Nouvelles de l’anti-monde, George Langelaan. Marabout, coll. « Science-fiction », 1973 [1962 pour la 1re édition]. Poche, 384 pp.
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Il est probable que le nom de George Langelaan n’évoque rien à bon nombre de lecteurs. Pourtant, cet homme, d’origine franco-britannique, agent secret au service du SOE durant la Seconde Guerre mondiale, est l’auteur à l’origine de l’un des films les plus fameux de la science-fiction horrifique : La Mouche… Le film de Kurt Neuman (1958) et celui de David Cronenberg (1986) se basent tous deux sur la nouvelle éponyme de Langelaan, au sommaire de son recueil Nouvelles de l’anti-monde. Publié par Robert Laffont en 1962, le recueil a ensuite été réédité à plusieurs reprises par Marabout avant de tomber dans un oubli dont le film de Cronenberg ne l’a pas vraiment sauvé. Mais, sonnez hautbois, résonnez trompettes, les excellentes éditions de L’Arbre vengeur annoncent une réédition en février 2018, illustrée par Greg Vezon (à qui l’on doit déjà les dessins, dans un style proche de Charles Burns, qui ornent, entre autres, le très bon La Chute dans le néant de Marc Wersinger ou le non moins réussi L’Homme que les arbres aimaient d’Algernon Blackwood, deux livres réédités… chez l’Arbre vengeur).

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Deux textes de ces Nouvelles de l’anti-monde ont bénéficié d’une réédition à part voici quelques années, chez Flammarion « Étonnants classiques ». Sans surprise, il s’agit des nouvelles majeures du recueil, « La Mouche » et « Temps mort ».

« Ce fut cependant avec beaucoup de calme que je demandai à ma belle-sœur comment et pourquoi elle avait tué mon frère lorsqu’elle m’appela à deux heures du matin pour m’annoncer cette nouvelle et me demander de prévenir la police. » (p. 45)

Lire « La Mouche » après avoir vu le film de Cronenberg permet d’apprécier le travail d’adaptation. De fait, la nouvelle commence à la manière d’une enquête a priori anodine : Anne s’accuse d’avoir écrasé Robert Browning avec un marteau-pilon, et nourrit depuis un intérêt étrange pour les mouches. Est-elle folle ? Le narrateur, Arthur, frère du défunt, cherche à comprendre ; la clé du meurtre lui sera fourni par le long compte-rendu d’Anne. La suite, on la connaît : scientifique travaillant sur la téléportation de matière, Robert Browning a fini par tester son invention sur lui-même. Pour horrifique qu’elle soit, la nouvelle ne se dépare pas d’un humour noir : un chaton entre aussi dans l’équation (disons), pour aboutir à un résultat final aussi affreux que ridicule.

« Temps mort » est le gros morceau du recueil. La novella opère selon un schéma similaire à « La Mouche» : mystère puis explication sous la forme d’un compte-rendu. Encore une fois, il s’agit d’une expérience qui rate spectaculairement : Yvon Darnier est le cobaye d’un test visant à ralentir l’écoulement du temps sur sa personne – une heure pour nous valant pour lui une seconde. Mais au moment de sa réintégration dans le flux de temps normal, Darnier disparaît sous les yeux éberlués des scientifiques. Dans les minutes qui suivent, des événements étranges se produisent, jusqu’à un coup de feu tiré inopinément… le canon du revolver s’avérant contenir une liasse de feuillets, rédigés par Darnier. Si le cobaye met des jours à s’en rendre compte, errant dans une ville immobile, le lecteur aura vite compris que le temps s’écoule des milliers de fois plus vite pour l’infortuné Darnier. Un parfum old school imprègne cette novella, où Langelaan prend soin de ne pas faire fi de certaines réalités physiques (l’exemple le plus immédiat : les déplacements de Darnier échauffent l’air, qui a la consistance d’une mélasse).

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Et le reste ? Nouvelles de l’anti-monde débute par « Le Miracle » : après un accident de train, Louis Jadant, voyageur de commerce vindicatif et mesquin, fait mine d’avoir perdu l’usage de ses jambes afin d’empocher l’argent de l’assurance. Mais vient le moment où il veut faire croire qu’il est de nouveau capable de marcher. Quoi de mieux alors qu’un pélerinage à Lourdes ? Une amusant histoire à chute, sanctionnant la mesquinerie. Plus embarassé est le narrateur de « Chute dans l’oubli» : tout semble l’accuser du meurtre de sa détestable épouse… pourtant, il ne l’a pas tuée. Ah, les pouvoirs de la suggestion… Il s’agit là d’une autre histoire à chute, d’un intérêt mineur. « La Dame d’outre nulle-part » s’avère plus intéressante : le narrateur découvre progressivement la raison pour laquelle son ami Berny a disparu. Une disparition dont les prémisses remontent au moment où Berny est entré en communication avec des individus apparaissant seulement via son poste de télévision. La technologie prend des atours magiques dans cette romance contrariée. « Récession » commence par la mort du narrateur : bien entendu, ce n’est là que le début. Que fait-on une fois décédé et qu’on n’est plus qu’une âme immatérielle ? On imagine. « Le Tigre récalcitrant » est un nouveau conte moral : lors d’une visite au zoo, un individu méprisable se découvre le pouvoir d’influencer télépathiquement les animaux en cage, et en profite pour jouer des tours à ses proches. À moins que… « La Dernière Traversée » montre des animaux interagir magiquement avec des humains, mais cette fois dans un but positif : éviter un accident aérien. Adaptée en 1971 dans la série anthologique de Rod Serling Night Gallery, « L’Autre Main » aborde le syndrome de la main étrangère : le narrateur se rend compte que sa main gauche ne lui répond plus et, pire, entreprend des actions criminelles… Criminel aussi, John ? Dans « La Tournée du Diable », une vieille bohémienne l’accuse d’avoir assassiné son chien. Il s’agissait d’une euthanasie, car son épouse, Angela, ne supportait pas le toutou. Mais Angela est morte, et John se voit offrir la possibilité de tout recommencer : son chien est magiquement de retour… et Angela aussi. « De fauteuil en déduction » est une nouvelle histoire à chute, où tout se fonde sur l’identité du narrateur, qui connaît l’auteur du kidnapping. Mignon mais mineur. « Robots pensants » rappelle la fameuse histoire de l’automate joueur d’échecs… avec un dénouement et une explication bien plus affreux. Cette nouvelle a été adaptée en téléfilm sous le titre Le Collectionneur de cerveaux (1976) par Michel Subiela, dont c’est là le seul titre de gloire. Enfin, dans « Sortie de secours », un homme fait appel à Landley, ancien compagnon d’armes, pour l’aider à résoudre le mystère de la disparition de sa femme ; évidemment, les apparences sont trompeuses…

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Les années aidant – ou plutôt, n’aidant pas du tout –, les nouvelles composant ce recueil ont perdu leur originalité. Il s’agit essentiellement de nouvelles à chute, avec bien souvent un aspect moral punissant la mesquinerie et la méchanceté. Des chutes qui, pour le lecteur un tant soit peu aguerri, se laissent bien vite deviner – mais l’essentiel ne réside pas toujours là. Il reste une certaine fraîcheur dans le traitement des histoires, la naïveté de celui qui redécouvre les tropes de la SF et les aborde à sa manière : ici, en mettant en scène des personnages énamourés ou odieux, sans oublier des scientifiques n’hésitant pas à payer de leur personne, le tout avec une systématique petite dose d’horreur. Celle-ci produit toujours son petit effet, Langelaan ne rechignant pas à susciter des images positivement hideuses… À ce titre-là, « La Mouche » et son scientifique hybridé avec un chat et une mouche s’avère efficace. Quant à l’aspect moral, il n’est jamais lourdingue : au lecteur de tirer ses conclusions, l’auteur est déjà passé à autre chose. De fait, une bonne moitié des nouvelles s’achève de manière assez expéditive.

En somme, ces Nouvelles de l’anti-monde constituent un recueil de bonne facture, un peu vieilli mais jamais vieillot. Grâces soient rendues aux éditions de l’Arbre vengeur de le rééditer.

Introuvable : bientôt non
Illisible : non
Inoubliable : oui