Le Baron de Crac [Baron Prášil], Karel Zeman (1962). 79 minutes, noir & blanc colorisé.

Lorsqu’on pense au Baron de Münchhausen, la première image venant en tête est probablement celle du film de Terry Gilliam, Les Aventures du Baron de Münchausen, sorti sur les écrans voici trente ans cette année. À vrai dire, celle-ci n’est que la dernière (ou l’une des dernières) en date d’une huitaine de films mettant en scène les aventures romancées du Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797). Si la première version filmique remonte d’ailleurs à Georges Méliès, en 1911, la troisième est d’origine tchèque : Baron Prášil (1940), du prolifique Martin Frič. Et Karel Zeman, cinéaste tchèque lui aussi, en signe la cinquième version. Si ce nombre d’adaptations peut faire frémir, il pâlit face aux nombre de variations littéraires sur ce même personnage : depuis 1785 et le récit originel de l’écrivain allemand Rudolf Erich Raspe, sujet à des rééditions augmentées, bon nombre d’auteurs ont enrichi l’histoire du fameux Baron, au point d’en faire un véritable sujet d’étude. Il va donc de soi que cette version signée Zeman offre aussi son propre point de vue sur le personnage.

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« Dites-vous que c'est une chose de mentir, c'en est une autre que d'avoir de l'imagination. »

Des empreintes de pas sur le sable humide… une succession d’aéronefs — vieux coucous, avions à réaction, fusées – puis de nouvelles empreintes de pas… cette fois, sur le régolithe lunaire. Le premier astronaute à fouler le sol lunaire se montre bien étonné de découvrir de telles traces sur le satellite. Suivant le chemin tracé par ces pas, il arrive auprès d’un obus gigantesque. Ils sont là à proximitié, tous les trois, les membres du Gun Club : le capitaine Nicholl, Impey Barbicane et Michel Ardan. Bientôt, Cyrano de Bergerac les rejoint. N’en manque plus qu’un : le Baron de Crac. Les cinq individus n’en reviennent pas de voir ce visiteur, engoncé dans son costume de métal : s’agit-il d’un… Sélénite ? Le Baron décide de retourner sur Terre avec lui, employant un moyen de transport peu conventionnel : un navire aérien tiré par des chevaux. L’astronaute/Sélénite, nommé Tonin, et le Baron se rendent au palais du Sultan à Istanbul ; c’est là que Tonin tombe amoureux de la princesse Bianca de Castello Nero, retenue prisonnière par le souverain turc. Certes, le Baron a des vues aussi Le duo de visiteurs fomentent l’évasion de la captive et, poursuivis par les bachibouzouks, fuient… C’est là le début d’aventures fantastiques pour Tonin, Bianca et le Baron.

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L’auteur de ces lignes souffre d’une navrante contrariété, celle d’être constipé de l’enthousiasme. Bien souvent, je me retrouve à penser, une fois la dernière page du livre tournée ou le film fini, que « ouais, ouais, c’était pas mal ». La nullité ? Allons bon, il y a toujours quelque chose à sauver, ne serait-ce que l’intention de départ, ou bien une scène. L’extrême qualité ? Eh, n’exagérons rien, il y a toujours des défauts. Rien de tel ici : Le Baron de Crac de Karel Zeman, en trois mots comme en trois cent mille, est un chef d’œuvre.

Dans l’une des brèves vidéos documentaires en bonus sur le dvd du film, Zeman déclare : « Pour porter mes visions sur grand écran, j'utilise toutes les possibilités du film, dessin, modèles, personnages réels, mélangés ensemble, pour créer un nouveau langage cinématographique. » Annoncé comme cela, cette déclaration pourrait sonner un brin prétentieuse… mais il en reste que c’est la simple expression de la vérité. Après Voyage dans la préhistoire (1955) et surtout L’Invention diabolique (1957), le cinéaste a eu le temps de perfectionner ses techniques mixtes, qu’il réemploie avec un même bonheur pour donner vie à ce qu’il nomme une « fantaisie romantique ». Tout comme L’Invention diabolique tirait son inspiration visuelle des graveurs ayant illustré les romans de Jules Verne, Le Baron de Crac se base sur les gravures de l'époque  : le cachet est différent mais le résultat pareillement réussi. Matte painting (enfin, plutôt matte drawing/engraving dans le cas présent) et maquettes sont employés au sein de mêmes scènes ; si l’ensemble crie son caractère factice, il n’en reste pas moins parfois ardu de percevoir à quel type de trucage appartient tel ou tel élément. Tourné en noir et blanc, le film est colorisé : des monochromes colorés pour l’essentiel – chacun donnant un ton idoine à la scène à laquelle il s’applique –, auxquels viennent s’ajouter quelques rares touches d’une teinte différente. Et certaines séquences ne laissent pas d’impressionner par leur inventivité visuelle : on retiendra en particulier la scène de combat dans le palais du Sultan. L’habillage musical n’est pas en reste, la partition collant de près aux images (cette même scène de combat, la chevauchée des bachibouzouks, ou encore le défilé des armées vers la fin du film).

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Certes, l’aspect visuel est ce qui impressionne le plus dans ce long-métrage. Pour autant, le scénario et les acteurs ne sont pas en reste. Côté casting, si Rudolf Jelínek reste assez transparent dans le rôle de Tonin et si la jeune Jana Brejchová dans le rôle de la princesse Bianca se contente d’être agréable à regarder, Miloš Kopecký retient l’attention dans le rôle-titre : roublard, pince-sans-rire, un brin jaloux mais d’un bon caractère en fin de compte.

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Par ailleurs, ayant donc rôdé ses techniques de trucages et bénéficiant de plus de temps pour la direction d’acteurs, Karel Zeman mène aussi son scénario avec davantage de brio que dans L ’Invention diabolique. Le réalisateur prend bien soin de ne pas faire de son film un fourre-tout : le générique de début évoque, par le biais de dessins, une bonne part des aventures apocryphes du Baron, tandis que le film se concentre sur une poignée d’entre elles : le voyage vers la Lune, le séjour dans l’estomac d’une baleine géante, le trajet sur un boulet de canon… Surtout, un humour omniprésent imprègne le récit : des gags tant dû à la personnalité du Baron qu’à l’inventivité dont fait preuve le réalisateur. Une inventivité qui ne sera pas sans effet sur Jan Švankmajer ou Terry Gilliam : à comparer les deux œuvres, il est aisé de voir à quel point l’influence du Tchèque a déteint sur son compatriote et sur l’Américain – concernant Gilliam, tant dans son œuvre au sein des Monty Python (plusieurs séquences en dessin/papier animé du Baron de Crac préfigurent celles qui feront les moments burlesques du Monty Python’s Flying Circus ou de Sacré Graal) qu’en solo (ce qui n’atténue en rien la qualité des Aventures fantastiques du Baron de Munchausen).

Bref, l’inventivité (je me répète), l’imagination, la poésie, l’humour : Le Baron de Crac de Karel Zeman mêle tous ces éléments pour susciter un émerveillement constant, et mérite sans peine le qualificatif de chef d’œuvre.

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Échiquéen : rien que pour la scène de combat doublée d’une partie d’échecs
Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : tellement