Southland Tales – The Prequel Saga, Richard Kelly (scénario) et Brett Weldele (dessins). Graphittis Designs, 2007, 320 pp.

Richard Kelly est un cinéaste aux films et à la trajectoire étranges… Son premier long-métrage, Donnie Darko (2001), l’a propulsé sous les feux de la rampe. Teen-movie désaxé, hanté par un lapin géant particulièrement flippant, Donnie Darko était un coup d’essai qui ressemblait fort à un coup de maître. Un film culte aujourd’hui.

La suite ? C’est un peu plus compliqué. Lors de sa présentation au festival de Cannes 2006, son deuxième long-métrage, Southland Tales, s’est fait méchamment avoiné par la critique. Long, creux, moche… Peu l’ont apprécié, ce qui a d’ailleurs compromis sa sortie sur les écrans français (il est paru dans nos contrées en direct-to-dvd).

Le film Southland Tales se découpe en trois chapitres, et, après un bref prologue de présentation du contexte, commence avec le chapitre numéroté 4 (un peu façon Star Wars !). De fait, les prémisses de l’intrigue et du contexte sont présentées dans un comic book en trois numéros : Southland Tales, The Prequel Saga. Le premier volume a paru au moment de la présentation du film à Cannes, en mai 2006 ; les deuxième et troisième sont sortis respectivement en septembre 2006 et janvier 2007, tandis que le film Southland Tales a finalement débarqué sur les écrans américains en novembre 2007 (dans un montage différent de celui montré à Cannes, plus court d’un bon quart d’heure).

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« Scientists are saying the future is going to be far more futuristic than they originally predicted. »

De quoi ça parle ? L’intrigue a pour cadre l’Amérique de l’été 2008 (le futur au moment de la sortie du film (ce qui le rend désormais uchronique)) post 11-Septembre, post guerre d’Irak. Un double attentat nucléaire sur deux villes du Texas a conduit le gouvernement à rayer de la carte les pays dits terroristes, à restreindre les déplacements de ses citoyens entre les états, et à instituer un outil de surveillance du Web, USIdent. Le conflit au Moyen-Orient ayant créé une crise pétrolière sans précédent, Baron von Westphalen, un scientifique allemand, est parti en quête de sources d’énergies alternatives, et a mis au point une machine à mouvement perpétuel, qui tire de l’énergie du mouvement des vagues – ce qui a pour néfaste conséquence de ralentir infinitésimalement la rotation de la Terre – ce qui a pour conséquence encore plus funeste d’augmenter les comportements criminels…

« This is how the world ends. Not with a whimper but with a bang. »

Dans ce contexte étrange et liberticide, plusieurs personnages se croisent… Il y a d’abord Boxer Santaros (Dwayne Johnson), acteur et gendre du candidat républicain à la présidentielle, qui se perd dans le désert de Mojave et en revient amnésique – et que la belle-famille veut retrouver. Il y a Krysta Now (Sarah Michelle Gellar), pornstar désireuse de lancer un show télé. Il y a Ronald Taverner (Seann William Scott), chargé de prendre la place de son frère jumeau Roland, vétéran d’Irak…

En résumé, les trois chapitres du comics voient Boxer Santaros revenir à Los Angeles et retrouver Krysta Now. Boxer est censé avoir écrit le scénario d’un film, The Power (en réalité rédigé par Krysta dans des circonstances particulières), qu’il veut tourner et interpréter. Il y joue le rôle d’un flic, Jericho Cane (ce qui peut se lire Jerry Cocaine ?), confronté à des événements étranges – comme la rencontre avec un bébé ne produisant aucun excrément. Le script s’avère étrangement prophétique, et annonce la fin du monde.

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« Ladies and gentlemen, the party is over. Have a nice apocalypse. »

Southland Tales mêle les thématiques : libertés vs. lois sécuritaires et surveillance du web, groupuscules d’extrême gauche vs. les réacs du parti républicain, apocalypse biblique et fin du monde, fin des énergies fossiles, quête de sources alternatives, folie douce… Le film est un foutoir improbable, lucide et paranoïaque, aérien et onirique (aidé en cela par la BO diaphane de Moby), confus mais inspiré, sous influences diverses : les poètes Robert Frost et T.S. Eliot en tête, mais aussi Philip K. Dick (« Flow my tears », dit un policier) et David Lynch.

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Si le but du comic book était de rendre le film plus accessible, c’est raté. Les trois parties ajoutent de la confusion à la confusion mais n’apportent aucun point d’intrigue véritablement essentiel, et les sept minutes d’introduction du film (où l’on aperçoit d’ailleurs des images de la BD), qui résument The Prequel Saga et le contexte, se révèlent bien plus claires que les trois cents pages. Lire le comics puis visionner le film dans la foulée donne une impression de redite. (À tout le moins peut-on s’amuser à repérer les liens entre les deux supports lors de ces quelques minutes introductives.)

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Pour le dessin, Weldele opte pour un style brut : des décors simples, des personnages aux traits vite esquissés, des fonds en camaïeux de couleurs ternes, rendant parfois indistinct les couleurs de peau. Un style en décalage avec le film, fourmillant de détails et d’inserts divers (écrans d’ordinateurs, de surveillance). Plusieurs pages permettent de lire in extenso le script du film dans le film, The Power.

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Surtout, le comic book souffre aussi d’un problème quant à son exécution : le style de Brett Weldele, très personnel, se prête affreusement mal à la retranscription des traits des acteurs. Très souvent, il est difficile de distinguer les personnages. Que les personnages de la BD ne ressemblent pas aux acteurs est une chose assez gênante lors que celle-ci est censée compléter le film, qu’on les confonde entre eux l’est davantage.

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La publication en graphic novel de Southland Tales répondait au souhait de Richard Kelly d’introduire une dimension interactive/plurimédia. Il en reste que le film fonctionne comme unité autonome, à la différence du comic book. En somme, Southland Tales – The Prequel Saga demeure une déception certaine, qui n’éclaire que peu le long-métrage. Un complément très dispensable, en somme. Et l’on préfèrera — de loin — le film. D’aucuns l’ont considéré comme un ratage ; peut-être, mais un ratage magnifique comme on n’en voit peu.

En 2009, Richard Kelly a réalisé The Box, film accueilli par des critiques mitigées. Depuis… on attend du nouveau.

Introuvable : oui en France
Illisible : oui
Inoubliable : non