L’Enfant qui venait des étoiles, Robert Escarpit et Caza (illustrations). Livre de Poche, coll. « Je Bouquine », 1987 [1984]. Poche, 96 pp.

Pour ce 200e billet, intéressons à un titre qui a marqué votre serviteur dans son enfance (toutefois, pas au point de l’empêcher d’en oublier l’existence jusqu’à récemment) : L’Enfant qui venait de l'espace… Fort de plus de 400 numéros en cet automne 2017, c’est avec un titre digne de Philippe Ébly que le magazine Je Bouquine s’est lancé en mars 1984. Un titre dû à la plume d’un auteur pas forcément attendu sur ce terrain-là : Robert Escarpit.

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La fiche Wikipédia de l'auteur nous apprend que cet homme est l’un des théoriciens en France de la science de l’information et de la communication. Pourtant, de Robert Escarpit (1918-2000), je ne connaissais (ou plus exactement, ne croyais connaître) que ses Contes de la Saint-Glinglin, d’amusantes explications fictives pour éclairer l’origine d’une poignée d’expressions idiomatiques — la Saint-Glinglin donc, mais aussi la voix de stentor, le poème Am-Stram-Gram, etc. Il s’avère qu’entre deux publications sérieuses, tant sur le sujet du livre et de la littérature que celui de l’information et de la communication, Escarpit a écrit plusieurs romans, à destination d’un public adulte ou jeunesse.

« Les auteurs de science-fiction sont habitués à voir se réaliser les choses qu’ils ont racontées, même les plus invraisemblables. Ainsi, Isaac Asimov, l’un des plus célèbres écrivains américains, ne fut pas autrement surpris d’apprendre qu’un personnage qu’il avait inventé dans ses livres, Suzan Calvin, existait dans la réalité. »

L’Enfant qui venait de l'espace nous raconte la rencontre entre un Isaac Asimov âgé de 99 ans… et Suzan Calvin (on notera la graphie diffère : c’est Susan chez l’auteur de Fondation). D’emblée se produit là un intéressant jeu littéraire : Suzan sait qu’elle est la création d’Asimov, et celui-ci sait qu’il est son biographe fictif – ce qui n’empêche pas Suzan de régulièrement surprendre ce cher Isaac. Après tout, l’écrivain n’a rédigé des textes focalisés sur quelques jours de sa vie ; tout le reste appartient à la jeune femme. S’il y a bien quelque chose qui intrigue Asimov, c’est la présence dans le bureau de Suzan d’une vieille cuisinière positronique DR3 datant de 1995 et d’un arbuste, un jeune pin en pot que la roboticienne nomme « Robbie ». Pourquoi ? Et Suzan de raconter une histoire qui lui est survenue cinq années plus tôt, une histoire qu’Asimov – en dépit de toute la connaissance qu’il a de son personnage – ignore…

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Inutile d’en révéler davantage. Deux niveaux de lecture, une réflexion sur la création littéraire (peut-on tout connaître des personnages que l’on crée ?), une belle histoire, des idées de SF, et un excellent hommage à Asimov. Ce roman, couronnée à juste titre par le Grand Prix de l’Imaginaire en 1985, est une petite merveille d’intelligence, capable de parler autant aux jeunes lecteurs qu’à leurs parents. Encore que : la structure (récit enchâssé) peut déconcerter, et le texte fait preuve d’un niveau de langue plutôt soutenu, peut-être désormais rare pour des productions littéraires destinées à des lecteurs âgés d’une dizaine d’années ; surtout, sur le fond, il diffère passablement des romans calibrés pour un jeune public – à moins que le jeune public des années 80 fusse plus habitué à lire des textes de ce calibre. L’héroïne est adulte dans le temps de narration, et se remémore une aventure survenue quelques années plus tôt, donc quand elle était encore adulte ; il y a bien un personnage jeune présent dans le livre, le fameux « enfant venu des étoiles », mais dont le rôle demeure mineur dans l’intrigue. De plus (est-ce mon côté pudibond qui s’exprime là  ?), les personnages sont loin d’être des éphèbes asexués : il est assez clairement suggéré que Suzan et Kiko couchent ensemble, et cette dimension sexuelle est accentuée par les dessins très inspirés de Caza, qui donne à Suzan de plantureuses formes. Par ailleurs, Pascal J. Thomas a consacré un excellent article à Escarpit et son œuvre, que l’on peut lire sur le site des Quarante-Deux.

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À titre personnel, je me souviens avoir lu cette histoire quand j’étais tout jeune lecteur, et sûrement n’y ai-je pas compris grand-chose. Ce qui est certain, c’est que les références littéraires – le Bon Docteur en tête – me sont passées loin au-dessus de la tête. Néanmoins, quand j’ai commencé à lire Asimov une poignée d’années plus tard, j’ai débuté par le recueil Les Robots, et je crois me souvenir d’avoir ressenti une once de familiarité, une indéfinissable impression de « déjà lu ». En cela, je sais gré à Escarpit de m’avoir familiarisé sans le savoir à la science-fiction par le truchement d’Asimov.

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Commencer un magazine en proposant un roman de SF était un geste fort, que Je Bouquine a réitéré par la suite, en publiant de temps à autres des histoires relevant franchement du genre. Dans le lot, deux m’ont marquées : Le Plus Beau des Pièges de Patrick Grainville et Le Combat d’Odiri de Georges-Olivier Châteaureynaud. Le premier, paru dans le Je Bouquine 25 (mars 1986) raconte comment une expédition scientifique parvient jusqu’à un arbre gigantesque, portant d’immenses cristaux dans ses branches ; on suit les pas de Lilian et Josué, deux adolescents irascibles qui s’aiment autant qu’ils aiment à se chamailler. La quête de l’inconnu devient une quête de soi… À noter que le roman a été réédité sous le titre L’Arbre-Piège, sous une couverture de Bilal – pour ma part, j’y préfère les illustrations d’Arno. Enfin, Le Combat d’Odiri bénéficie lui aussi des superbes illustrations du dessinateur d’Alef-Thau. Dans ce monde vivent d’un côté les Ombrus, sous le couvert quasi impénétrable d’une forêt peuplée de créatures mortelles, et les Valii, à bord de vaisseaux de pierre – une pierre capable de flotter les airs. Odiri, jeune Ombrus, va se retrouver emporté à bord d’un tel navire aérien. Un joli parcours initiatique, récompensant l’acceptation des différences, lui aussi récompensée par le GPI.

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En faisant un peu d’archéologie mémorielle, il faudrait que je cite ces histoires parues dans J’aime lire (qui fête ses quarante ans en cette année 2017), telle Le Canarama (une aventure avec un aéronef en forme de pélican géant, signée Jean Alessandrini, #27) ou, surtout, le très poétique La Planète rose (où un jeune garçon se rend sur une planète disputée par l’ambigu et mécaniste Roi des rats et la douce Thédolule vivant au cœur de la mer des songes, par Evelyne Reberg & Jacqueline Cohen, #84).

Bref : la littérature jeunesse contient des pépites, aux images et aux idées marquantes. De quoi faire frétiller l’imagination des jeunes lecteurs et les amener, plus tard, à tous ces mauvais genres que l’on chérit tant.

Introuvable : en occasion
Illisible : nullement
Inoubliable : oui