Cremaster 1, Matthew Barney (1995). 40 minutes, couleurs.
Cremaster 2, Matthew Barney (1999). 80 minutes, couleurs.
Cremaster 3, Matthew Barney (2002). 182 minutes, couleurs.
Cremaster 4, Matthew Barney (1994). 42 minutes, couleurs.
Cremaster 5, Matthew Barney (1997). 55 minutes, couleurs.
« I love your friends
They're all so arty » (Franz Ferdinand, Do You Want To)

En cours d’histoire de l’art, je me suis retrouvé un jour à devoir faire un exposé : ne restaient plus comme sujets que l’orphisme et l’art vidéo. Plutôt que d’opter pour le premier, qui ne me disait franchement rien, j’ai opté pour l’art vidéo. Je ne m’y connaissais pas beaucoup plus, mais au moins la documentation était plus abondante et le thème m’inspirait davantage. Hé, l’art vidéo, c’est un peu comme le cinéma, non ? Bon, pas vraiment en fait. Quoi qu’il en soit, j’ai dû avoir le nez creux, car le Musée d’Art Moderne de Paris présentait à ce moment-là The Cremaster Cycle de Matthew Barney, l’occasion pour votre serviteur de se confronter directement avec ce médium et l’un de ces représentants actuels.

Franchissons donc le Rubicon, parlons d’art contemporain, et intéressons-nous présentement à Matthew Barney.

Oeuvrant à la fois dans les domaines de la photographie, de la performance et de l’art vidéo, le bonhomme a (aussi) été un temps l’époux de Björk. Le couple s’est séparé depuis, rupture qui a donné à la chanteuse islandaise l’impulsion pour son superbe album de 2015, Vulnicura, manière de retour en forme après une poignée d’albums moins inspirés et où le concept avait malheureusement tendance à primer sur les chansons. Barney et Björk ont collaboré ensemble sur Drawing Restraint 9, film dont la chanteuse a assuré la bande originale (et qui pourra bien faire l’objet d’un billet ultérieur, tiens) (y a-t-il un lien entre les albums expérimentaux de Björk, qui demeurent les moins intéressants de sa carrière, et sa relation avec Matthew Barney ?).

Grossièrement résumé, on pourrait dire que l’art vidéo, c’est du cinéma arty expérimental où le béotien ne pige rien. Oui, mais pas que. En fait, on pourra voir le cinéma comme l’art rassemblant les autres arts : la photographie, la performance, la mise en scène, la musique voire la littérature, la sculpture et l’architecture, et le courant de l’art vidéo conjugue cela sous un angle plus expérimental, qui va de l’approche exubérante de Nam June Paik (les amusantes sculptures formées de téléviseurs, c’est lui) à la démarche plus mystique de Bill Viola (qui a bénéficié d’une jolie rétrospective au Grand Palais au printemps 2014), à laquelle on peut volontiers rattacher Matthew Barney. L’œuvre maîtresse de notre artiste est le Cycle Cremaster, un ensemble de cinq films tournés entre 1994 et 2002.

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Le titre, étrange, frappe. De fait, le cycle tire son nom du muscle crémaster , censément le seul (ou l’un des seuls) qu’aucun sportif mâle ne pourra jamais maîtriser : il s’agit du muscle abaissant ou relevant le scrotum afin d’en réguler la température. Chez la femme, le crémaster est présent mais sous forme atrophiée – et pour cause. Il y a sûrement quelque chose d’agaçant pour un sportif à se dire qu’un de ses muscles échappe à son contrôle ; en particulier pour Barney, qui a souvent associé la performance à ses œuvres.

Il y a plusieurs manières d’aborder le Cycle Cremaster : l’ordre chronologique de réalisation (4, 1, 5, 2, 3) ou l’ordre numérique (1 à 5). L’ordre de réalisation correspond à la montée en complexité des œuvres. Pour notre part, on ne cherchera pas les difficultés et l’on commence donc par Cremaster 1 (1995).

Celui-ci se déroule au Bronco Stadium de Boise, Idaho, que survolent deux dirigeables Goodyear. À bord des cabines, deux équipages, de quatre hôtesses de l’air chacun, patientent autour d’une table ; dans l’un des dirigeables, ce sont des grappes de raisins blancs autour d’une scultpure d’ovaires (?) qui reposent sur la table ; dans l’autre dirigeable, les raisins sont noirs. Sous chacune des deux tables, une femme se contorsionne et finit par creuser une ouverture dans le plateau, d’où elle récupère des grains de raisin. Leur disposition (en cercle, en ligne, ou en forme de logo Cremaster) est reproduite par un aéropage de danseuses sur la piste du stade. Tout est dédoublé et se fait écho : raisins blancs, raisins noirs ; mouvements des raisons et des danseuses ; représentations d’ovaires et de testicules, et une ouverture dans la table en forme de vulve ; musique orchestrale contre toy-piano… Sur le papier, c’est intéressant ; à la vision, Cremaster 1 s’avère d’un ennui profond, et le moyen-métrage, lent et répétitif, aurait gagné à être plus court de moitié.

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Cremaster 2 (1999) gagne en épaisseur et en matière, si l’on peut dire. Deux fois plus long (80 minutes au compteur), il ne paraît pas pour autant tirer trop à la ligne – même si certaines séquences finissent par provoquer l’ennui. Ce deuxième volet commence par un lent zoom arrière sur une inquiétante sculpture aux motifs hexagonaux ; une puissante musique à l’orgue soutient ce dézoom. Ce sont ensuite des paysages de littoraux symétriques avant que ne se déploie le logo et ne surgissent des abeilles. Le film ne possède pas de véritable trame linéaire, et enchaîne les séquences : une étrange séance de spiritisme, un morceau de rock avec des bourdonnements furieux d’abeille en lieu et place de la guitare, tandis qu’un couple copule ; Gary Gilmore faisant des trucs dans un habitacle qui relie deux Ford Mustang avant qu’il n’aille tuer le pompiste d’une station-service ; ce même Gilmore dans un couloir de la mort qui le mène à un rodéo dans un paysage glacé ; et puis Harry Houdini. Le motif de l’abeille constitue un leitmotiv récurrent du film, autant que la figure de Gilmore, joué par Barney lui-même. Quant à Houdini (censément le grand-père de Gilmore), il est interprété par Norman Mailer, dont son Chant du bourreau narrait justement les derniers mois de Gary Gilmore avant son exécution. Intriguant, à tout le moins.

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Avec une durée avoisinant les trois heures, Cremaster 3 (2002) est sans le moindre doute le gros morceau de l’œuvre. Débutant par un prologue de vingt minutes situé en Irlande, on y voit deux géants (l’un plus géant que l’autre) s'affronter du côté de… la chaussée des géants. On se retrouve ensuite au Chrysler Building ; une sorte d'elfe (en fait, une réincarnation féminine de Gilmore) émerge des profondeurs terreuses et est transportée dans une voiture. Cette dernière sert de jouet dans un destruction derby mené par cinq Cadillac. Dans le même temps, un apprenti choisit de brûler les étapes et gravit la cage d'ascenseur de l'immeuble tout en remplissant de béton la cabine. Arrivé en haut, il s'accoude au Cloud Club bar tandis qu'un serveur maladroit enchaîne les gaffes avant de comprendre comment bien servir. En parallèle a lieu une réunion maçonnique de mafiosi. Nous voici ensuite sur un champ de courses : c'est une couse de chevaux écorchés (en total contraste avec le jazz pimpant qui accompagne musicalement la scène). L’attelage sur lequel a misé l’apprenti remporte la course, provoquant la colère des mafiosi/francs-maçons ; ceux-ci fracassent alors les dents de l’apprenti. L’apprenti se voit greffer un dentier : les restes fracassés de la voiture. Le voici prêt à affronter le maître : l’action se transporte au musée Guggenheim, et dans la séquence titrée The Order, l’apprenti accomplit cinq épreuves rappelant les différents films du cycle. Le film se conclut sur la suite du conflit entre les deux géants et la création de l’île de Man. Ce troisième volet est sans conteste le plus agressif : à la structure phallique du Chrysler Building répondent les différentes scènes de compétition (le destruction derby, les représailles contre un avatar volage de l'apprenti (pan dans les dents), la séquence The Order). L'ensemble n'est cependant pas dénué d'humour  : la séquence située au Cloud Club du Chrysler Building fait preuve d’un pur comique burlesque. Mais la confuse séquence The Order peine toutefois à convaincre.

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L’île de Man est le cadre de Cremaster 4 (1994), premier film tourné par Barney, qui met en parallèle deux trames : deux pilotes (un bleu et un jaune) sont lancés dans une course autour de l’île, chacun allant dans un sens (horaire ou antihoraire), tandis qu’un satyre (joué par le réalisateur) fait du tap-dance jusqu’à tomber dans l’eau puis avance dans un tunnel de vaseline sous l’île de Man ; dans le même temps, trois elfes androgynes et bodybuildés aident l’homme-bélier, les pilotes ou bien pique-niquent. Sans surprise, Cremaster 4 apparaît considérablement plus amateur que les autres parties du cycle : tout est filmé sans grand génie – à la différence des volumes ultérieurs, bien mieux tournés et montés – avec une caméra grand-angle, et le moyen-métrage souffre des mêmes défauts que Cremaster 1 : trop long pour pas grand-chose. Aurait-il duré vingt minutes au lieu de quarante que cela n’aurait pas changé grand-chose. Sans compter une fin qui n’en est pas une  : le film s’arrête sans véritable conclusion. À tout le moins a-t-on pu assister à la migration de deux boulettes de gelées symbolisant le mouvement ascendant ou descendant des testicules : ici, c’est le mouvement descendant qui l’emporte, ce qui nous mène droit vers le dernier mouvement…

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… à savoir Cremaster 5 (1997). Ce cinquième volet, tourné à Budapest, se paye le luxe d’embaucher Ursula Andress, dans le rôle de la Reine des Chaines, et adopte l’apparence d’un opéra. De fait, la Reine chante son chagrin pour différentes incarnations de Matthew Barney. La première, « her diva », escalade l’arche de l’avant-scène ; la deuxième, « her magician », épigone de Houdini, se tient enchaîné sur le pont Lanchid au-dessus des eaux froides du Danube ; le dernier, « her giant », participe à une sorte de rituel. Mais… « her diva » chute, « her magician » se jette dans le Danube mais ne remontera pas. Quant à « her giant », ses testicules (accrochés à une ribambelle de colombes) s’abaissent, concluant ainsi le cycle.

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Vous n’avez rien compris ? Moi non plus. Toutes les pistes d’interprétation avancées dans ce billet ne sont pas de votre serviteur, et proviennent du livret de l’exposition au Musée d’Art Moderne – pour bonne part toutefois un joli concentré de boniment arty qui ne veut pas dire grand-chose. Le concept général d’élévation et de descente des testicules demeure assez nébuleux, autant que le principe de différentiation/indifférentiation. C’est peut-être moi qui n’ai pas le bon œil.

À tout le moins peut-on constater la présence de motifs plus ou moins visibles traversant le Cycle Cremaster. Le premier est sûrement l'emploi régulier de la vaseline, et d'objets plus ou moins incongrus moulés en un matériau blanchâtre. La montée et la descente des testiboules sous-tendant l’ensemble, on retrouve de nombreux organes sexuels (plus ou moins difformes), étonnantes réinterprétations de l’anatomie humaine. Un autre motif récurrent est la contrainte, et plus spécifiquement la performance sous contrainte : dans Cremaster 3, c'est cette femme qui épluche des patates avec de particulières chaussures à talon haut, cet apprenti qui escalade une cage d'ascenseur, ce barman qui enchaîne les maladresses (utilise un sous-bock, bon sang !).

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Je ne sais pas s’il y a un sens ultime et universel à dégager du Cycle Cremaster. Quoi qu’il en soit, cette œuvre en cinq parties tend vers l’œuvre d’art totale, à la manière du Gesamtkunstwerk wagnérien : scultpure, performance, musique et cinéma s’y conjuguent pleinement. À l’exception du premier film tourné, Cremaster 4, les prises de vue sont soignées et les films ont de la gueule – en dépit d’un rythme parfois languissant. La musique de l'entièreté du cycle a été confiée à un certain Jonathan Bepler, qui varie avec un certain bonheur les genres : opérette, contemporain atonal, musique celtique, punk et opéra… De quoi lui octroyer une forte cohérence interne. Sans oublier le reste – le diable est dans les détails, tellement. Une multitude d’objets estampillés Cremaster parsèment le film : une truelle, des torchons, des sous-bocks, voire un objet dont j’ignore le nom mais dont l’emploi est évident – à savoir, imprimer une marque dans la mousse de bière. Cohérence interne, encore. En dépit d’un caractère passablement nébuleux, l’ambition de cette œuvre d’art totale impressionne, d’autant que Barney semble avoir eu les moyens – artistiques mais aussi financiers – de la concrétiser.

The Cremaster Cycle ne laisse pas de fasciner et d’exaspérer. Les films sont volontiers abscons – et si c’est parce que c’est de l’Aaart, bon, l’explication tombe un peu court – et exaspérant par leur lenteur appuyée. Davantage de rythme aurait parfois été salutaire, quelques coupes aussi, notamment dans les premiers films tournés. Mais bon nombres de scènes surprennent et restent imprimées sur la rétine.

Introuvable : techniquement oui, Barney refusant l’exploitation en DVD de ses films ; en pratique, tout se trouve sur YouTube
Irregardable : mais trop
Inoubliable : définitivement