Dirty Computer, Janelle Monáe (Wondaland, 2018). 14 chansons, 48 minutes.
Dirty Computer – An Emotion Picture, Andrew Donoho et Chuck Lightning (2018). Couleurs, 48 minutes.

Un « dirty computer » peut tout se permettre, y compris d-d-d-doubler la lettre D de ce d-d-désolant Abécédaire.

On avait laissé Janelle Monáe il y a pile un an, avec sa suite Metropolis — un ensemble d’albums, entamé avec l’EP éponyme en 2007 et poursuivi avec The ArchAndroid (2010) et The Electric Lady (2013). Au fil de ses premiers albums, la chanteuse américaine y proposait une r’n’b sous forte influence science-fictive, utilisant la métaphore du robot pour évoquer la condition des femmes et des minorités. Cinq ans, c’est long. Entre The Electric Lady et Dirty Computer, Janelle Monáe n’a pourtant pas chômé pour autant, apparaissant dans Les Figures de l’ombre et dans un épisode de l’inégale série Philip K. Dick’s Electric Dreams – où elle interprétait justement un androïde.

vol9-d2-cover.jpg

Alors ? Histoire de se remettre de Dirty Restraint 9 de Matthew Barney, objet du précédent billet, intéressons-nous dans un premier temps au moyen-métrage – l’emotion picture – qui accompagne l’album, visible en intégralité sur la chaîne YouTube de la chanteuse. Bon, cela revient à mélanger torchons et serviette que de comparer les deux films, mais essayons… Là où Matthew Barney proposait une tentative d’œuvre d’art totale passablement hermétique, ne disant pas grand-chose (certes, non pas que les œuvres d’art doivent forcément dire quelque chose, mais là… ça m'avait paru abyssalement creux), Janelle Monáe propose une autre tentative d’art totale (cinéma, musique, danse, stylisme)… mais fun et doté d’un discours aussi actuel que pertinent. Mais n’anticipons pas.

vol9-d2-img1.jpg

La voix off du prologue donne l’explication du titre au travers d’une brève mise en ambiance :

« They started calling us computer. People began vanishing and the cleaning began. You were dirty if you looked different. You were dirty if you refused to live the way they dictated. You were dirty if you showed any sign of opposition at all. And if you were dirty… it was only a matter of time. »

Jane 57821 (interprétée par Janelle Monáe), au matricule faisant référence à une précédente chanson, est un « dirty computer ». La voilà donc destinée à être « nettoyée »… Allongée sur un brancard dans quelque centre sinistre, elle est à la merci des deux techniciens qui, depuis leur écran, sont chargés d’effacer un à un ses souvenirs. L’occasion pour Jane 57821 de les revivre… et les deux nettoyeurs de s’interroger sur la nature des images : s’agit-il forcément de souvenirs ou d’autre chose ? On voit ainsi la jeune femme évoluer dans un monde futuriste guère différent du nôtre – les voitures volent comme dans le clip de « Car Car Car » de DJ Hell et les minorités sont toujours à la merci de flics ne valant pas mieux que des robots. Mais cela n’empêche pas la jeunesse de s’amuser lors de fêtes où l’on croise des sosies de David Bowie et Frank Ocean (deux chanteurs à la bisexualité notoire), et Jane 57821 de s’éclater avec son amie/amante Zen (jouée par Tessa Thompson). Est-ce fichu pour Jane 57821 ? Elle qui proclamait fièrement « Categorize me, I defy every label » (« Q.U.E.E.N. ») sera-t-elle contrainte à adopter une identité qu'on lui imposera ?…

Le moyen-métrage enchâsse ainsi les clips diffusés avant la sortie du disque, et enchaîne les chansons à peu près dans l’ordre du disque. De fait, les premières chansons s’intéressent à l’acceptation – ce que c’est d’être un dirty computer. « Crazy Classic Life » débute avec un extrait de la déclaration d’indépendance des USA. Vivre une vie classique et folle ? Tant que l’on peut assumer sa personnalité et que ce n’est pas sur les genoux. La chanson célèbre l’égalité et fustige les différences de traitement. Assumer ses bugs, ce que d’aucuns appeleraient déviances ? Voilà « Take a byte », chanson entraînante dont le titre fait un jeu de mot entre « take a bite » (prendre une bouchée) et « byte ». Être queer ou ne pas l’être, en somme. Pour la chanteuse américaine, le choix est clair. Suit « Screwed » – baisé ou être baisé, littéralement ou non. Maîtriser son corps ou devoir en laisser la disposition à d'autres. À vrai dire, s’il est question de sexe dans cette chanson, il est également question de pouvoir et de violence.

« Everything is sex
Except sex, which is power
You know power is just sex
Now ask yourself who's screwing you »

« Screwed » enchaîne directement sur « Django Jane », où Jane 57821 reprend le contrôle. Ou plus exactement : Janelle vide son sac, évoquant à la fois sa vie, famille, la futilité du patriarcat…

« Jane Bond, never Jane Doe and I Django, never Sambo
Black and white, yeah that's always been my camo »

C’est beau, c’est brillant, c’est personnel, et plutôt que de m’étendre plus longtemps en bêtises, je vous invite à lire (en anglais) les paroles et les explications fournies par nulle autre que leur auteure – Janelle herself. Qui, vers la fin de la chanson, invite à un peu de ravalement de façade :

« And paint the city pink, paint the city pink »

Excellente idée. Et excellente transition vers « PYNK », duo avec Grimes (chanteuse québécoise ayant sorti un album sous influence dunesque et dont j’avais dit quelques mots par là). Il s’agit là d’une chanson célébrant l’émancipation féminine. Encore une fois, c’est la chanteuse qui en parle le mieux :

« PYNK is a brash celebration of creation, self love, sexuality, and pussy power! PYNK is the color that unites us all, for pink is the color found in the deepest and darkest nooks and crannies of humans everywhere. PYNK is where the future is born. »

Le clip vaut le détour. Dans un désert aux teintes roses, les voilà bientôt à s’éclater, vêtues de pantalons particulièrement évocateur (une déclinaison féministe du pantalon de Bowie ? Les paroles y sont d’ailleurs plus que suggestives – c’est fou comment l’absence d’un mot souligne ici puissamment sa présence.

Suivent « Make Me Feel », chanson explosive et bigarrée, funky en diable, où Janelle s’interroge sur sa sexualité, hésitant dans le clip entre la ravissante Zen et le beau Ché. Après « PYNK », c’est là l’autre sommet de l’album. Un régal, irrésistible.

« It's like I'm powerful with a little bit of tender
An emotional sexual bender
Mess me up, yeah, but no one does it better
There's nothin' better »

Suit « I Got The Juice», duo avec Pharell Williams, chanson catchy et agressive, dont on retiendra cette phrase savoureuse faisant écho à l'infameuse déclaration de l'actuel locataire de la Maison Blanche : « If you try to grab my pussy cat, this pussy grab you back ». Mais après deux chansons puissantes, celle-ci fait pâle figure. Un peu comme « I Like That », nouvelle itération sur les origines et les choix de Janelle Monáe (on va y venir) – et le fait d’assumer tout ça : sympa mais peut-être redondant.

Le dernier acte du disque montre Jane/Janelle sous un jour plus vulnérable. Avec « Don’t Judge Me », chanson plus calme, la chanteuse semble demander à sa communauté de fans de ne pas la juger pour ce qu’elle est – et pas pour ses déguisements d’androïde derrière lesquels elle a pu se cacher. Une chanson tombée fort à pic, Janelle Monáe ayant fait son coming out dans une interview donnée au magazine Rolling Stones la veille de la sortie de Dirty Computer :

« Being a queer black woman in America, someone who has been in relationships with both men and women – I consider myself to be a free-ass motherfucker. »

Pas bisexuelle, plutôt pansexuelle, mais de préférence hors des cases : « Categorize me, I defy every label », rappelons-le. Enfin, avec « So Afraid », l’Américaine se montre sous un jour plus vulnérable : eh, même les ordinateurs ont le droit d’avoir peur de leurs sentiments.

L’ombre de Prince plane sur « Americans », chanson conclusive dont certaines sonorités semblent provenir tout droit de Purple Rain. Cette chanson se place du point d’un Américain typique ; c’est surtout un cri du cœur contre les discriminations, le racisme, le sexisme et tous ces maux dont les USA (mais pas que) continuent d’être affligés. L’intervention du pasteur chicagoan Sean McMillan met les choses au clair :

« Until women can get equal pay for equal work
This is not my America
Until same-gender loving people can be who they are
This is not my America
Until black people can come home from a police stop without being shot in the head
This is not my America, huh ! »

Voilà qui est dit.

L'album “Dirty Computer”, dans son traitement musical et dans ses paroles, relève bien moins de la SF que les premiers albums de Janelle Monae, l'EP “Metropolis” en tête. Mais le moyen-métrage, oui, ça en est clairement — drones policiers, voitures volantes et ambiance dystopique contre-attaquée par une vision d'une utopie féministe.

Moins conceptuel que les précédents albums de la chanteuse – la science-fiction s’efface ici souvent derrière la chair –, Dirty Computer s’avère à mon sens plus abouti. Janelle Monáe y délaisse son déguisement d’androïde, s’assume telle qu’elle est – une jeune femme noire dont la vie amoureuse fait fi des genres – et célèbre la tolérance, le féminisme et la liberté. Et merde à ceux que cela emmerde. Porté par des chansons proposant une pop/r’n’b enjouée, ce Dirty Computer s’avère joliment organique, en pleine phase avec l’actualité et référencé (autant les précédents albums de la chaneuse que Matrix, Transformers, Trump — et j’en oublie…). Puissant dans sa première moitié, on lui pardonnera une seconde moitié plus introspective et peut-être un peu moins marquante. Quant à Dirty Computer – An Emotion Picture, il s'agit là d'un moyen-métrage d'excellente qualité — aux visuels faisant la part belle à la SF (drones policiers, voitures volantes et ambiance dystopique contre-attaquée par une vision d'une utopie féministe) — avec, en guise de bande-son, les meilleurs morceaux du disque. Ce n'est pas plus long qu'un épisode normal de série TV : pourquoi se priver de le regarder ?

Une chose est sûre : vivement la suite !

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui