The Line, the Cross and the Curve, Kate Bush (1993). Couleurs, 42 minutes.

La trop rare Kate Bush est sans conteste l’une des artistes les plus intéressante de son époque. Est-il besoin de rappeler son parcours ? Remarquée dès son premier 45-tours, Wuthering Heights (1978), elle décolle artistiquement avec son troisième disque Never For Ever (1980), où son imaginaire se déploie enfin et où figure l’inoxydable tube « Babooshka ». La chanteuse atteint une forme de maturité avec l’ambition Hounds of Love (1985) – album dont la face A contient une série de tubes (« Running Up That Hill (A Deal With God) », « Hounds of Love », « Cloudbusting », et surtout « The Big Sky », une chanson tout bonnement incroyable qui me donne sincèrement envie d’aller courir dans les prés, la crinière au vent) et dont la face B tient davantage de l’album-concept (enfin, de la face-concept), inspiré par un poème d’Alfred Tennyson. Très portée sur le travail en studio, artiste hors-normes, Kate Bush a fait de ses albums des fourre-tout créatifs, pop et expérimentaux. Une œuvre musicale étonnante enrichie par de nombreux clips, parfois conçue par la chanteuse elle-même, où son univers fantasque prend forme et couleurs, avec de temps à autre des détours vers la SF – dommage que le passage des ans les rende souvent, au mieux, gentiment cheesy (c’est le cas du pénible « Rocket Man »).

Dans le lot, citons « Experiment IV » (1986), chanson au clip glaçant où il est question de l’invention d’un son capable de tuer.

Le fantasque « The Big Sky » vaut aussi le coup d’œil, en partie parce qu’il s’agit de l’un des premiers clips réalisés par Kate Bush, mais aussi parce que cette vidéo fait fi de tout bon goût avec une fraîcheur et une innocence sans pareilles. Et la chanson est tellement folle en soi.

Mais surtout : « Cloudbusting » (1985), inspiré par le psychanalyste Wilhelm Reich et son « brise-nuage »… (Reich, que l’on retrouve comme protagoniste du Myst ère de l’inquisiteur Eymerich de Valerio Evangelisti.)

Et nous voici en l’an de grâce 1993. Alors que les deux rigolos d’Autechre publiaient leur premier album, Kate Bush enregistrait son septième disque, le dernier avant longtemps :The Red Shoes. Un album qui suivait l’intimiste The Sensual World (1989), inspiré en partie par James Joyce.

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Dans ce septième opus, Kate Bush a invité Jeff Beck, Eric Clapton et Prince, pour un résultat… bon, quelque peu inférieur aux chefs d’œuvre du début des années 80. Pour accompagner le disque, la chanteuse ne tourne cette fois pas de clips… mais carrélent un moyen-métrage, le présent The Line, the Cross and the Curve, qui reprend une demi-douzaine de chansons au rythme d’une histoire tenant à la fois d’Alice aux pays des merveilles que du Magicien d'Oz.

« She said "just take off my red shoes
Put them on and your dream'll come true
With no words, with no song
You can dance the dream with your body on." »

Kate Bush y interprète ici une jeune chanteuse-danseuse passablement frustrée. Tout débute avec « Rubberband Girl », où on la voit chanter et danser, manipulée par son partenaire de danse et entourée par son groupe. Elle fait du yoyo, bondit dans tous les sens, se retrouve finalement dans une camisole de force. Mais bientôt voilà que survient une coupure de courant due à un orage. Kate reste seule dans la salle de danse, s’interroge sur l’amour (« And So Is Love ») à la lumière d’une chandelle, recueille un merle (qui meurt)… jusqu’au moment où surgit une étrange jeune femme (dotée d’un inquiétant mono-sourcil, mais, hé, ne préjugeons pas des apparences). Celle-ci a les mains bandées à la suite de brûlures, et elle réclame de Kate qu’elle lui dessine trois symboles sur autant de feuilles : une ligne, une croix et une courbe.

« And this curve, is your smile
And this cross, is your heart
And this line, is your path »

Kate se retrouve dotée des chaussons de danse rouges de la mystérieuse inconnue et, alors qu’un vieil homme au visage fardé apparaît dans le grand miroir de la salle de danse, se retrouve à danser sans pouvoir contrôler ses jambes. Ses jambes qui l’emmènent de l’autre côté du miroir, dans une sorte d’enfer (« The Red Shoes »). Mais impossible de retirer les chaussons  : ceux-ci sont ensorcelés, et les pieds de Kate s’agitent tout seuls. Avec le vieil homme comme guide, Kate se rend auprès d’une vieille femme (« Lily »), qui lui indique la voie à suivre. C’est le début d’un parcours initiatique pour la jeune danseuse, aux sentiments partagés envers ses chaussons qui représentent la colère et la passion, et qui la possèdent. Mais où aller si elle n’a ni son sourire, ni son cœur, ni son chemin ? Elle devra les récupérer (« Moments of Pleasure », « Eat the Music ») et regagner l’autre côté du miroir.

Longtemps déconsidéré par Kate Bush, qui qualifierait plus tard son moyen-métrage musical de « loads of bollocks », The Line, the Cross and the Curve n’a rien d’un ratage, et la chanteuse a commis des clips bien plus embarrassants. Certes, le film est quelque peu daté dans son aspect visuel et fleure bon les années 80, mais il a le mérite de remettre en valeur les chansons de The Red Shoes , album qui est loin d’être le sommet de la carrière de Kate Bush. Vu les cimes atteintes par Never for Ever ou Hounds of Love, on se situe même plutôt dans un creux notoire.

Outre la chanteuse elle-même, le moyen-métrage présente au casting Miranda Richardson (qu’on a pu voir dans la série Black Adder, les films Sleepy Hollow, The Hours, Southland Tales ou Harry Potter) et Lindsay Kemp, mime auprès de qui ont pris des cours Kate Bush… et David Bowie.

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Rien ne se basant jamais sur rien, The Line, the Cross and the Curve tire son titre et une partie de son intrigue de la chanson « The Red Shoes », laquelle fait référence au film Les Chaussons rouges (1948) de Michael Powell et Emeric Pressburger (œuvre qui a également inspiré Brian de Palma pour son Phantom of the Paradise), qui adapte lointainement le conte éponyme de Hans Christian Andersen. Sans oublier Lewis Carroll et L. Frank Baum. Un joli tissu d’influence, pour un conte musical somme toute sympathique. (Toutes les influences littéraires et cinématographiques présentes dans l’œuvre de Kate Bush mériteraient un billet bien plus conséquent que celui-ci.)

Après The Red Shoes, il faudra patienter douze ans avant d’entendre du nouveau : le superbe double album Aerial paraît en 2005 (le clip de l’unique single du disque, « The King of the Mountain », est dirigé par Jimmy Murakami, à qui l’on doit le dessin animé post-apo Quand souffle le vent), suivi de Director’s Cut – une réorchestration d’une partie des chansons de The Sensual World et The Red Shoes , dont les versions originales ne satisfaisaient guère la chanteuse – et 50 Words For Snow – un exquis album hivernal – pour la seule année 2011. Depuis… pas grand-chose à se mettre sous la dent, si ce n’est l’enregistrement live de son spectacle de 2014, Before The Dawn. Celui-ci replace les chansons plus ou moins récentes de Kate Bush au travers d’une trame retraçant le parcours d’une vie, prouvant la malléabilité et la grande cohérence de son œuvre.

Introuvable : en ligne
Irregardable : seulement si vous êtes allergique aux 80s
Inoubliable : oui