le récit bifurque très vite de son ambition autobiographique pour raconter l’histoire d’une tempête nommée Sweetie Pie.

Les éditions Aux Forges du Vulcain ont choisi d'aborder la publication de Henry Darger par cet angle biographique — d'abord l'homme avant l'œuvre. De fait, L’Histoire de ma vie ne propose donc qu’un condensé de la partie biographique de The History of my life. Et le texte s’avère édifiant. Surtout, il a le mérite de rappeler que Darger, reconnu actuellement pour ses œuvres dessinées, n’en était pas moins un écrivain.

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Dans une langue simple mais soignée, Darger raconte son enfance à Chicago, son adolescence en maison de redressement, sa passion pour la météo – et les tempêtes, et les incendies. Son irrépressible caractère colérique. Son penchant pour la pyromanie, ou pas. Le texte baigne dans un flou fascinant : Darger pose des affirmations qu’il contredit quelques lignes, quelques pages plus loin. Le voilà tantôt auteur d’un incendie, mais il trouve ensuite les preuves l’exonérant ; il se déclare habité par la colère et la rancune, mais n’a jamais haï personne.

« Je détestais mes accusateurs ; j’aurais voulu les tuer mais je n’ai pas osé. Jamais je n’ai été leur ami ; je suis encore leur ennemi, qu’ils aient ou non vécu jusqu’à ce jour.
Cependant, c’est pour d’autres choses curieuses que je faisais vraiment, qu’on me trouvait fou et m’appelait ainsi.
C’était en particulier à cause de cette façon étrange que j’avais de bouger la main gauche, comme si je pensais que la neige tombait.
Si j’avais su cela, je ne m’y serais livré que lorsque j’étais seul. »

L’Histoire de ma vie ne laisse pas de fasciner. Sous l’aspect littéraire, le texte n’est pas réellement intéressant : Darger s’y livre peu, et pour ainsi dire ne parle pas du tout de son activité artistique : juste une ligne :

« Pour aggraver les choses, je suis un artiste à présent, le suis depuis des années. »

D’un autre côté, cet exercice autobiographique permet d’en savoir davantage – mais si peu in fine – sur cet artiste hors-normes. La finalité de l’œuvre laisse perplexe : à qui Darger s’adressait-il en rédigeant son autobiographie ? Une manière de catharsis ? Une tentative de se comprendre soi-même ? De fait, le texte interpelle régulièrement le lecteur. Si ses deux précédentes œuvres, monstrueuses, n’avaient d’autres auteur et lecteur que Darger lui-même, L’Histoire de ma vie paraît pour le coup destiné à quelque hypothétique public. Mais qui s’intéressera aux ratiocinations de cet homme ? (Plein de monde, j’espère.)

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vol1-h-americangothic.pngL’ouvrage s’ouvre sur une très intéressante préface de Xavier Mauméjean, dont il ne faut manquer sous aucun prétexte l’excellent American Gothic (2013). Présentant une version romancée de la vie d’Henry Darger, le roman intègre l’artiste pleinement au sein de l’histoire culturelle des USA. Un livre aussi fin que brillant. Cette (trop courte) préface tente d’éclaircir l’énigme qu’est Darger. Une dizaine de dessins de l’auteur ponctuent le livre

Les éditions Aux forges de Vulcain ont prévu (?) de publier (un jour) une traduction de In the realms of the unreal. Celle-ci se baserait sur la version condensée du roman, dont la publication est (serait ?) prévue (prochainement ?) aux USA. On espère que le projet se concrétisera, car on l’attend cela de pied ferme.

Le site officiel consacré à Henry Darger, d'où proviennent les dessins.

Introuvable : non
Illisible : oui
Inoubliable : oui

*

Henry J. Darger, Philippe Cohen Solal & Mike Lindsay, Yo Basta Records (2015). 5 titres, 21 minutes.

Profitons de l’occasion pour dire quelques mots sur le disque Henry J. Darger, paru à la mi-juin 2015. Enregistré par Philippe Cohen Solal, tête pensante de Gotan Project, et Mike Lindsay, du groupe de folktronica Tunng, cet EP propose cinq chansons inspirées par In the Realms of the Unreal. Qu’on en juge par les titres : « Who will follow Angelinia? », « We sigh for the child slaves »…

Cinq chansons lumineuses, par endroits mélancoliques, portées par la voix grave d’Adam Glover et des chœurs féminins de toute beauté. Quant aux textes, ils se basent (à l’exception du dernier) sur les écrits de Darger. Voix d’enfants et bruitages bizarres traversent les chansons, de loin en loin. Des sons guerriers plombent « Hark hark my friend. Cannon thunders are swelling ». L’ensemble baigne dans une joyeuse tristesse. Rien à redire, c’est tout simplement superbe…

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Plutôt que d’épiloguer à leur sujet, jetons plutôt une oreille :

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui