Cette nouvelle de Laurent Genefort, au sommaire du recueil Colonies, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er 31 mars 2019. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Rex Rabiera : Dragon Lantern (CC BY 2.0)

Tout avait commencé par une fleur. Pas une fleur ordinaire, oh non. Celle-là était vraie.

Comme tous les demi-cycles, Ou-I-Pai préparait le thé de Teng Baishi. Avec une minutie d’horloger, car le vieillard était intraitable sur la qualité du breuvage, n’hésitant pas à recracher bruyamment ce qui ne lui plaisait pas. Et il ne s’en privait pas. Ou-I-Pai devait alors récupérer, à l’aide d’une éponge de lichen, toutes les gouttelettes ambrées flottant à travers la pièce ou accrochées à la multitude de bibelots fixés aux murs.

Il endurait ces humiliations, tout juste dignes d’une femme, depuis trois ans. Un moyen inespéré pour lui, gamin des galeries gîtant dans un dayuan près des ventilateurs nan, de se présenter honorablement devant un clan. Car il avait encore, au bras gauche, le bandeau bleu de ceux qui n’ont pas prêté serment d’allégeance. Il faisait le ménage, surveillait la prolifération des dermophages, remontait la clé d’une boîte à parfum, un appareil sur lequel étaient fixés des bâtons d’encens vibrant afin de palier l’absence de convection.

Baishi n’était pas seulement un lao shifu, un vieux seigneur du clan Teng, mais aussi le plus grand artiste du Guo. Il s’était du reste décerné le titre de T’ien-che : Maître-céleste. On s’arrachait ses tableaux et ses figures en papier, qui étaient pour les yeux ce que les caresses sont à la peau. Les seigneurs les plus importants des huit clans majeurs admiraient la perfection de son trait, et la plupart s’adressaient à lui pour graver leurs sceaux. On racontait que le patriarche du clan Wen avait exigé jadis que ses concubines fussent d’abord peintes de pied en cap par Teng Baishi, avant l’amour. Selon une autre légende, le patriarche aurait demandé à Teng d’effacer la cascade qu’il avait peinte sur un mur de sa chambre, parce que le bruit de l’eau l’empêchait de dormir.

Ou-I-Pai n’avait jamais cru à cette histoire, mais les coups de pinceau nécessaires au dessin d’une fleur coulaient sans effort de la main du T’ien-che. Ce dernier ne peignait jamais d’après modèle. Non parce que la tradition l’exigeait, mais parce qu’il n’existait plus de modèle vivant depuis au moins trois générations dans l’arcologie.

Ou-I-Pai savait quant à lui que ses meilleures œuvres avaient été composées en état d’ébriété ; c’était d’ailleurs lui qui le pourvoyait en liqueurs.

« Dépêche-toi, haleta le vieil homme. Le thé noir n’a plus depuis longtemps vocation à faciliter ma digestion, mais à réchauffer mon corps fatigué.

– Oui, vénérable maître. »

Comme tout ancien, et l’artiste était sans aucun doute le plus âgé de tous, son visage ridé arborait de longs favoris et une barbiche, aussi noirs et cassants que des brindilles. Il y porta une main aux doigts incroyablement noueux, pareils à la concrétisation douloureuse de pensées torturées. Puis renonça, comme s’il craignait de les briser par ce simple contact.

Mais il ne fallait pas se fier à l’aspect de ses mains. Ou-I-Pai ne les avait jamais vues trembler, jamais. Il émietta une briquette de thé pressé (emballé sous vide pour éviter une fermentation trop importante), emplit d’eau bouillante un bulbe, tasse coiffée d’une cloche en caoutchouc à embout de nacre. Il posa le bulbe sur le socle adhésif d’un plateau, flotta jusqu’au vieillard et le lui tendit avec cérémonie. Celui-ci le sirota quelques instants, avant de hocher la tête. Ce qui avait valeur de xiexie, de remerciement.

Il est bien disposé aujourd’hui , songea Ou-I-Pai en se demandant si l’artiste n’avait pas une nouvelle œuvre en projet, qui nécessiterait du vin de jiu, le seul que son estomac supportât. Y en avait-il assez en stock ?

« Quel âge as-tu ? »

La question, posée à brûle-pourpoint, intrigua Ou-I-Pai.

« Bientôt quatorze ans standard, Maître-céleste.

– Et naturellement, c’est l’admission du clan Bangshan que tu brigues.

– Vous avez deviné, Maître-céleste. Je suis transparent à vos yeux qui voient par-delà les apparences. »

Le vieillard émit une cascade de sons grelottants susceptible de passer pour un rire.

« Ce sont mes mains qui voient par-delà les apparences, non mes yeux. Mais pas besoin d’être devin pour constater que tu as déjà la cupidité d’un vrai seigneur. Or, le Bangshan est actuellement le plus puissant, donc le plus prometteur de richesses. Ta cupidité me garantit que je peux compter sur toi. L’appât du gain sera le plus fort, aussi ne reculeras-tu pas. »

Le pouls d’Ou-I-Pai s’accéléra. Quelque chose était en train de se produire. Une proposition, de la part d’un des pontes du Guo…

« Je fais appel à toi et non pas à un de nos hommes de main des bas-fonds, car j’ai besoin de discrétion et tu ne fais encore partie d’aucun clan. Tu ne risques pas de vendre l’information. » Il termina de siroter le bulbe, puis le déposa sur le plateau plaqué sur la cloison derrière lui. « Je pourrais t’offrir ton propre sceau, ou l’un de mes bibelots précieux. Mais ce ne serait pas conforme à ton rang inférieur, d’autant plus que tu es encore un bandeau-bleu. Ce que je te propose en échange est une arme qui t’aidera à passer l’épreuve.

– Une arme, vénérable ?

– Une vrille. »

Ou-I-Pai balaya du regard le volume important de la chambre, signe de la puissance du vieil homme. Les parois et les paravents laqués étaient couverts d’un fourbi d’objets d’art, d’ustensiles et d’éléments de garde-robe : tapettes chasse-punaises en rotin, lampions multicolores à énigmes, fleurs de papier découpé et peint au pinceau, bols et crachoirs ornés de cancrelats dermophages et de petits-dragons à divers stades morphiques, statuettes emblématiques, boîtes en cuivre contenant des sandales adhésives… Et même une guitare à quatre cordes en forme de lune, car Teng Baishi était de surcroît un musicien accompli.

Il y avait là un trésor. Mais Teng Baishi avait touché juste. Rien, parmi tous ces trésors, ne remplaçait une arme susceptible de mettre en échec un petit-dragon. Pour cela, Ou-I-Pai se sentait capable de tuer son meilleur ami ; cet acte constituait du reste une épreuve de passage, si l’on voulait être admis dans un clan d’assassins.

Le Bangshan n’en demandait pas tant. Il fallait pénétrer dans le territoire des petits-dragons, dans l’épaisseur de la Coquille, et en ressortir indemne au bout d’un laps de temps défini.

« Tu verras l’arme quand tu m’auras rapporté une fleur.

– Une fleur ? » répéta Ou-I-Pai, oubliant d’ajouter à sa phrase l’habituelle flatterie.

Pour une fois, Teng Baishi ne parut pas le remarquer.

« Un chrysanthème vivant. C’est Li Enlai qui le détient, dans un recoin secret de son pavillon. Le posséder est le seul moyen de l’extraire de mes rêves. Je le désire… pour modèle. Je veux toucher sa réalité, avec mes doigts qui voient par-delà les apparences. Je veux le sentir, pour imprégner ma peinture de son parfum. Au besoin, je le couperai en fines lamelles et le mangerai, pétale par pétale. »

Ou-I-Pai réprima un frisson de dégoût devant l’intensité du désir qui émanait du vieillard, dont les mains se crispaient et se décrispaient en une affreuse parodie de vie autonome. Depuis cinquante ans ou plus, Baishi peignait des fleurs de mémoire. Les fleurs n’existaient plus dans le Guo, depuis bien avant la naissance d’Ou-I-Pai. Il n’y avait que des porcs, des dictyoptères et des hommes.

Une seule fleur, et c’était Li Enlai qui la possédait. Cela ne pouvait plus mal tomber.

Li Enlai était fou. Impossible de l’approcher sans qu’il tente aussitôt de vous étrangler au moyen d’un de ses nœuds coulants lestés, qu’il déployait aussi bien avec ses mains qu’avec ses pieds. Cependant, seul Li savait réparer en un minimum de temps les conditionneurs à levures, ce qui lui avait évité à maintes reprises de finir ses jours dans lesdits conditionneurs ! De surcroît, il représentait une branche importante du clan Bangshan. Teng Baishi avait des mots à lui pour qualifier sa démence : paranoïa hébéphrénique. Mais pour tout le monde, il était sous le double signe du feu et du métal.

« C’est hélas commun dans un monde que l’on peut parcourir en quelques jours. Trop petit pour le cerveau de l’homme, qui a besoin d’un horizon ouvert. Ses gènes lui rappellent sans cesse qu’il est né sur une planète, avec une pesanteur non centrifuge et un soleil. L’exiguïté du Guo contraint l’esprit dans un carcan dont il faut s’accommoder. Certains ne le supportent pas. »

Pour Ou-I-Pai, la vérité était beaucoup plus simple. Li était dingue et dangereux. Le plus tôt il mourrait, le mieux ce serait pour tout le monde.

« J’accepte, dit-il en joignant les poings. Je vous souhaite mille ans de vie, Maître-céleste. »

 

 

L’astéroïde creux qui formait le Guo avait été taillé par les ingénieurs du feng shui en un cube parfait. Même la trajectoire orbitale avait été corrigée afin de satisfaire aux règles sacrées de la géomancie. Le réacteur fission-fusion et le complexe enzymatique, sources de chaleur et de bienfaits, qui s’opposaient à l’influence yin de l’espace, logeaient au centre, dans le Palais du Yang Splendide. Quant aux très rares étrangers qui arrivaient dans leurs vaisseaux arachnéens pour échanger des marchandises, eux et leurs gènes impurs restaient cantonnés dans un quartier spécial du bei, appelé par dérision le Palais de la Pureté Profonde.

Ou-I-Pai sortit du pavillon et coula sa mince silhouette dans la grande avenue spirale Kavine desservant les pailous. À l’origine, les pailous désignaient les portiques décorés sous lesquels on passait pour entrer dans un quartier. Très vite, le terme s’était mis à désigner les quartiers eux-mêmes, divisés en pavillons. Gravés sur les portiques, des calendriers indiquaient les jours fastes et néfastes, et les ancêtres les plus illustres y étaient sculptés sous la forme d’animaux astrologiques.

Les pailous s’agençaient en un damier tridimensionnel parfait. Ou-I-Pai progressait en se servant des barres de traction mobiles, des colonnes d’air pulsé d’entre-niveaux et de buissons, enchevêtrements de bandes de plastique collées à une paroi qui faisaient office de points d’appui manuel. Des échoppes, sphères de toile percées de trous et ancrées au milieu du passage, composaient d’étranges organismes qui aspiraient et expiraient la foule dense. Les ombres des badauds se découpaient sur les fenêtres en papier huilé. On pouvait se procurer des briquets, des kaléidoscopes, des coffrets à thérouge ouvragés, des bidons enfilés sur un axe promus centrifugeuses alimentaires, des marionnettes en soierie brodée, des pièces de xiangqi en jade.

Dans un fandian réputé pour ses raviolis farcis de porc bouilli, le garçon acheta un bol de nouilles de blé jaune, un baozi et une cigarette parfumée. Il délaissa les gâteaux pyramidaux de PPb, la nourriture des indigents et des bandeaux-bleus, de ceux qui n’appartenaient qu’à eux-mêmes. On distribuait des boulettes de PPb épicé lors de la fête des Lanternes. « Le degré zéro de la subsistance », affirmait souvent Teng. Ou-I-Pai supposait que le premier degré, c’était la purée de dermophages, et il était curieux de savoir combien il existait précisément de degrés.

Li Enlai résidait dans un pavillon à pagode, à la limite des Précieuses Salles de la Floraison Éclatante – des entrepôts – au cœur du pailou Bangshan. En tant que bandeau-bleu, Ou-I-Pai avait le droit d’y circuler sans payer de taxe.

Il lui fallut une journée pour saboter un filtre à levures sans que l’on soupçonne une intervention humaine. Le garçon savait risquer la mort dans le déshonneur, mais une étrange excitation l’habitait, et il n’hésita pas à perpétrer son forfait.

Un commis vint chercher Li Enlai, qui partit dans un concert de jurons ponctués de claquements de ses garrots de chevilles dans le vide. Forcer la demeure du réparateur ne présenta pas de problème. L’intérieur était un cube évidé cloisonné de paravents au capharnaüm infect.

Une inspection de fond en comble prendrait des heures. Ou-I-Pai pesta entre ses dents, et se mit au travail sans tarder. Il s’était heureusement pourvu d’étriers d’ancrage, qu’il fixa en divers points. Ainsi, il dérangerait le moins de choses possibles, car Li Enlai ne devait pas se douter de son passage.

La fouille s’avéra plus longue que prévu. Ou-I-Pai ignora tous les objets dont il aurait pu s’emparer : le menu fretin ne ferait que lui faire perdre du temps. Et s’il repartait avec un sac volumineux, on ne serait pas long à établir le lien avec le cambriolage.

Enfin, il localisa un coffre fermé par un loquet sensitif, derrière une natte murale que des tringles maintenaient tendue. Un pot de fleurs camouflé dans un sac passerait inaperçu.

Voilà ce que je cherche.

Un pied-de-biche suffit à le forcer. Ce qu’il découvrit dépassa toutes ses espérances.

« Par Kavine, un terminal d’Immortel ! »

Éberlué, il le laissa flotter devant lui. Cela avait l’aspect d’une plaquette de format modeste ornée d’un pêcher stylisé, symbole des Immortels. Un simple écran d’un demi-centimètre d’épaisseur, mais qui contenait une IA reliée aux téléthèques du Guo. Tous les Immortels en recevaient un à leur naissance, et l’appareil ne les quittait plus tout au long de leur vie. Et si Li Enlai était un Immortel du Palais du Yang Splendide, derrière la Coquille ?… Oh, putevangk ! Ça n’était pas impossible.

Sa peau se hérissa avant même qu’il ne se rende compte qu’il s’était propulsé d’une détente à l’autre bout de la pièce.

Un infime sifflement à ses oreilles, comme la boucle d’un garrot en nylon lui frôlait le visage. Ou-I-Pai plongea la main dans sa botte, en ressortit un mince poignard en résine aussi acéré que de l’acier. Ses jambes amortirent le choc contre un paravent, qui ploya sous l’inertie de sa masse. Il agrippa un buisson.

Amarré à une poignée-crampon sur le mur opposé, Li Enlai roulait ses yeux proéminents. Il ne bénéficiait plus de l’effet de surprise, et son adversaire était armé. Ou-I-Pai en profita pour l’examiner. Ses jambes arquées étaient plus courtes que la normale. D’épaisses bandes de silicone élastique noir boudinaient ses coudes et ses genoux. Difficile de lui donner un âge, en raison de l’absence de cheveux et de sa peau tannée. Mais, à l’image de tous les anciens – Teng Baishi ne faisait pas exception avec ses onguents aux vitamines –, il était obsédé par les dégradations osseuses. Le traitement Kavine, qui avait permis à l’humanité d’essaimer dans l’espace, perdait en efficacité avec les années.

« Tu ne peux pas appeler à l’aide, s’exclama Ou-I-Pai en même temps qu’il le réalisait. On verrait le terminal, et ensuite tu n’aurais plus jamais la paix. Personne ne peut se rendre dans le Palais du Yang Splendide, à cause des dragons qui infestent la Coquille. Mais un ancien Immortel peut retenir les dragons… Je te tiens, Li Enlai. »

Durant sa tirade, il s’était positionné face à la porte. D’une seule poussée, il pouvait y parvenir, et le réparateur ne serait pas en mesure de l’arrêter à moins de se jeter sur lui – et son couteau.

« Sale voleur, que veux-tu ? »

Ou-I-Pai éclata d’un rire insolent.

« Du calme, vieux taré. N’oublie pas que c’est ta vie qui est en jeu. Je pourrais exiger que tu manges ta sandale, et tu n’aurais pas d’autre choix que de t’exécuter. On m’a envoyé chercher quelque chose que tu possèdes : une fleur. Au fait, pourquoi es-tu revenu plus tôt ? »

Les yeux de Li Enlai lançaient des éclairs, mais Ou-I-Pai s’en moquait.

« J’avais oublié un de mes outils… mais toi, pour quelle raison ne vas-tu pas annoncer au monde ce que tu as découvert ?

– Je ne veux pas ta perte. Tout ce que je veux, c’est la fleur vivante que tu possèdes. »

Li Enlai hocha sombrement la tête.

« La fleur d’or n’est pas dans le coffre, mais dans une cage car il lui faut de la lumière. Tu ne sais même pas ça ? »

Il alla la chercher, sous l’œil vigilant du garçon. Le fond était recouvert d’un terreau granuleux, qu’un film de plastique transparent empêchait de disperser à travers les airs. Voilà donc ce pour quoi il avait risqué sa vie : trois fleurs jaunes tachetées de brun, même pas belles, au bout d’une masse de tiges vert pâle garnies de quelques feuilles, liées à un tuteur pour les faire tenir droites. La pigmentation des pétales semblait s’organiser en kouas, ces signes symboliques faits de trois lignes brisées formant des combinaisons différentes. On trouvait de tels caractères sur les portes des conapts, et les lecteurs du Yi King en faisaient un usage abondant.

Cela le mit en colère et il lança une insulte à la plante.

« Ça va, donne-la moi. Après ce que j’ai vu, cette récompense est dérisoire. Il va de soi qu’il faut tout reconsidérer. Tu es un ancien Immortel. Tu as été banni du Palais du Yang Splendide à cause de ta démence, pas vrai ? »

L’autre le regarda sans comprendre.

« C’est moi qui ai voulu partir. J’avais à peine ton âge. » Puis il haussa les épaules. « Là réside ma seule folie. »

Ou-I-Pai fit le signe que ses propres préoccupations passaient avant les souvenirs du vieil homme. Le Palais du Yang Splendide le laissait indifférent. Ce pays interdit ne faisait rêver que les insensés.

« Je veux passer l’épreuve du petit-dragon pour devenir membre du clan Bangshan. Il s’agit de rester au moins une demi-heure dans la Coquille, et d’en ressortir indemne. Si l’on se fait attraper par un petit-dragon, tu sais ce qu’on risque. »

Quand un petit-dragon vous attrapait, que l’un de ses appendices vous effleurait, vous tombiez foudroyé. Dans le meilleur des cas, on pouvait s’en remettre sans autre mal qu’une douleur dans le membre touché, un hématome ou une brûlure. Avec moins de chance, un ou plusieurs membres restaient paralysés. Dans le Guo, les estropiés ne manquaient pas. Parfois, le cœur ne supportait pas la décharge, et c’était un cadavre qu’évacuaient les drones de maintenance.

Quelques intrépides avaient tenté de se protéger à l’intérieur d’armures isolantes ou sous des boucliers de tôle découpée, ou même de se camoufler dans des carcasses de drones de maintenance. Les petits-dragons éventaient ces ruses grossières. Par ailleurs, ils décourageaient ce genre de tentative en tuant tous ceux qu’ils découvraient ou qui tentaient de se défendre. Les petits-dragons n’autorisaient que la fuite.

« Tu as un terminal d’Immortel, poursuivit Ou-I-Pai en martelant ses mots. Tu peux t’infiltrer dans la programmation des petits-dragons. Tu le feras, et ils me laisseront tranquille. Voilà le service que j’exige en échange de mon oubli. »

Li Enlai parut ravaler les paroles qui montaient de sa gorge et acquiesça. Ou-I-Pai fendit sa bouche d’un large sourire aux lèvres retroussées, en signe d’agressivité contrôlée. Quelque chose qui signifiait, dans le code du Guo : En cet instant, je maîtrise aussi bien ma réalité que la tienne, mais qui en même temps sauvait la face de l’adversaire.

« Je reviendrai te voir, conclut-il, pour te faire connaître le jour de l’épreuve. »

Il prit congé sans saluer, et alla aussitôt se présenter dans le pavillon central du Bangshan, au bureau d’admission. Quelques jours plus tôt, l’angoisse aurait eu raison de son assurance. Désormais, il envisageait l’épreuve comme une formalité.

L’officine comprenait un comptoir bordé d’or, cuirassé de panneaux laqués de vert. Elle donnait directement sur une galerie de circulation. Derrière une guérite aux armes du clan (reproduites sur tous leurs sceaux) le recruteur, un obèse qui portait pour principaux habits des tatouages compliqués, le fixa de ses yeux très bridés, garantie de la pureté de son sang.

« On m’appelle Cheou. Je n’ai jamais mentionné mon prénom devant personne, hormis ma défunte femme et mon seigneur. Pour tout le monde c’est Cheou xiansheng. Et pour l’heure, ton nom ne m’intéresse pas. Tu n’es qu’un bandeau-bleu, autant dire personne. Ce qui m’intéresse, c’est ton âge. Et pas question de me mentir. »

Sa voix avait la dureté d’un fouet. Ou-I-Pai déglutit.

« Quatorze ans.

– Je sais pourquoi tu veux faire allégeance chez nous. Parce qu’on tient la moitié des maisons de commerce du Guo. Mais tu devrais savoir que tout rapport de force est tôt ou tard appelé à se modifier. »

Ce discours à contre-courant désorienta Ou-I-Pai, qui repositionna ses pieds sous la tringle d’ancrage située face à la guérite afin de garder son équilibre.

Cheou poursuivit : « J’aimerais qu’un jeune choisisse le Bangshan, devienne un frère autrement que pour la sensation du pouvoir immédiat que cela procure, ou pour la garantie qu’il aura à sa mort une cérémonie funéraire. Ce que je veux dire, c’est que lorsqu’on entre dans un clan, c’est pour appliquer un guiju, une règle de conduite. En ce qui concerne la politesse et la correction, tu as tout à apprendre. » Il loucha dans sa direction. « T’es-tu adressé à un autre clan avant nous ? Les Makaks, par exemple.

– Les Makaks ? Ha ! » jeta Ou-I-Pai avec mépris.

Leurs membres portaient des masques maquillés de façon simiesque et s’enlaidissaient volontairement. Des singes, Ou-I-Pai n’en avait jamais vus. Les animaux n’existaient que dans les fresques astrologiques. Certains affirmaient qu’il s’agissait d’une espèce disparue du Berceau ; d’autres soutenaient qu’ils n’avaient jamais existé sur aucune planète, à l’image des dragons. À moins que les dragons aient existé ? Les Makaks avaient la réputation de pratiquer une torture qui consistait à placer la victime dans un conduit de ventilation sans point d’appui, où celle-ci était sans cesse repoussée vers le fond hérissé de tessons.

Les Hui formaient également un clan puissant, porté par un sentiment martial qui forçait le respect. Cependant, il fallait se faire circoncire et ne pas manger de porc, la seule viande du Guo, ce qui emplissait Ou-I-Pai d’un effroi rédhibitoire. De surcroît, pour beaucoup, les Hui n’étaient pas tout à fait des waihui mais des tongbao, des compatriotes. Quant aux Hong, ils avaient la fâcheuse habitude de se peindre en rouge mais manquaient d’âpreté au combat.

« Je vois, soupira le gros homme. Bon. Arrête d’afficher ce sourire pareil à un ravioli éclaté par excès de cuisson ! Je suppose que tu connais l’épreuve d’admission, mais je vais tout de même te la rappeler. »

Il énonça les règles : le candidat serait accompagné par trois juges au seuil de la Coquille, à un endroit connu d’eux seuls. Les autres entrées seraient gardées, et il ne pourrait s’échapper, avant le terme d’une demi-heure, qu’en cas d’abandon. Toutes les armes étaient autorisées, puisqu’elles ne servaient à rien.

« Renoncer n’est pas perdre la face, termina rituellement Cheou. Tu peux encore le faire.

– Bientôt, vous me compterez comme féal. »

 

 

Ou-I-Pai alla porter la fleur à Teng Baishi. Celui-ci s’épancha sur le végétal d’une manière qu’Ou-I-Pai ne put s’empêcher de juger répugnante.

« Une fleur d’or, murmura-t-il. Sais-tu qu’elle symbolise le degré le plus élevé de l’esprit, qui permet de parvenir au secret de l’immortalité ? Non, évidemment, un petit animal de dayuan ne peut savoir une telle chose.

– L’arme que vous m’avez promise, Maître-céleste. J’en ai besoin pour l’épreuve. Vous savez, la vrille ? »

Teng Baishi ne consentit à la lui donner qu’après avoir raconté la façon dont il s’en était rendu acquéreur. C’était le legs personnel d’un seigneur, dont Baishi avait soulagé les derniers instants en peignant des femmes sublimes sur du papier de riz, que le seigneur brûlait immédiatement et dont il avalait la fumée. L’artiste ne l’avait jamais utilisée, car nul n’oserait s’attaquer à lui sans encourir les foudres de tous les clans.

Baishi déroula un linge et lui présenta la vrille. À première vue, elle ressemblait à une galette de métal striée en spirale dans le sens de l’épaisseur, garnie d’une poignée en forme de crosse sur une face. L’autre face avait l’aspect d’une imbrication de dents minuscules, scintillantes, emboîtées les unes dans les autres en une masse compacte. Ou-I-Pai la prit avec précaution.

« C’est vraiment une arme ?

– Elle vient de l’extérieur, tu as intérêt à l’essayer avant. Sur un mur plein, de préférence. »

Ou-I-Pai l’enveloppa à nouveau et revint chez lui. Sur le trajet, des tambours firent dégager la place. Puis Lei-Kong, le seigneur du Bangshan, passa dans un palanquin sculpté de plumes de paon et de serpentins figés, maintenu au centre de l’avenue par des câbles de traction. Sur les quatre faces latérales, des femmes voilées accrochées par les chevilles agitaient des nageoires stylisées, et des écrans plats diffusaient de la propagande Bangshan.

Une semaine auparavant, un accrochage avec un clan rival s’était soldé par trois morts. Les murs portaient encore les traces gluantes de colle et de sang de l’affrontement. Les tambours avaient aussi pour fonction d’éloigner les mauvais esprits de la bataille passée avant la cérémonie funéraire. Ou-I-Pai dut attendre que les battements aient disparu pour continuer sa route.

 

 

Le pailou de la Triple Harmonie était un dayuan, un mur de conapts dévolus aux bandeaux-bleus, dont chacun n’occupait que quatre mètres cubes. Quand Ou-I-Pai entra dans son conapt, le lampion de veille avait accrété en son absence son propre petit système solaire de blattes dermophages attirées par la lumière et carbonisées. Les généticiens d’antan n’avaient pas jugé utile de supprimer cet atavisme chez ces insectes. Ce qui apportait un supplément non négligeable de protéines. Avec des gestes machinaux, Ou-I-Pai les récolta dans un filet. Il arracha leurs longues antennes-balais chargées de répandre bactéricides et fongicides : le seul moyen de les rendre comestibles. Après les avoir fourrés dans un sachet, il s’occupa de la vrille.

La crosse était en plastique noir, dur au toucher. Ou-I-Pai pointa le tronçon cylindrique vers le mur du fond. Celui-ci était fait de la roche même de l’astéroïde. Il était recouvert d’un enduit poreux par où l’air circulait et qui servait d’épurateur. Sa teinte ocre indiquait qu’il n’épurait plus rien depuis au moins trois générations. Des conduits d’aération avaient été forés par la suite, mais il arrivait que des nourrissons s’étouffent dans des nappes d’air stagnant.

Des graduations permettaient à la crosse d’être serrée avec plus ou moins de force. Ou-I-Pai choisit le rapport le plus faible, et pressa.

Sans bruit ni recul, quelque chose jaillit du cylindre tel un ressort… ou plutôt une double-hélice télescopique, coiffée d’un disque évidé aux dents plus tranchantes qu’une lame céramique. Cela ressemblait au dessin présent sur la carapace des dermophages : le symbole de l’ADN. Ou-I-Pai s’ancra par les pieds à la paroi, puis gradua la crosse au maximum. Le disque creux se déroula en spirale à la vitesse de l’éclair, mordit la roche dans un tsssshhh ténu. Ou-I-Pai le vit disparaître, s’enfoncer d’une longueur de bras tandis qu’une onde de choc élastique, de faible intensité, remontait dans son bras.

L’instinct lui fit relâcher la crosse. La torsade se rétracta aussitôt, pour reformer le cylindre.

« Par les Ancêtres… »

C’était une arme redoutable, et Ou-I-Pai comprenait pourquoi aucun seigneur ne l’avait utilisée jusqu’à présent. Celui qui l’avait achetée avait préféré l’enfermer, comme un trésor interdit.

Un trésor dont il était désormais détenteur.

Deux jours plus tard, un message lui ordonna d’aller se présenter devant ses juges. L’épreuve avait lieu le matin même.

 

 

Ou-I-Pai courut avertir Li Enlai. Puis il se rendit à l’endroit du rendez-vous. Il passa sous le portail :

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MIL-LIKEN GARDENO

ouvrant sur les hydroponiques. Les instructions le menèrent jusqu’à un accès écarté, surmonté d’un panneau à moitié rouillé :

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HIDROPONIC – SUPERENIRO

Un vieux passage dégoulinant de sanies le jeta dans un entrepôt de retraitement puant le PPb avarié, dont l’un des murs touchait la Coquille. Des moisissures engorgeaient les pores des parois, et des ordures compressées flottaient çà et là, empaquetées dans des filets suintants.

Ou-I-Pai avait enveloppé la vrille dans un sac, et personne ne lui posa de question à ce sujet. Les juges étaient au nombre de quatre. Toutes étaient des femmes, l’unique fonction de prestige à laquelle elles avaient droit. Un droit exorbitant qui souvent décidait de la vie ou de la mort d’un candidat. En dehors de ces occasions ne se produisant que deux ou trois fois par an, les femmes ne circulaient librement qu’à la seule condition d’être mariées ou prostituées. Des comités de pailou veillaient à réglementer leur existence et faisaient respecter la décence.

L’une d’elles, prénommée Nûwa, lui répéta les termes de l’épreuve, avant d’achever son allocution par les mots rituels : « Quand un simple féal préfère son propre avantage à son clan, il porte préjudice à son clan et engendre le désordre. Quand un simple individu n’aime pas son seigneur, il porte préjudice à son seigneur et engendre le désordre. Quand un seigneur manque de bienveillance envers ses féaux ou ne révère pas le roc qui nous protège du vide, il porte préjudice à tout le groupe et accroît le désordre. Tous ces désordres proviennent de l’insuffisance d’amour mutuel et universel. Telle est la voie du guiju. Souviens-t’en, si tu te retrouves face à face avec un dragon : pour lui, tu ne représentes qu’un désordre dans son existence. »

Ou-I-Pai hocha mécaniquement la tête. Nûwa lui remit six poignées-crampons et deux crochets d’ancrage.

« Si peu ? »

Le visage de la femme se rida comme sous l’effet d’un sourire. Sourire non dénué de cruauté.

« Tu en trouveras d’autres, laissés par des candidats pris en chasse. »

La fierté empêcha Ou-I-Pai de répondre. On dévissa un soupirail. Le garçon se faufila à l’intérieur, pour aboutir dans un passage désert. D’ici une demi-heure, toutes les issues seraient à nouveau déverrouillées, et il pourrait sortir.

Il ne lui fallut que quelques instants pour se rendre compte qu’il avait pénétré dans un territoire véritablement étranger. L’air avait des relents de crypte. Là résidait sans doute, au-delà du danger que représentaient les petits-dragons, la valeur de l’épreuve. Tous les couloirs du Guo portaient, d’une manière ou d’une autre, les empreintes vivaces de l’occupation humaine. Ici, c’était tout le contraire. La nudité des parois évoquait des galeries nouvellement forées. Le diamètre variait selon les segments. À l’époque reculée des premiers résidents de l’astéroïde, des portes anti-dépressurisation avaient été installées. Il n’en restait plus aujourd’hui que des rainures dans les murs, et des fosses-à-air comblées de bourres en plastique expansé.

La taille menue et l’ossature frêle d’Ou-I-Pai lui permettaient de progresser debout, l’échine courbée. Les parois étaient lisses, ce qui l’obligeait à utiliser fréquemment ses poignées-crampons. Parfois cependant, il devait avancer à croupetons. Mieux vaudrait pour lui ne pas être débusqué dans cette position. Contre un petit-dragon, seule la fuite était réputée efficace.

Mal à l’aise, Ou-I-Pai assura la vrille au creux de sa main.

Ce ne sont que des robots. Pas des dieux. Ils sont faits de matière, et la matière peut être percée.

 

 

Le petit-dragon se profila au détour d’un coude serré. Le cœur du garçon bondit dans sa poitrine. Pour le moment, le robot avait la forme d’une araignée à cinq bras, constitués chacun de quinze sphères de deux mains de diamètre articulées entre elles, possédant deux degrés de liberté. Un anneau rugueux, sur leur pourtour, accroissait leur adhérence aux points de contact avec la paroi. Les bras s’attachaient à un noyau bulbeux qui ne servait que de point de référence : chaque sphère comportait un moteur à combustion froide et un cerveau indépendants, de sorte qu’aucun esprit central n’était indispensable. Amputé d’un membre, un dragon ne perdait rien de sa mobilité ; au pire, un autre dragon pouvait lui céder quelques-unes de ses sphères. Le noyau abritait des éléments de télédétection, ainsi qu’une antenne électrochoc destinée à assommer les intrus. Naturellement, il ne contenait pas de lance-projectiles.

Le petit-dragon était peint de couleurs flamboyantes, à dominante rouge, destinées à frapper l’imagination. En l’apercevant, il s’immobilisa un bref instant. Puis ses bras se réorganisèrent pour changer de forme : la manière habituelle de ces robots pour dilater ou contracter leur volume en fonction du terrain. Certains, dans le Guo, appelaient les dragons « T’ien-Keou » parce qu’ils possédaient soixante-douze moyens de transformation. D’autres, avec un humour auquel Ou-I-Pai s’était toujours montré hermétique, les qualifiaient d’« amoureuses », spécialement les grands-dragons à l’étreinte mortelle.

Un premier réflexe jeta Ou-I-Pai dans une fuite éperdue, sans attendre le résultat de la transformation. Pendant trois minutes remplies du bruit assourdissant de sa respiration, il prit deux embranchements au hasard, pour se retrouver dans un dédale de galeries impersonnelles. Des hachures rouges peintes sur les parois prévenaient les intrus qu’ils pénétraient dans le territoire des grands-dragons.

« Qu’est-ce qu’il fiche ? maugréa Ou-I-Pai en balançant un crampon contre une paroi pour s’arrêter. Ils ne sont pas aussi rapides qu’on le dit. »

Le drone progressait sans se presser, ce qui contredisait tous les récits de son enfance. Il ricana. Ceux qui avaient passé l’épreuve avaient exagéré leur exploit. Lui aussi, sans doute, ferait la même chose en revenant.

C’est lorsqu’un deuxième petit-dragon le prit en chasse qu’il commença à se rendre compte que quelque chose clochait. Puis un troisième. Il tenta de revenir vers le Guo, mais les drones lui bloquaient invariablement le passage, le repoussant vers la zone rouge.

Ce fut comme s’il avait été touché par une antenne électrique de petit-dragon.

« Sale bâtard de Li ! J’arracherai ta colonne vertébrale pour t’empaler par le cul, je te ferai bouffer les yeux par le Porc Transcendant, je… »

Il continua ainsi plusieurs secondes, jusqu’à ce que la tension de l’angoisse redescende d’elle-même. La haine – « l’endorphine des dégénérés  », répétait souvent Teng Baishi – se dispersa dans ses tissus, telle une toxine.

Il comprenait qu’il avait été joué. Li Enlai avait fait mine d’obéir à son chantage en reprogrammant les petits-dragons, mais pas pour qu’ils l’autorisent à revenir. Il avait dû se rendre compte que le garçon ne le laisserait jamais tranquille avec ce secret en sa possession. Ils ne pouvaient le tuer à coup sûr, aussi le poussaient-ils vers le territoire des grands-dragons qui s’en chargeraient.

Comment avait-il été assez bête pour ne pas avoir prévu sa traîtrise ?

Au bout de la galerie, des hachures écarlates peintes sur le revêtement indiquaient la zone des grands-dragons.

Sa seule chance de survie était de forcer le barrage de ses poursuivants. Il assura la vrille dans sa main, lança un crampon à quelques centimètres du petit-dragon le plus proche. Celui-ci, voyant que le projectile ne lui était pas destiné, ne broncha pas. Un quatrième drone apparut au bout de la galerie, afin de grossir le barrage. Ou-I-Pai inspira puis s’élança le long de la paroi en une progression spirale.

À quatre mètres du barrage, il inversa son mouvement, prit appui des orteils sur le crampon qu’il avait lancé, détendit les jambes puis les rentra sous lui dans un même geste coulé. S’il rebondissait sur un tentacule de petit-dragon, il parviendrait à se faufiler, et…

Une antenne électrochoc se tendit vers lui. Lancé comme un boulet de canon, Ou-I-Pai déclencha instinctivement la vrille, dont l’extrémité jaillit et trancha net le mince tuyau, ainsi qu’un copeau de carapace d’une sphère.

Sa trajectoire changea de nature : de simple et rectiligne, elle se mit à osciller, comme si un afflux de turbulence cherchait à se dissiper en poussant de chaque côté d’une courbe idéale. Un bras le frappa de biais, sans provoquer de dommages corporels mais le catapultant dans la direction opposée. Il n’y avait aucune prise à proximité, et Ou-I-Pai se vit flotter dans le tunnel, bras en croix, vers la zone rouge. Il parvint à crocher un crampon. L’inertie induite par l’impulsion initiale lui fit heurter la paroi, mais il tint bon et finit par s’immobiliser. Les drones n’avaient même pas essayé de l’assommer ou de le paralyser : ils s’étaient contentés de le repousser.

Ou-I-Pai rejoignit une sortie, puis une autre encore. Peine perdue, toutes étaient gardées.

Alors, un grand-dragon apparut. Il roulait sur deux trains antagonistes constitués chacun de neuf sphères accolées, dégageant un bulbe central plus volumineux que ses frères plus modestes, et hérissé de sinistres protubérances. Sa carapace était peinte en jaune citron.

Dès qu’il le repéra, il n’hésita pas et se propulsa dans sa direction. Ou-I-Pai pria pour qu’il ne se soit pas aperçu que sa proie gardait une main cachée derrière son dos. La crosse de la vrille glissait sur un film de sueur dans sa paume. Le chuintement du drone se rapprochait. Ou-I-Pai résista tant bien que mal à la réaction instinctive qui consistait à pivoter et fuir. Il se campa sur ses jambes, dans une posture qui le plaçait à la perpendiculaire de la paroi.

Si son blindage résiste, il me tuera à bout portant. Je dois le transpercer entièrement.

Puis, tout se passa trop vite pour que, par la suite, il puisse reconstituer la chronologie des événements. Les deux adversaires attaquèrent probablement en même temps. Ou-I-Pai raidit son bras afin d’encaisser le choc en retour, lorsque la double-hélice se détortilla. Le cercle coupant s’enfonça dans le bulbe central avec la facilité d’un couteau brûlant dans une motte de graisse.

Il ressortit de l’autre côté. Ou-I-Pai rétracta la vrille sur-le-champ. Le grand-dragon continua sur sa lancée, passa à quelques centimètres. Des rondelles d’organes tronçonnés commencèrent à s’échapper du disque carotté, ainsi qu’un jet de lubrifiant, aussi rouge et poisseux que du sang.

« Je t’ai vrillé, je t’ai vrillé ! »

Le temps que les sphères trouvent un nouvel arrangement, Ou-I-Pai avait détalé.

Pendant quelques instants, le garçon se laissa gagner par l’allégresse. Il avait terrassé un grand-dragon. Lui qui n’appartenait pas encore à un clan, qui pouvait donc revendiquer ce fait comme le sien propre !

Mais il n’était pas sorti d’affaire. Les hachures écarlates couvraient encore les parois. Et à peine trois minutes plus tard, un nouveau dragon de la couleur de l’or le prit en chasse.

Ou-I-Pai savait qu’il ne pourrait le semer. Les grands-dragons retrouvaient toujours leur proie en lisant la chaleur résiduelle de leur corps, en humant leurs odeurs intimes. Celui-là ne se laisserait pas approcher comme le premier, car les dragons intégraient les expériences de leurs congénères. Mais s’il parvenait à le tenir à distance, le temps de sortir de la Coquille…

La gauche et la droite, le haut et le bas n’avaient pas de sens en impesanteur. Ou-I-Pai tâchait seulement de maintenir une trajectoire rectiligne, ce qui l’amena droit dans un cul-de-sac.

Merde !

Trop tard pour faire demi-tour. Il n’avait plus qu’un crochet et une poignée-crampon.

Une veilleuse jetait une lumière chiche dans le puits. Tout au fond, de l’humidité avait formé des mares rondes comme des soucoupes, que l’air déplacé faisait frissonner. Une masse sombre lévitait au-dessus de cet étrange parterre. D’une détente, Ou-I-Pai l’attrapa au vol puis atterrit au milieu d’une flaque, éclaboussant les parois à l’infini.

Une besace, qu’étreignait une main tranchée au ras du poignet. Ou-I-Pai grimaça. La main paraissait momifiée, creusée autour des tendons et de couleur verdâtre.

« Puisqu’il faut l’ouvrir… »

La besace contenait une bonbonne et deux crampons. Son possesseur n’avait pas eu le temps de les extraire pour s’en servir. Cette fois, l’esprit d’Ou-I-Pai fonctionna à toute vitesse. La bonbonne, il pouvait l’utiliser comme mode de propulsion, ou bien en tant que leurre.

Ses yeux se posèrent sur la muraille, et une vieille maxime s’extirpa de sa mémoire. L’enfant regarde le mur, l’adulte regarde la porte dans le mur ; le sage, lui, considère et le mur et la porte et l’espace qui emplit l’ouverture.

Voilà la clé. Il ne se trouvait pas dans une impasse. Pas avec la vrille capable de carotter la roche.

Le bruit du grand-dragon à ses trousses s’amplifiait ; le temps pressait. En quelques instants, Ou-I-Pai se ménagea une cache d’un mètre cube environ. Des débris de roc envahirent l’espace, à la façon d’un champ d’astéroïdes miniature. Ou-I-Pai pensa sans trop y croire que cela pourrait peut-être affecter la vision discriminante du robot.

Il se déshabilla en hâte, noua les extrémités de ses manches, et y insuffla la totalité du contenu de la bonbonne. Le gaz thermogène le fit suffoquer : l’homme avait peut-être cru camoufler sa chaleur corporelle en la noyant dans un nuage ardent. Au moins, cela leurrerait peut-être le dragon la poignée de secondes nécessaire pour agir.

Il s’encastra dans la cache. Aussitôt apparut le grand-dragon. Du coin de l’œil, Ou-I-Pai le vit faire croître des pédipalpes sur le devant de son corps, destinés à écarter les blocs de rocher flottants. Puis il se dirigea avec une lenteur étudiée vers la baudruche.

Plus près, viens plus près…

Il essayait de ne pas penser au caractère grossier de son piège. Le robot s’arrêta à une dizaine de pas du leurre à l’aide d’un fuseur contenu dans son bulbe central. Trop loin pour l’atteindre. La sueur enveloppait Ou-I-Pai d’une aura de moiteur. Le bulbe se tourna vers sa cache… puis un trait métallique en gicla.

La réaction fulgurante d’Ou-I-Pai lui sauva la vie ; au lieu de lui transpercer le crâne, la flèche d’aluminium lui traversa l’épaule. Avant même que la souffrance afflue, il avait pressé la vrille, qui s’enfonça dans la paroi sur la longueur d’un avant-bras. Puis la force d’impulsion s’affaiblit et Ou-I-Pai partit en arrière, comme s’il avait été monté sur ressort.

Un second trait siffla à son oreille pour se ficher dans le roc, à l’endroit que sa tête occupait un instant plus tôt. Il fallut une demi-seconde à la vrille pour se recontracter, puis bondir à nouveau.

Trois fois, quatre fois, la vrille plongea dans le dragon, sectionnant et évidant des sphères. Des fragments de plastique et de métal bleutés se mêlèrent aux débris rocheux, au milieu d’un brouillard de gouttelettes de lubrifiant rouge. Le grand-dragon désarticulé tenta de l’atteindre en hérissant des chélicères barbelés. D’un seul revers, la vrille les trancha tous.

La douleur empêcha Ou-I-Pai de savourer pleinement sa victoire. De petits globules écarlates s’échappaient par groupes tremblotants de sa blessure. Une brusque faiblesse le convainquit de colmater l’épanchement sanguin au plus vite.

Il pressentait qu’il se trouvait à la frontière de la Coquille, que le Palais du Yang Splendide était quelque part, de l’autre côté du fond du puits.

Il ne pourrait jamais rééditer l’exploit de battre un grand-dragon. Il atterrit doucement au fond du puits, s’ancra à l’aide d’un crampon et se mit à creuser. Des tronçons cylindriques de roc piqueté de quartz s’ajoutaient au ballet qui occultait à présent presque toute la lumière venue du haut. Ou-I-Pai continua à forer. Un instant, l’idée lui vint qu’il s’était peut-être trompé de chemin et que là-derrière il n’y avait que l’espace, ou un dock sous vide qui l’aspirerait, l’étoufferait et ferait bouillir son sang.

Un cliquetis retentit au-dessus de sa tête. Lorsqu’il se tordit le cou pour voir, deux silhouettes de dragons progressaient avec circonspection au milieu du champ de cailloux flottants. Ou-I-Pai étouffa un gémissement. Il serra et desserra la crosse de plus belle, fouaillant la roche au moyen de la vrille tandis que sa main gauche attrapait les tronçons rocheux et les éjectait d’une secousse, au risque de se trancher les doigts. Son épaule s’engourdissait lentement. Lorsque la vrille cessa de rencontrer de la résistance, il crut que le mécanisme de déclenchement, trop sollicité, avait rendu l’âme.

J’ai traversé !

Les deux grands-dragons arrivaient sur lui. En quelques coups, Ou-I-Pai agrandit suffisamment le trou pour s’y glisser. Plus le temps de récupérer les crampons. Sans hésiter, il franchit le passage. De l’autre côté, à l’endroit où il se tenait un instant plus tôt, d’affreux raclements soulignaient la frustration des dragons.

 

 

Le couloir s’étirait sur une dizaine de mètres à droite et à gauche. Il avait débouché à mi-chemin. Les parois étaient d’une blancheur aussi immaculée qu’un linceul mortuaire. Les hachures rouges avaient disparu. Il était chez les Immortels.

 

 

Les gardes des Immortels le coincèrent dans une gaine d’aération. Des combinaisons noires bardées de crochets et de velcros les couvraient de pied en cap. Elles ne laissaient rien voir de leur visage. Des lames saillaient de leurs coudes et de leurs genoux.

Ils ne le tuèrent pas. Au lieu de cela, ils projetèrent un gaz qui l’endormit.

 

 

Ou-I-Pai se réveilla dans une cellule blanche, dépourvue de mobilier ou de paravents. La vrille avait disparu. Des menottes de plastique incassable entravaient ses mains et ses chevilles. Sa blessure à l’épaule avait été recouverte d’un timbre collagène. Des piqûres au creux des poignets indiquaient qu’on lui avait injecté diverses substances.

Un ancêtre l’observait de l’autre bout de la pièce, les jambes repliées dans la position du lotus. Une tunique à manches évasées reproduisait les motifs imprimés d’un pêcher stylisé et de fleurs d’or entrelacés. Ses moustaches étaient deux fois plus longues que celles de Teng Baishi, et entièrement blanches. Des aiguilles d’acier prolongeaient ses ongles longs, curieusement desquamés et épais – peut-être contenaient-ils un mécanisme qui faisait coulisser les aiguilles à volonté. À la pensée qu’elles avaient pénétré sa chair, un frisson descendit son échine.

« Ah, tu es réveillé. Je suis Zhou-tse, l’un des cent huit Immortels qui habitent le Palais du Yang Splendide.

– Où suis-je ? »

Zhou-tse leva un sourcil.

« Voyons, nous sommes dans le très noblissime Palais Arcologique qui, en raison de sa magnificence et le respect des traditions qui la rattachent à la Chine-mère du Berceau, se nomme Guo Yang. »

Sa voix de crécelle irritait les oreilles. Il s’approcha sans impulsion apparente. Ou-I-Pai ne pouvait empêcher ses yeux de fixer les minuscules aiguilles au bout de ses ongles. D’autres aiguilles prolongeaient ses pieds nus et squelettiques.

« Veux-tu savoir qui tu es, ou plutôt qui tu désires être ? »

Ou-I-Pai hocha la tête, trop impressionné pour prononcer une parole. Il avait la certitude qu’il suffirait à Zhou-tse de l’effleurer pour le tuer sur-le-champ. L’ancêtre plaça son index, aiguille rétractée, contre sa tempe.

« Tu représentes tout ce dont nous avons besoin, un corps et des réflexes naturels. Pas d’esprit. Tu es notre part de yin. Tu nous protégeras, nous les cent huit Immortels et nos investisseurs, de la racaille de taupinière d’où tu viens. Peu importe qui tu es. Ce qui importe, c’est que je représente ton nouveau guiju. Comprends-tu ? »

Une nouvelle fois, Ou-I-Pai opina. L’ancêtre dévoila des dents de vieil ivoire.

« Au moins as-tu saisi cela. À côté de l’esprit qui raisonne, d’autres éléments coexistent en nous, qui veulent vivre, se mouvoir selon leur qualité. Pour maintenir ces éléments dans la bienheureuse ignorance des troubles, nous t’avons inoculé des nanobiotes régulateurs, qui sont autant de dragons infinitésimaux parcourant tes veines, à l’image des grands-dragons dans la Coquille. Aime-les comme tu nous aimes, et ils te laisseront en paix. Car quand un simple individu préfère son propre avantage à son clan, il porte préjudice à ce dernier. Quand un simple individu n’aime pas son seigneur, il ne fait pas que lui porter préjudice, mais suscite le désordre. »

Les mêmes paroles qu’il avait entendues quelques heures auparavant. Pour la première fois, elles résonnèrent au plus profond de son être.

Zhou-tse poursuivit : « Ce que je vais dire, je ne le répéterai pas, car j’ai interrompu une partie de mah-jong qu’il me tarde de reprendre. Sache en premier lieu que tu n’es pas le seul à avoir franchi le barrage des grands-dragons. D’autres aussi ont passé l’épreuve avec succès, et sont devenus ce que tu vas devenir. Li Enlai a agi selon ma volonté. Il t’a fourni l’arme, juste avant l’épreuve naturellement, qui devait t’inciter à tenter ta chance sur le territoire des grands-dragons. Tu leur as échappé, comme à peu près un tiers de nos candidats. Maintenant, te voilà parmi les Immortels, afin de les servir selon les règles de la tradition. Sans doute ignores-tu que la colonie originelle provient de Paz Ouchai. »

Ou-I-Pai secoua la tête. Le vieillard soupira.

« Tant d’arcologies ont péri, faute de rites sacrés. Les rites sont à la société ce que le traitement Kavine est à l’individu : un remède contre la décalcification qui ronge les os. Paz Ouchai l’a bien compris quand elle nous a envoyés dans cet astéroïde il y a deux siècles. La société qu’elle y a établie est stable parce qu’elle emprunte à des traditions qui résistent au changement et donc à l’entropie sociale. Elles sont issues du plus grand empire du Berceau : le Guo originel, antique et en grande partie mythique. Sans doute le pays le plus vieux, mais surtout l’un des seuls à avoir résisté à l’éclatement de l’humanité dans les étoiles. C’était une culture de la promiscuité, idéale pour les habitats confinés. De plus, le principe des clans féodaux permet de conserver la pluralité humaine tout en l’unifiant dans un équilibre en mouvement. C’est sur ce type de conservation optimale que le Guo a été développé. Mais nous, les Immortels, n’avons pas besoin de ce système de valeurs car des circuits d’énergie supérieurs nous portent. Nous avons subi, il y a très longtemps, une cure de longévité fondée sur une extension du traitement Kavine. Cette cure nous met à l’abri du besoin de nous perpétuer par l’intermédiaire de la société qui nous entoure. Notre modèle n’a rien en commun avec les clans féodaux, à tel point que nous avons dû nous isoler complète­ment, et ériger la Coquille gardée par des dragons. Dans le Palais du Yang Splendide, tous les Immortels sont des seigneurs. Le Guo est un vivier dans lequel, parfois, nous pêchons un serviteur. Vous êtes aux Immortels ce que les blattes dermophages sont aux humains : à la fois dérisoires et nécessaires. En vainquant les grands-dragons, tu as scellé ta destinée.

– Ma destinée ?

– Tu as réussi l’épreuve. À ton tour de devenir un T’ien-Keou. »

Et le ton de sa voix mata Ou-I-Pai tel qu’aucun seigneur, aucun dragon, n’aurait pu le faire. Zhou-tse prétendait qu’au paradis, il n’y avait plus de clan. Cependant, pour Ou-I-Pai, incapable qu’il était de raisonner autrement, les Immortels formaient un clan auquel il appartenait corps et âme. Un clan plus puissant que le plus puissant clan du Guo.

Des gardes le conduisirent dans une pièce blanche, avec un bloc central garni d’instruments qu’ils appelaient médikit. Un masque se plaqua sur sa bouche, et il plongea dans le sommeil.

Il rêva qu’il était devenu un T’ien-Keou, un grand-dragon d’or.

Mais le rêve ne finit jamais, et Ou-I-Pai put mesurer les ultimes paroles de l’Immortel.

Le médikit lui avait retiré les membres, le sexe, et une partie de ses organes internes qu’il avait remplacés par des pompes et des filtres. Puis il avait incorporé ce qui restait de lui dans le module central d’un grand-dragon, celui-là même dont il avait tué l’hôte à l’aide de la vrille. Une interface neurale connectait chacun de ses nerfs aux sphères reconfigurables du robot, dont il représentait l’esprit et la force vitale.

Dans le dayuan des grands-dragons, à l’un des points d’intersection de la Coquille, il pouvait se brancher sur un distributeur de nourriture. Il n’y avait jamais eu d’IA dans les grands-dragons, mais des serviteurs pêchés par les Immortels. Un garde-instructeur en tenue noire lui expliqua qu’il lui faudrait quelques semaines pour s’habituer à son nouveau corps.

« Bientôt, tu feras tes rondes dans la Coquille. Voilà les frontières de ton domaine. Tu es relié par radio aux autres dragons ainsi qu’à notre IA de surveillance. Tu ne tarderas pas à penser comme un T’ien-Keou et tu n’auras d’autre but que d’assurer l’inviolabilité du Palais du Yang Splendide. »

Ou-I-Pai ne répondit pas. Il n’avait plus de langue pour exprimer ses émotions. Deux pensées tournoyaient dans un chaos de pensées. Il avait réussi l’épreuve. Il était un T’ien-Keou, un dragon.

Il se déploya à la manière d’une fleur. Une fleur d’or : le moyen d’accéder à l’immortalité… ou de la conserver à l’abri, hors de portée. Telle était la leçon. Le cercle s’était refermé sur lui-même.

 

 

Huit mois plus tard, il tua son premier bandeau-bleu.

 

 

Nouvelle reproduite avec l'accord de l'auteur.