Bambi Galaxy, Florent Marchet (PIAS, 2014). 12 morceaux, 48 minutes.

Chanson française et science-fiction ne sont pas forcément des termes que l’on accole. Sauf lorsqu’on est Christine & the Queens et que l’on écrit justement une chanson intitulée « Science-Fiction » . Mais ce n’est là qu’une tentative isolée, au même titre que la fameuse « Étoiles, garde-à-vous » de Guy Béart, et sûrement tout plein d’autres que je n’ai pas en tête. Sur la longueur d’un album, cette association est beaucoup plus rare. On peut évoquer La Mort d’Orion de Gérard Manset (enfin, surtout sa face A, contenant l’épopée donnant son titre au disque), la comédie musicale Starmania, manière de dystopie, ou (même s'il s'agit là plutôt de fantastique) Le Vaisseau de pierre de Tri Yann d’après la BD d’Enki Bilal et Pierre Christin, voire Robots après tout de Philippe Katerine. Et, récemment, Bambi Galaxy de Florent Marchet.

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Il me faut reconnaître que je ne connaissais pas le chanteur avant d’écouter le présent album. Repéré grâce à un concours organisé par les Inrocks, il a sorti une poignée de disques… que je n’ai jamais ressenti l’envie d’écouter. Mais Bambi Galaxy, quatrième album de l’artiste, apparaissant louvoyer du côté de la SF, il eût été dommage de ne pas tendre une oreille. (Et puis, ce titre !)

Bambi Galaxy début avec « Alpha Centauri» : des chœurs tourmentés et spiralants, dans la droite (spirale) lignée de Ligeti et, partant, de l’usage culte qu’en fit Kubrick pour son 2001. Un instrumental qui met dans l’ambiance, avant que l’album n’entre dans le vif du sujet avec « Reste avec moi », « Que font les anges » et « Où étais-tu », un trio de pop songs furieusement catchy en dépit d’une mélancolie sous-jacente. Quelques vagues allusions science-fictives au passage.

Arrive « Héliopolis » : est-ce une référence au roman éponyme ? Pas vraiment, à moins que la cité méditaréenne pas très radieuse d’Ernst Jünger ne ne soit ici une utopie naturiste. À 3’, Florent Marchet se lance dans une envolée burlesque qui n’est pas sans rappeler le final de « Louxor j’adore » de Katerine (d’ailleurs, les deux chanteurs ont collaboré sur le Rio Baril (2007) de Marchet, sous inspiration western). Le clip le voit ligoté à un poteau, vêtu d’un pyjama évoquant Star Trek, tandis que des éphèbes et des naïades tournent autour de lui avant de le mettre à nu.

« Space Opera » est la chanson la plus ambigüe du disque. Au premier degré, on pourrait la confondre pour une ode délirante à Raël :

« Oh Raël, mon amour, prends-moi dans tes bras / La vie ici n'est pas pour moi / Raël, mon amour, mon space opera / Raël mon au-delà / Tu me reconnaîtras »

Le second degré est cependant implicite et la chanson est plutôt à prendre comme la déclaration d’amour émanant d’un type paumé, bossant dans un centre commercial, probablement dépressif, et qui voit dans les élucubrations de Claude Vorilhon et ses femmes dévêtues une échappatoire. Musicalement, c’est un régal : une mélodie enjouée sur laquelle viennent se greffer des accords de sitar et des effets spatiaux délicieusement rétro, et des chœurs aériens nous transportant dans la soucoup des Elohims.

Les paroles de « Bambi Galaxy » s’avèrent pour le moins cryptiques, mais à tout le moins peut-on dégager le thème d’une solitude ultramoderne. Musicalement, elle est fort élégante et se conclut par une belle envolée instrumentale. Quant à « La Dernière Seconde », elle évoque l’inadéquation entre la superficielle société moderne et l’individu – dans le cas présent, quelqu’un de passablement dépressif. Alain Souchon aurait parlé d’ultra moderne solitude ; là on se situe un cran plus loin. Une mélancolie poignante émane de cette chanson, pas loin d’être l’une des meilleures du disque.

« Devant l’espace» se caractérise par des arrangements plus électro. Les paroles évoquent une forme de réconciliation entre l’individu et la société (le « nous » remplace le « je »). Mais reste cette interrogation lancinante  : Florent Marchet aurait-il osé ce jeu de mot méritant (au moins) le peloton d’exécution, c’est-à-dire celui laissant planer l’ambiguité — est-il devant le cosmos ou devant une voiture espace ? (Cette fois, façon Francis Cabrel et son « Encore et encore ».) De manière générale, c’est la chanson la plus faible de ce disque.

Sans le moindre doute, « Apollo 21 » forme le point d’orgue de Bambi Galaxy. Moins allusive que les précédentes, cette chanson se veut le (bref) journal d’un jeune père à bord d’une expédition à destination d’Alpha Centauri (et hop, petit clin d’œil à l’instrumental qui introduit le disque, dont on retrouve les mêmes chœurs spiralants), dans un vaisseau corporate, lancé par des marques (Virgin en l’occurrence). On suppose que la Terre passe un mauvais quart d’heure et que l’avenir se situe dans l’espace. Mais le voyage se passe mal, les passagers deviennent fous, les systèmes de survie lâchent, la société à bord du vaisseau part en cacahouète. Mais tout espoir n’est pas perdu, comme en témoigne l’essor qui mène jusqu’au climax de la chanson, à 4’50". Dommage que « Apollo 21 » s’arrête là où elle aurait vraiment pu décoller. Dans un genre différent : entre les mains expertes de Dominique A (oui, j’aime beaucoup Dominique A), qui, l’air de rien, vous balance une envolée de plusieurs minutes au détour d’un album ( « L’Horizon » , « Le Convoi » ), on imagine ce que cela aurait pu donner… (D’ailleurs, Dominique A a collaboré lui aussi avec Marchet sur Rio Baril).

Dans le clip : une plante méca-organique, revisitation XXIe siècle de Jack et le haricots magique, des planètes et des nébuleuses, des ptérosaures et des plésiosaures…

« 21 juin 2045,
Première journée de transit
On est encore sous le choc
Mélange de tristesse et de soulagement
On évite de regarder le paysage
Sauf les enfants qui à travers le hublot, découvrent leur avenir. »

Impossible de ne pas penser à Michel Houellebecq avec « Ma particule élémentaire », manière de coda élégiaque célébrant la vie mais anecdotique par ailleurs.

Une mélancolie générale émane de Bambi Galaxy et contre tout attente (du moins, pour votre serviteur habitué à ne jurer que par l’electro et l’ambient), l’album s’avère d’une écoute plus qu’agréable. Un sens mélodique certain et assuré, avec des refrains catchy, une voix un peu plaintive pas désagréable, des textes parfois délicieusement abscons mais jamais cons, une utilisation de la SF pas trop gadget et enfin et quelques références bien choisies, dans l’ambiance générale, au détour d’un vers ou d’une sonorité : le Houellebecq de La Possibilit é d’une île, Harry Harrison, Kubrick. Florent Marchet prouve avec son quatrième album, plus intéressant à mon sens que les précédents (que j’ai tenté d’écouter), que chanson française et science-fiction demeurent compatibles. Bref, pourquoi rechigner ?

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : non