Drawing Restraint 9, Matthew Barney (2005). Couleurs, 143 minutes.

Reparlons un peu d’art contemporain, sujet délicat s’il en est, qui oscille souvent à première vue (et à deuxième vue aussi) entre le foutage de gueule, plus ou moins habilement dissimulé sous une couche de « Ta gueule, c’est conceptuel », et des trucs vraiment réussis. Et j’avoue manifester un intérêt coupable pour la chose, surtout lorsqu’il s’agit d’art vidéo – domaine vaste, allant des ironiques sculptures télévisées de Nam June Paik aux œuvres mystiques de Bill Viola.

Il y a quelques tours d’alphabet, on s’était intéressé au Cremaster Cycle (1994-2003), œuvre monumentale de Matthew Barney consistant en cinq films passablement arty. Des films à l’ambition totalisante, mêlant les arts (dessin, sculpture, architecture, photographie, performance), au symbolisme fort mais plutôt déroutante pour qui n’en avait pas les clefs. Deux ans après la conclusion du cycle, le bonhomme a récidivé, avec Drawing Restraint 9.

Comme le numéro du titre l’indique fort à propos, il s’agit là de la neuvième partie d’une œuvre qui en compte à présent seize et qui, comme le titre l’indique tout aussi justement, cherche à explorer les liens entre contrainte et créativité. Ici, la contrainte est moins formelle que physique – c’est là un aspect qui intéresse davantage Matthew Barney : dans son cursus universitaire, le bonhomme a hésité entre sport et art. Les six premiers Drawing Restraints (1987-1989) voient l’artiste dans son studio, encombré par des obstacles, chercher à dessiner. Le résultat ressemble pas mal à des gribouillis accidentels – mais qui suis-je pour juger ? DR7 (1993) consiste en une vidéo, où des satyres conduisent une limousine à travers New York, l’un d’entre eux tentant de dessiner avec la corne d’un autre. Dix ans plus tard, DR8 prend la forme d’une série de dessins reproduisant cet ovale barré, emblème déjà réccurent au sein du cycle Cremaster.

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Ce qui nous amène au neuvième opus. En résidence au Musée d'art contemporain du XXIe siècle de Kanazawa, Barney a commencé à potasser l’histoire et la culture japonaises, y a vite greffé ses obsessions, et a fait appel à sa chère et tendre épouse de l’époque, Björk, pour composer la bande originale du film. Quid alors de ce nouveau long-métrage ? Un objet artistico-cinématographique aussi barré que le Cremaster Cycle ? Une tentative inédite d’exploser le bullshitomètre ? Spoilons allègrement…

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Le film commence par une Japonaise effectuant deux paquets cadeaux, emballant avec soin et sous plusieurs épaisseurs deux objets.

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Puis voici une procession – danses et chants – à travers un port du Japon. Amarré, il y a là le Nisshin Maru, un baleinier, quatrième du nom. Un ouvrier déroule un tuyau, allant d’un réservoir amené lors de la procession jusqu’au pont du navire, où vient d’être installée une version géante de l’emblème barneyien. Ledit emblème, aux dimensions d’une piscine, est rempli d’un liquide – ça n’est pas de l’eau, et la suite ne donnera pas envie d’aller se baigner dedans.

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Tandis que le Nisshin Maru prend le large, une théorie de jeunes femmes fait baignade autour d’un morceau d’ambre gris, cette concrétion provenant du ventrounet du cachalot, appétissant mélange entre les sécrétions biliaires et la bouffe ingérée par le gros cétacé. Bref. Les deux Invités Occidentaux s’apprêtent à rejoindre le navire : d’un côté, Björk, de l’autre, un Matthew Barney tout barbu.

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À bord du Nisshin Maru, Björk et Barney vaquent à leurs affaires : la première prend un long bain, le second se fait raser la barbe (après quoi, alors qu’il sera endormi à même le sol de sa cabine, quelqu’un viendra lui raser le crâne – une partie seulement, c’est quoi ce boulot de sagouin ?). Dans le même temps, le liquide dans la piscine-emblème commence à se solidifier. Björk et Barney sont coiffés, vêtus, apprêtés au cours d’une longue cérémonie, tandis que les marins découpent la barre centrale de l’emblème : elle sera remplacée par le gros morceau d’ambre gris. Le rituel se poursuit pour les deux Invités Occidentaux : voilà une interminable cérémonie de thé, avec un maître de cérémonie prompt à balancer deux-trois anecdotes sur le navire (pourquoi pas : le Nisshin Maru existe vraiment). Et il prépare donc, sans se presser, du thé vert vert. Enfin, verdâtre. Pas très ragoutant mais bon, c’est moins pire que cette gamine qui, un peu plus tard, lors d’une tempête, se met à vomir de la vaseline dans un seau.

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Et voilà une tempête, qui balance des paquets d’eau dans le bateau. La cabine où se trouvent toujours Björk et Barney commence à être inondée, mais ce n’est pas grave : le couple se papouille, se léchouille… avant de se donner des coups de couteaux et puis de se découper des bouts de lard dans les jambes. Mais bon, même si ça saigne, ça ne leur fait pas trop mal : ils sont faits de vaseline. Et les voilà qui se donnent mutuellement des bouts de l’autre à becqueter, façon sashimi. Pendant ce temps, sur le pont, ça s’active : des gamins (sortis d’on ne sait trop où) placent une pâte à base de vomi et de crevettes sous le morceau d’ambre gris. Quand celui-ci est retiré et mis en cale, une sorcière vient s’affairer pour remplir de quelque liquide l’emplacement libre : accessoirement, c’est une image de cette scène qui fournira la pochette de l’album de Björk (cf. plus bas).

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On voit mal mais là, il lui découpe la main…
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On voit mal mais là, ce sont les deux colonnes vertébrales, artificielles et naturelles…

Dans la cale, on trouve deux simili-épines dorsales, l’une organique, issue de l’ambre gris, l’autre plastique, issue de la vaseline. Dans leur cabine, les deux Invités Occidentaux s’embrassent puis plongent, et leurs jambes mutilées deviennent des queues de baleine. Il s’agit là de l’aboutissement final du processus entamé au moment où le Nisshin Maru était encore à quai. Lequel navire aborde désormais les glaces de l’Arctique pour sa saison de chasse.

Ailleurs, dans quelque port anonyme, un bloc de béton est traîné depuis le fond de la mer. Amené sur une rampe, il cause l’effondrement de celle-ci et, à nouveau dans l’eau, y libère des perles. Fin.

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Okay…

Sur le plan formel, votre serviteur n’a pas grand-chose à redire. Tout est ici question de processus et de transformation, entre l’inerte et le vivant, l’artificiel et le naturel – ici, la vaseline et l’ambre gris. Sous cet aspect-là, le film remplit son office. La culture japonaise est présente à plus d’un titre : la cérémonie du thé, la musique faisant la part belle aux instruments traditionnels… et la chasse à la baleine — activité des plus critiquables mais sur laquelle Matthew Barney s’abstient de formuler quelque jugement (on ne verra pas de cétacé, tout juste un énorme sac poubelle grimé en baleine, sur lequel les marins s’amusent à projeter des harpons). On pourra aussi s’interroger sur le titre, le film présentant aussi peu dessins que de contraintes (à moins que porter des fringues pas pratiques et ridicules relève de la contrainte). Bref, s’il y en a, je n’ai pas forcément remarqué.

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Sur le plan cinématographique, le bilan m’a paru plus mitigé : le film est long, sûrement trop, et suscite l’ennui plus souvent qu’à son tour. Barney et Björk ne brillent pas par leur jeu d’acteur. Quant à la bande originale composée par cette dernière, elle semble initier le virage franchement expérimental que va prendre sa discographie à partir de Medùlla – un disque fondé sur la seule voix et comprenant autant d’excellentes chansons que de purges. À ce propos, le clip de la chanson «  Where Is The Line? », où une Björk couverte de sacs de sable donne naissance à une créature couverte d’une matière blanchâtre, aurait sûrement pu former un addendum à Drawing Restraint 9. La bande originale a peiné à trouver grâce à mes oreilles (pourtant amatrices de Björk et capables de s’infliger des heures d’Autechre), le pire étant atteint par « Holographic Entrypoint », à savoir dix minutes de nô venant accompagner la scène la plus gerbante du film (quand B&B se découpent amoureusement des morceaux de lard).

Bref. Autant le Cremaster Cycle m’a plu et fasciné, autant ce DR9 m’a semblé abscons pour pas grand-chose en fin de compte. Mais qui suis-je pour juger, hein ? Quoi qu’il en soit, la série « Drawing Restraint » s’est poursuivie, jusqu’à atteindre le numéro 16 en 2007. Dans ce dernier opus en date, Barney a réitéré un ancien DR, a effectué de nouvelles tentatives de dessin sous contrainte – dont l’une mettant en œuvre des poissons morts.

Bon, voilà voilà. Avec ce billet, j’aurais payé mon écot à l’art vidéo en général et Matthew Barney en général, et j’arrête là les dégâts.

Introuvable : officiellement, oui (mais en cherchant bien…)
Irregardable : oui
Inoubliable : nope