Robots après tout, Katerine (Barclay, 2005). 11 chansons, 43 minutes.

En mars 2005, Daft Punk donnait un successeur à l’acclamé Discovery : Human after all, un album brut de décoffrage n’ayant pas fait l’unanimité, loin s’en faut. Composition simple, instrumentation minimaliste, avec une volonté de retrouver une forme d’urgence et un concept sous-jacent : celui que les robots peuvent éprouver des sentiments. Un album qui a servi de base à Electroma, premier (et unique) long-métrage du duo.

En octobre de cette même année 2005, le trublion de la chanson française Philippe Katerine donnait un successeur à son septième album, 8e Ciel : Robots après tout, dont le titre se perçoit volontiers comme un clin d’œil à l’album de Daft Punk – « Bin ouais, on est quand même des robots en fait ». Un album porté par le tube « Louxor j’adore » et, dans une moindre mesure, par le terrifiant « Le 20.04.2005 ». Mais ce sont là les deux tubes qui cachent… le reste de la tubulure…?

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Revenons aux débuts : Katerine a débuté sa carrière en 1991, accessoirement la même année que Dominique A. L’un et l’autre ont fait souffler un vent nouveau sur la chanson française, chacun à sa manière. Les premiers albums de Katerine se caractérisent par une bossa nova inoffensive proche de l’ easy listening et des textes délicieusement absurdes, où l’humour se teinte d’une angoisse existentielle. Mais pour Robots après tout, le chanteur opère un virage à 90°, chose qui nécessite une instrumentation adéquate, à savoir : des synthés ! Et des chœurs (humains, pour le coup).

« Êtres humains » introduit l’album, et donne le ton : une ligne de basse synthé basique, un chœur qui chante de manière robotique. Katerine s’interroge sur « cet être humain qui respire à [ses] côtés ». Respirer, c’est bien ce qui distingue l’être humain du robot (enfin, jusqu’à mise au point du contraire). Mais quand la planète compte six milliards d’êtres humains, ceux-ci ne font guère plus figure que de rouages dans la machine — de robots, en somme. Est-il possible cependant que chacun trouve son originalité ? C’est le thème de « Borderline », chanson au son electro-disco gentiment cheap et rentre-dedans, où les comportements anodins et bien réglés du quotidien deviennent soudain… borderline. La mélancolique « Numéros » aborde ce trope de la SF, celle du remplacement de l’identité par un numéro (cf. Nous autres de Zamiatine ou THX1138). Ici, il s’agit du numéro de sécurité sociale. Est-il possible pour autant de trouver une individualité là-dedans, ne serait-ce qu’avec les goûts (bizarres) de chacun ? « J'aime les chiens qui font peur, j'aime les ascenseurs, les tapis roulants. J'aime l'odeur du ciment. J'aime dire bonjour aux autos qui passent… » déclare Katerine. Est-il possible de trouver l’amour ? Dans « Le train de 19h », Katerine décrit les passagers du train en question. C’est à la fois épouvantablement normal. Et en même temps, non, pas vraiment… L’étrangeté et l’absurde parviennent toujours à se faufiler, et ce train devient bientôt une famille — ou entre chose encore.

Que dire sur « Louxor j’adore », tube inoxydable aux sonorités un brin racoleuses, avec son DJ facétieux et son clip inénarrable, où Katerine et ses Katerinettes arpentent la campagne (c’est ce qui s’appelle battre la campagne) ? C’est drôle, c’est con, et treize ans après sa sortie, ça reste toujours aussi furieusement fun. D’autant que, sous la gaudriole, se cache un personnage terriblement solitaire qui ne trouve pas mieux pour avoir des contacts humains que d’importuner les fêtards.

Autre angoisse que celle qui hante « Le 20.04.2005 » où Katerine raconte une rencontre fictive avec Marine Le Pen. Questionné par l’ingé son, Katerine avance dans son récit, qui vire au cauchemar – musique à l’avenant –… avant de se transformer en interrogation sur la conjugaison. Bon sang, comment que ça s’accorde, le conditionnel passé première forme ?

Passons rapidement sur les chansons suivantes, à mon sens moins percutantes. « Titanic » et son ambiance inquiète, flottante, rappelle un autre type de cauchemar, avec Katerine narrant ses déambulations à l’aube dans un Paris quasi-déserté (ce qui m’a rappelé Passage de Connie Willis.) « 100% VIP » est une tentative de tube, qu’éclipse « Louxor j’adore ». C’est fun mais moins. Pas grand-chose à en dire de plus. La brève « Patati-Patata » voit Katerine partir en improvisation, qui en a assez de son corps et de tout le reste du monde. « Excuse-moi » et sa grosse musique electro commence de manière provocante (« Excuse-moi j'ai éjaculé dans tes cheveux à un moment inadéquat… ») avant de virer, là aussi, à l’angoisse sourde, lorsque Katerine énonce toutes les choses auxquelles il pense pour éviter que ça parte. Puis « Qu’est-ce qu’il a dit » s’intéresse aux difficultés de communication, sur un rythme robotique au possible.

Les deux dernières chansons sont aussi en demi-teinte. « Après moi », avec sa grosse rythmique, fait figure de blague potache. D’une voix de fausset, Katerine invite les chœurs à répéter après lui, ce qui donne lieu à quelques quiproquos : « Répétez après moi on est tous des imbéciles – "On est tous des imbéciles." » Enfin, « 11 Septembre » raconte la perception — décalée, forcément – de Katerine sur les attentats du World Trade Center : que faisait-il à ce moment-là ? Pas la meilleure conclusion qu’il soit à un album somme toute inégal.

Oui mais bon. Entre tubes disco, chansonnettes pétries d’angoisse et deux-trois broutilles dispensables, le véritable point d’orgue de l’album se situe en douzième position : « 78.2008 », une chanson qui compare les rêves de futur à la terne réalité.

« En 2008, les gens se croisaient dans les airs
Au volant de coléoptères
Supersoniques, mais silencieux.
(…)
En 1978, moi j'étais un petit garçon
Qui rêvait de 2008
Comme le plus beau des horizons. »

Pas radin sur les bruitages futuristes, « 78.2008 », ses paroles poético-pacotillo-SF et ses arrangements discoïdes, distillent une mélancolie indicible. C’est à la fois très ironique… et terriblement premier degré. Et troisième. Et trente-sixième – Katerine, c’est tous les degrés à la fois, comme le montre le clip de la chanson. En tous cas, nous voici en 2018, et c’est la même chose qu’en 2008. Les voitures volantes, ce n’est pas pour tout de suite.

Robots après tout voit donc Katerine aborder ses thématiques sous un angle partiellement science-fictif. L’accent se porte moins sur la musique, généralement plus simpliste – mais ô combien efficace –, que sur les textes. Les robots, l’aliénation, le futur qui renie ses promesses, l’invasion progressive de l’angoisse et de l’étrange… Un album qui vaut bien la peine qu’on y rejette une oreille ou deux.

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : j’adore