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Journal d’un marchand de rêve

Anthelme Hauchecorne – French Pulp Éditions, coll. « Anticipation » – mai 2018 (réédition – 544 pp. 18 €)

Paru en 2016 chez L’Atelier Mosésu, couronné l’année suivante par le prix Imaginales, Journal d’un marchand de rêve, quatrième roman d’Anthelm Hauchecorne, a été réédité en 2018… et est tombé tardivement entre nos mains.

À vrai dire, il s’agit moins d’un journal que de mémoires, celles de Walter Krowley. Narrateur du présent ouvrage, Walter est le rejeton d’une star hollywoodienne dont l’amour paternel n’est pas la plus évidente des qualités. Individu plutôt instable, scénariste en devenir, Walter fait un jour une crise qui l’amène… à Dollywooh, double inversé et onirique d’Hollywood. Dans ce monde, l’Ever, véritable rêve partagé entre les dormeurs du monde entier, la monnaie ayant cours est le sable. Si le mystérieux Gouverneur fait régner une justice sévère à Dollywoh, les alentours de la ville sont arpentés par les Outlaws et les féroces peaux-rouilles – des robots sans âmes, autochtones oniriques. Au fil de ses séjours à Dollywooh puis à Sellexurb l’européenne, Walter va rencontrer plusieurs personnages hauts en couleurs – son ça bestial, des femmes fortes, des hors-la-loi sans pitié – et explorer la région méconnue de Brumaire, dont le sable possède d’étonnantes qualités. Un sable qui, ingéré, décuple la créativité de Walter dans le monde de l’Éveil – faisant du protagoniste moins un marchand qu’un créateur. Le tout est de ne pas tomber à court de sable. Et de surmonter les nombreux périls de Dollywooh.

Quant au lecteur, il devra surmonter les nombreux écueils de ce roman afin d’en atteindre le terme. La plume n’est pas désagréable mais Anthelme Hauchecorne en fait trop (et gagnerait à suivre un stage chez Thomas Day). On mettra les phrases curieuses sur le dos de la fatigue (« Elle marchait à la verticale », « sa victime tomba à la renverse, sans toutefois s’effondrer »). Trop longue pour son propre bien, l’intrigue est trouée par quelques ellipses dignes d’une logique onirique mais pas d’un texte romanesque, et pas vraiment portée par ses personnages ou le cadre de son action (la description d’Hollywood est générique au possible ; Dollywooh ne s’avère guère plus qu’un décor de western ensablé). L’usage intensif des notes de bas de page s’avère horripilant et sans logique (pourquoi mettre une note pour détailler la filmographie de Terry Gilliam ou expliquer l’acronyme WASP et ne rien mettre pour Oz et Celephaïs ?). En fin de compte, après l’ixième note de bas de page expliquant encore l’évidence, seul l’agacement finit par prédominer. Tant pis, et mieux vaut oublier ce roman comme on oublie un songe mal ficelé après le café matinal.

Erwann Perchoc

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L’Anti-Terre

Jean-Pierre Laigle – Éditions L’Œil du Sphinx, coll. « Les études du Dr Armitage » n° 7 – juin 2018 (recueil d’articles inédit – 240 pp. GdF. 15 €)

On devait déjà à Jean-Pierre Laigle, sous le pseudonyme de Rémi Maure, une passionnante analyse des arches stellaires, qui fit sensation lors de sa publication en plusieurs parties dans la revue Fiction. Il renouvelle ici cet exercice avec un ensemble d’articles sur des thématiques cosmiques, souvent tombées en désuétude de fait de l’avancée des sciences, même si certaines survivent, davantage sous forme symbolique que spéculative.

« L’Anti-Terre, » elle, n’a pas résisté aux avancées de l’exploration spatiale : l’idée d’une planète invisible parce qu’à l’exact opposé de la nôtre, pronostiquée par Pythagore et réactualisée par les occultistes du XIXe siècle, a fait les beaux jours de la science-fiction des origines. Sans s’attarder sur les aspects scientifiques qui expliqueraient pourquoi l’évolution aurait suivi une trajectoire parallèle, voire en miroir, la thématique est un terrain de choix pour les utopistes, qui en profitent pour professer des idées sociales, avec des visions caricaturales donnant parfois dans l’humour simpliste.

« La Vie dans la haute atmosphère selon la science-fiction » prolonge en quelque sorte le thème en faisant de l’air un troisième milieu habitable, après la terre et les océans. Peuplé de méduses et autres créatures volantes ou flottantes, il repose parfois sur un substrat pour le moins hasardeux comme une couche de gelée translucide ou un air solidifié par le froid à mesure qu’on s’élève. On y trouve aussi des civilisations avancées comme les Sarvants du Péril bleu de Maurice Renard. D’abord considérés comme des milieux terrifiants, ces espaces deviennent des objets de conquête aux États-Unis. Encore aujourd’hui on peut trouver des survivances du thème dans les nuages intelligents ou l’atmosphère d’autres planètes.

Dans le même registre, l’exploration de terres creuses, de Jules Verne à Burroughs pour « Pellucidar », «  Les Autres Mondes concaves selon Edmund Halley et autres épigones  » s’étend aussi aux astéroïdes évidés ou aux mondes creux, ce qui en fait un thème encore vivace, essentiellement en BD.

« Les Allumeurs d’étoiles », plus tardif, voit l’homme agir sur le milieu stellaire. Qu’il s’agisse de rallumer le soleil qui se meurt au moyen de réactions nucléaires, ou bien la Lune, on est face à un thème prométhéen, mégalomaniaque et insouciant des dangers.

« Vulcain, le mythique monde inframercurien » dû à Urbain Le Verrier, avec au moins un prédécesseur, Restif de la Bretonne, est une autre planète irrationnelle sur le plan scientifique mais riche en potentialités symboliques, peu exploitée, malgré quelques résurgences contemporaines, dues à K. S. Robinson et à l’auteur du présent ouvrage.

Chaque chapitre est précédé de rappels mythologiques. Jean-Pierre Laigle ratisse large, des origines à nos jours, citant des contributeurs de toutes nationalités, avec autant d’auteurs connus de tous, de Doyle à Heinlein, que méconnus ou oubliés. Les romans, mais aussi les films et les bandes dessinées y sont résumés, présentés à l’aune de la rationalité scientifique, souvent pour pointer les défauts, mais avec une indéniable indulgence et un attachement pour ce type de récit. Tous analysent en guise de conclusion la portée du thème dans une perspective philosophique ou littéraire, et s’achèvent sur une bibliographie très détaillée. À la lecture de certains résumés, on salue le courage et la patience pour recenser une production parfois inepte. C’est finalement un hommage sincère au genre dans ce qu’il peut avoir de puéril et d’inabouti, et un excellent travail d’archive que propose Jean-Pierre Laigle dans cet ouvrage.

Claude Ecken

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Mage de bataille T2

Peter A. Flannery –Albin Michel Imaginaire – janvier 2019 (roman inédit traduit de l’anglais par Patrice Louinet – 576 pp. GdF. 25 €)

Dans la chronique du premier tome, on disait de Mage de Bataille qu’il ne fallait guère en attendre la moindre originalité, Peter A. Flannery s’inscrivant dans une tradition durable (en voie rapide d’assèchement, pourrait-on dire aujourd’hui) du roman d’apprentissage dans un monde de fantasy héroïque. Si l’intrigue et ses révélations sont éminemment prévisibles, si les personnages, au demeurent bien travaillés, restent semblables aux cohortes des leurs qui peuplent les romans de fantasy depuis plusieurs décennies, on reconnaissait à Flannery sa compétence pour nous faire partager les doutes, les angoisses et les exploits de ses protagonistes, et nous scotcher à la lecture de ce tome par une écriture dynamique et immersive. Comme le présent tome n’est rien d’autre que la deuxième partie du gros roman publié en un seul pavé aux États-Unis, rien de surprenant donc à ce qu’on confirme ce statut dans cette chronique.

L’histoire, bien évidemment, prend la suite directe du tome 1. On y retrouve Falco et les siens aux prises avec les Possédés et les Démons qui les gouvernent. La menace se précise, à tel point que le livre démarre sur la lutte de plusieurs Mages de bataille contre ces Démons, qui se conclut par la mort des défenseurs du monde libre. L’histoire est éclatée entre plusieurs lieux, et la lutte qui se concentre peu à peu implique de devoir gérer les distances entre les différents groupes de combattants. Flannery alterne ainsi la narration entre ses différents personnages. Ceci a pour effet de dynamiser encore plus l’intrigue, puisqu’aux actes de bravoure des combattants isolés se superpose un schéma plus global, géostratégique, de convergence. C’est bien évidemment assez classique en fantasy, tout tend à la fameuse bataille finale qui résoudra le sort du monde, mais Flannery se révèle assez doué pour orchestrer les événements, même si cela se fait au détriment de certains personnages qui voient leur temps d’apparition à l’écran diminuer drastiquement (ainsi, l’Émissaire, qui disparaît des ondes radar pendant de nombreuses pages au cœur du roman).

Flannery mène ainsi Falco Danté jusqu’au point culminant de son destin, quand le sort de son univers ne dépend plus que de lui, car tous les autres ont échoué. Falco saura se révéler plus forts que tous les Possédés réunis, que tous les Démons et que leur prince, le Marquis de la Douleur. Ce faisant, Falco mettra à jour certains agissements obscurs, et fera certaines révélations sur le passé. On me pardonnera de spoiler quelque peu l’intrigue, mais, à vrai dire, l’auteur lui-même l’avait déjà fait dès les premières pages de son roman.

Au final, Mage de bataille se révèle un parfait exemple de Big Commercial Fantasy : certes loin d’un roman innovant et audacieux, il propose une lecture de pur divertissement, de celle qu’attend un lecteur de BCF. Contrat parfaitement rempli : nul besoin de faire fonctionner les neurones à plein régime, il suffit de se laisser emporter, en reconnaissant à Peter A. Flannery un réel talent de conteur, lui qui s’acquitte de la tâche avec un vrai respect des codes du genre et visiblement un plaisir communicatif.

Bruno Para

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Les hommes frénétiques

Ernest Pérochon – SNAG – avril 2019 (réédition – 196 pp. GdF. 18 €)

En 1968 (La nuit des temps) et en 1943 ( Ravage), René Barjavel racontait l’histoire de civilisations qui – malgré leur toute puissante maîtrise de la nature et de sources d’énergie aussi gratuites qu’illimitées – succombaient à l’ hybris et s’effondraient dans le chaos d’une guerre terrifiante. Le premier avait été écrit dans un contexte menaçant, celui de l’équilibre de la terreur vieux de près de vingt ans ; le second l’avait été alors même que l’Europe râlait sous la botte nazie : si l’on peut comprendre comment le contexte historique a conduit Barjavel à imaginer le passé déchirant deLa nuit des temps et l’atroce futur de Ravage, il est plus difficile de concevoir comment Ernest Pérochon a pu – en 1925 ! – imaginer les derniers jours de l’humanité telle que nous la connaissons. Le schéma qu’offre Les hommes frénétiques est en effet si proche de ceux des deux romans cités plus haut que l’on ne remet pas en question le sous-titre qui figure sur la quatrième de couverture de cette édition : «  le livre majeur d’anticipation qui a inspiré Barjavel », celui-ci ayant de toute évidence lu, compris et apprécié l’œuvre de Pérochon.

Les hommes frénétiques dépeint une civilisation du futur lointain qui est elle-même issue des ruines de la nôtre : Harrisson et Lygie – tous deux physiciens – sont les ultimes produits d’une culture née plusieurs siècles auparavant dans le chaos d’une guerre d’idéologies, de nations et de couleurs de peau. Ce conflit que Pérochon prévoit est censé ponctuer notre propre avenir et il est intéressant de le voir caractérisé par l’usage d’armes de destruction massive – biologiques et peut-être aussi nucléaires – vingt ans avant Hiroshima et Nagasaki : la civilisation désunie de «  l’ère chrétienne » ne s’en relève pas, ouvrant une ère nouvelle qualifiée d’universelle, fondée sur la coopération internationale et le repeuplement de la planète selon les lignes imaginaires que sont les méridiens et les parallèles.

Si chaque nouveau siècle apporte son lot de succès, la situation quand l’histoire commence est plus incertaine que jamais : si Harrisson et Lygie sont sur le point de réaliser une découverte fondamentale et de mettre la clé des secrets de la nature dans la main de l’espèce humaine, celle-ci n’est pas adulte et le goût de certains de ses représentants pour le superflu, l’illusoire et le futile n’est jamais que le signe des dangers à venir. Cette brillante culture est en effet condamnée : déchirée d’abord par des tensions d’ordre politique, elle redécouvre assez vite l’opposition idéologique, la partition en nations antagonistes et in fine la guerre à outrance, quitte à mettre au service de celle-ci le savoir acquis sans sagesse. Dans son récit d’une véritable guerre d’extermination, Pérochon semble faire le procès d’une espèce humaine qui renonce à sa propre conscience : les coups que se portent les ennemis ne sont jamais mesurés – mais peuvent-ils l’être alors que le conflit s’ouvre pour des raisons idéologiques et religieuses périmées depuis des millénaires ?

Cette peinture d’une humanité condamnée à sombrer par cycles dans la barbarie est en réalité prévisible dès les premiers développements de l’intrigue, la civilisation universelle restant stratifiée : les propriétaires terriens et les classes aisées en général s’installent le long des méridiens alors que les travailleurs fonctionnaires le font le long des parallèles. La mise à disposition d’une science permettant de redéfinir les lois de la nature, et la source infinie d’énergie à la disposition des combattants, garantissent le caractère implacable de la sentence. Pérochon n’est pourtant pas tout à fait pessimiste : la civilisation universelle est certes condamnée, mais la Terre ne l’est pas, et l’humanité ne l’est pas non plus même si tout devra être réinventé… de l’alliance avec l’animal domestique à la pensée abstraite elle-même !

C’est donc une pièce intéressante que le lecteur curieux pourra découvrir ici : un roman bientôt centenaire qui semble – jusqu’à preuve du contraire – difficile à qualifier de rétrofuturiste… Bravo !

Arnaud Brunet