Polygondwanaland, King Gizzard & The Lizard Wizard (auto-distribué, 2017). 10 chansons, 43 minutes.

Le blog poursuit sur sa lancée d’albums à peu près écoutables – et s’éloigne quelque peu du tout-électronique, pour se rappeler qu’il y a ces trucs avec des cordes. Des guitares, je crois que ça s’appelle ainsi (en tous cas, ça ne ressemble pas trop à un synthé). Avec The Orb ’s Adventures in the Ultraworld, on citait abondamment Pink Floyd, tant la bande à Roger Waters et David Gilmour semblait une référence pour le duo electro The Orb. Bien. Imaginez maintenant un Pink Floyd qui aurait bouffé du lion, ou plutôt du kangourou : King Gizzard & the Lizard Wizard, c’est un peu ça.

Il y a, quoi, dix jours à la date de publication de ce billet (le 23 novembre, donc), le groupe de garage rock psychédélique King Gizzard & the Lizard Wizard, dont la renommée semble grimper un peu plus à chaque nouvelle sortie, annonçait la sortie de son quatrième album Polygondwanaland pour le 17 novembre. Évitons les malentendus : le quatrième album de l’année 2017 pour le groupe, et le douzième au total. Fin 2016, la bande d’Australiens emmenée par Stu Mackenzie déclarait envisager la sortie de quatre ou cinq albums sur 2017 : pourquoi pas, pour un collectif habitué à sortir deux disques par an depuis ses débuts en 2012. À ce titre, 2016 donnait l’impression d’une perte de régime – mais pas d’inspiration – avec la sortie d’un seul disque, Nonagon Infinity – un album destiné à être écouté et réécouté d’affilée, sa fin s’emboîtant précisément avec son début. En février 2017, il y a d’abord eu l’expérimental Flying Microtonal Banana (album où le groupe s’amusait avec des instruments accordés pour jouer des micro-intervalles (Wikipédia explique cela mieux que moi)). En juin, le conceptuel Murder of the Universe (qui mériterait bien un billet à lui tout seul) a suivi. Le jazzy Sketches of Brunswick East est venu se rajouter en août. Enfin, le présent Polygwondanaland vient égayer cette fin novembre. J’ignore si le groupe tiendra son pari de cinq albums en 2017 (plus qu’une trentaine de jours, les gars), mais la performance vaut l’admiration — d’autant que, spoiler, la qualité et l’énergie demeure présentes.

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Déjà parus en 2017…

Attention, la suite risque d’être fouillis.

Polygondwanaland, donc. Un titre curieux, qui provient de la première chanson du disque (quelque part dans le refrain, mais pas facile à percevoir), et qui évoque une version kaléidoscopique de l’ancien supercontinent Gondwana, ainsi qu’un jeu de mot sur « polygone » – de quoi remettre en mémoire celui à neuf côtés qui orne la pochette de Nonagon Infinity. Si la pochette de I Am In Your Mind Fuzz (2014) représente un château, celle de Nonagon Infinity et de Murder of the Universe représentent l’édifice effondré : voilà qui nous amène directement à « Crumbling Castle », chanson-fleuve frôlant les onze minutes qui introduit l’album.

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Des châteaux qui s'effondrent

C’est là une déconnante empoignade musicale, à la mélodie entêtante, évoquant les habitants d’un château et l’édifice lui-même qui, tous, espèrent survivre à l’épreuve du temps.

« I don't want to fall into dust
I don't want nothing but to live on
The ache inside my keep spurs me on
I don't want to be visible
Polygondwanaland »

La suite nous amène justement dans le « Polygondwanaland », au fil d’une chanson-titre apaisée aux accents mystique :

« Goodbye kinsman, polygon
I'm gone abroad, gondwanaland
Drift until I've poly-gone
Into my stop, gondwanaland »

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On reste dans les lieux mystérieux, avec « Castle in the air », qui, par les images qu’elle évoque, rappelle aussi bien Les Voyages de Gulliver et la fameuse île de Laputa que Le Château dans le ciel d’Hayao Miyazaki. Les paroles citent les êtres mythiques supposés habités les confins du monde connu… du moins, quand celui-ci était peu connu, avec des créatures dotés d’un œil unique ou dont la tête et le torse sont confondus (on les voit d’ailleurs sur la pochette). Le psychédélique « Deserted Dunes Welcome Weary Feet » continue l’exploration du Polygondwanaland, qui semble également abriter des bêtes préhistoriques :

« It's full of dinosaurs »

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Si l’on en juge par la pochette, les trois chansons suivantes, qui s’enchaînent sans temps mort, forment le mini-cycle Horology : j’avoue ne pas avoir vraiment compris « Inner Cell », qui n’en reste pas moins envoûtante à l’écoute, décollant dans sa seconde moitié ; chantée d’une angoissante manière syncopée, « Loyalty » se situe du côté d’un dieu déçu que ses ouailles aient cessé de croire en lui (à moins qu’on se trouve en présence d’un homme persuadé d’être une divinité) ; conséquence de cela, « Horology » raconte le parcours d’un conspirateur énucléé fuyant une tyrannie, jusqu’à atteindre quelque château, où le voile des apparences sera levé.

Avec « Tetrachromacy », on entame le dernier acte du disque. L’œil humain traite la perception des couleurs avec trois cônes, permettant de voir le rouge, le vert et le bleu. Le tétrachromatisme est, pour faire simple, le fait d’être doté d’un quatrième cône photorécepteur. « A colour under blue  », d’après King Gizzard. « Searching… » raconte cette quête – et me fait terriblement penser à cette nouvelle de Greg Egan, « Les Yeux de l’arc-en-ciel », où des gens se recâblent les photorécepteurs. Le narrateur de cette avant-dernière chanson aux accents éthérés voit sa quête aboutir, car le voici à l’égal d’un dieu. « The Fourth Colour » (un titre à demi-pratchettien), morceau enflammé et irrésistible qui conclut en beauté le disque.

« Now I'm a god in a photon
I see through walls
I see your heat
I can see your terror
Can see your future »

Du côté du concept sous-tendant l’album, si les liens entre divinité et quatrième couleurs sont évidents, je ne vois pas trop où s’insère le Polygondwanaland là-dedans (bien qu’il soit cité dans « Tetrachromacy »). Qu’importe : musicalement et thématiquement, Polygondwanaland reste un disque fort bien tenu, mélodiquement riche et entêtant. Un disque qui repose beaucoup sur l’héritage des précédents albums : à ce titre, ce douzième effort de King Gizzard & The Lizard Wizard me paraît faire figure de synthèse entre l’aspect conceptuel déconnant de Murder of the Universe (il faudra décidément que je me décide à en faire un billet), les mélodies urgentes et les morceaux s’enchaînant sans temps morts de Nonagon Infinity, ainsi que les expériences musicales de Flying Microtonal Banana et Sketches of Brunswick East qui ont élargi la palette sonore du groupe (flûtes et autres instruments à vent, notamment). Cela, pour ne parler que des albums que je connais bien. De fait :

« There are more things in Polygondwanaland than are dreamt of in your philosophy. » (William S., citation apocryphe)

Enfin, on appréciera la pochette, passablement fouillis et d’une qualité esthétique discutable (quelque peu à l’image des autres pochettes du groupe), mais qui a l’insigne mérite de correspondre à l’ambiance dégagée par King Gizzard & The Lizard Wizard (en un mot : bordélique) ainsi que spécifiquement au présent disque, tant l’illustration fourmille de détails trouvant écho dans les chansons.

Et on ne peut que se montrer curieux de ce que le « Roi Gésier et le Lézard Sorcier » nous réservent pour 2018.

Introuvable : le groupe étant généreux, l’album est disponible en libre téléchargement
Inécoutable : non
Inoubliable : un peu tôt pour juger de sa postérité, mais oui