Je suis au paradis, Thomas Fersen (Tôt ou tard, 2011). 11 chansons, 40 minutes.

Dans un précédent billet, au travers du cas Florent Marchet, on s’était intéressé aux liens unissant chanson française et imaginaire. Le très bon Bambi Galaxy (2014) montrait que science-fiction et chanson pouvaient faire bon ménage. Mais quid des autres genres ?

Permettons-nous un petit retour en arrière, forcément partial. Au début des années 90, il n’y avait pas grand-chose d’intéressant en matière de chanson française. Pas grand-chose, entendons-nous bien : pas aux oreilles de l’auteur de ces désolantes lignes. Alain Bashung (cœur avec les doigts) sortait des disques depuis un petit bout de temps et publierait en 1994 et 1998 deux albums majeurs, Chatterton et surtout (surtout) Fantaisie militaire ; Dominique A avait débuté, quoique confidentiellement (Un disque sourd, 1991 déjà). Et puis Thomas Fersen est arrivé en 1993 avec son Bal des oiseaux, un disque porté par la chanson-titre : une sympathique bouffée d’air frais.

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Deux ans plus tard, Les Ronds de carotte a confirmé l’essai mais c’est surtout Le Jour du poisson en 1997, avec la chanson « Les Papillons », qui a imposé Fersen et son style. À savoir : une voix légèrement erraillée à l’adorable nonchalance (il faut l’entendre interpréter « Barcelone » de Boris Vian…), des paroles à l’humour tendre mais pas dénués d’(auto)ironie et, surtout, la présence récurrente d’un bestiaire animalier, devenu rapidement la marque de fabrique de notre chansonnier. Qu4tre en 1999 (et son indéboulonable « Chauve-Souris ») a continué avec bonheur sur cette lancée, et Pièce montée des grands jours (2003) a représenté une forme de consécration. Si ce cinquième album possédait une thématique culinaire, le sixième, Le Pavillon des fous (2005), se consacrait à la folie et le suivant, Trois Petits Tours (2008), aux voyages. Ces trois derniers disques, fort sympathiques, semblaient toutefois perdre un peu de leur fraîcheur, et, en dépit de bons moments, j’y ai trouvé moins de charme que dans Le Jour du poisson ou Qu4tre. Par moment, c’était à se demander si Thomas Fersen, à faire trois petits tours, ne tournait pas plutôt en rond.

Et nous arrivons à l’objet du billet : en mars 2011, Fersen a donc publié son huitième album, Je suis au paradis. Dès la pochette, les changements sont perceptibles : cette fois, pas de photo signée Jean-Baptiste Mondino pour illustrer le disque, mais un dessin, à l’ambiance gothico-cosy. Le contenu se révèle à l’avenant : le chanteur délaisse le bestiaire animal pour s’intéresser à une galerie de créatures et de personnages, tout droit tirées du fantastique. (À ce titre-là, la fameuse « Chauve-souris » avait quelque peu pavé la voie.)

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>C’est le comte Dracula qui ouvre le bal : sur une chanson aux arrangements somptueux, Fersen s’attarde sur la solitude du prince des vampires avant de basculer sur une fille « dont le sourire pointu / Est plus cruel que celui de Nosferatu ». Dracula : 0. Amour : 1. Barbe-Bleue est pareillement mis K.O. dans la chanson qui lui est consacrée, lorsqu’une femme s’intéresse à tout ce qui encombre ses placards et que le (pas si) sinistre individu s’échine à en lister le contenu… jusqu’à l’exaspération.

Que ferait-on sans les fantômes ? Le narrateur de « Sandra » sait que son chez-lui est hanté. Une chanson délicieuse sur la cohabitation en couple, à laquelle on pardonnera le jeu de mot lui valant son titre (« Je l'appelle Sandra puisqu'elle a pris le mien »). S’agit-il bien d’un fantôme ? Et cette femme qui sort les nuits de brouillard – dans « Brouillard » la bien nommée –, portant « une robe noire / Boutonnée jusqu'au menton », est-elle aussi cadavérique qu’elle veut le laisser penser ?

« Une Autre Femme », elle, est bel et bien décédée : il s’agit là d’une momie – égyptienne, paraît-il. Vraiment ? Avec « Je suis mort », pas de doute (déjà, le titre), la chanson met en scène le squelette du train fantôme de la Foire du Trône, « avec persévérance / et sans scrupules, empoisonné » par sa femme et son amant. Côté assassin, « Le Balafré » se pose là, amateur de scie musicale et découpeur en série (petite pensée pour « Monsieur » sur Qu4tre).

Parfois, les monstres sont absents, et Fersen invite au plaisir des sens, quel que soit l’âge. Dans « Felix », ce centenaire « encore vert » n’a qu’aversion pour ses enfants, devenus de vieux cons, et ne désire rien de plus que de décéder « comme Félix Faure » – la petite mort n’a rien de désagréable. Dans « Parfois au clair de lune », un vagabond se dissimule sous le jupon d’une dame : un petit coin de paradis ? C’est du moins celui qui donne son titre à l’album. Celui-ci s’achève avec « Les Loups-Garous» : mordu par un chien, un type pantouflard reprend littéralement du poil de la bête, « déterre sa vie de garçon », et part en virée nocturne. Il ne restera pas seul longtemps…

Avec douceur et tendresse, Fersen chante ici l’amour, l’espoir, les plaisirs de la vie… Ça pourrait être mièvre mais le chanteur sait éviter cet écueil. Il n’y a guère que « L’Enfant-sorcière » pour détonner au sein de cet album : une mélodie étonnament plaintive enrobe, tel un suaire musical, cette chanson, certainement celle où Fersen délaisse, pour un temps, son tempérament d’amuseur et conte une histoire dont le caractère sordide se devine à demi-mots. Les mots, demis ou entiers (pardon pour le jeu de mots), Fersen est doué pour en jouer. Si une poignée de jeux de mots me paraissent un peu faiblards, les paroles restent égales au talent de l’auteur de « La Chauve-souris », métaphoriques, pleines de tendresse. Musicalement, l’album opte naturellement pour une teinte plus orchestrale, au diapason de l’ambiance fantastique.

Le fantastique, justement. L’une des définitions de la littérature fantastique veut que celle-ci repose sur l’indécidabilité des phénomènes : les événements étranges dont les protagonistes sont témoins relèvent-ils d’un ordre surnaturel ou appartiennent-ils à notre prosaïque réalité ? Thomas Fersen opte pour cette approche dans l’essentiel des chansons de cet album : le fantôme de « Sandra » pourrait bien être une fille de chair et d’os ; son Barbe-Bleue n’a sûrement rien du tueur sanguinaire que l’on connaît ; l’enfant-sorcière n’avait certainement rien de maléfique…

En somme, avec Je suis au paradis, Thomas Fersen s’est offert une parenthèse fantastique, diablement réussie. Moins animalier que ses précédents albums, celui-ci s’avère bénéficier d’une inspiration rafraîchissante, qui s’écoute et se réécoute avec un plaisir égal.

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui