Survivre à sa vie [Přežít svůj život], Jan Švankmajer (2010). 105 minutes, couleurs.

En attendant la sortie de Insects, le prochain – et a priori ultime – film de Jan Švankmajer, intéressons-nous à Survivre à sa vie, son sixième et dernier long-métrage en date.

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À l’instar des Conspirateurs du plaisir, Survivre sa vie ne consiste pas en une adaptation mais se base sur un scénario original de Švankmajer. Et à l’instar des Fous, le film débute par une introduction du réalisateur lui-même. Introduction animée, où c’est un Jan Švankmajer en photographies animées qui vient s’excuser auprès du spectateur : faute d’un budget suffisant, le réalisateur affirme qu’il s’est retrouvé à rogner sur les dépenses, en particulier les acteurs. On peut imaginer que le tournage n’a pas duré plus d’une poignée de jours, l’essentiel ayant sûrement consisté en photographies des acteurs dans différentes poses. La technique du papier découpé, utilisée avec abondance dans Survivre à sa vie, n’a rien ici d’une expérimentation formelle… En réalité, Survivre à sa vie mélange les prises de vues réelles – essentiellement des gros plans sur les visages – avec les animations en papier découpé. Un mélange étrange de prime abord, auquel on finit tout de même par s’habituer.

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Jan Švankmajer en personne.

Voici Eugène, un homme terne et vieillissant, qui se retrouve à mener une double vie, tant ses rêves prennent de l’importance. Dans le monde de l’éveil, il effectue un boulot peu passionnant avec un collègue paresseux, et a une femme que l’âge n’arrange pas – la seule chose qui semble l’intéresser est que son mari joue au loto. Dans ses rêves, Eugène rencontre une belle jeune femme, Ève… à moins que ce soit Élise… ou Élisabeth ? Auprès de son collègue, qui faisait de terrifiants cauchemars dans son enfance, la faute à des repas trop copieux, Eugène entreprend de trouver un moyen de contrôler ses propres songes. La technique du repas trop calorique s’avérant un échec, notre pauvre homme finit par se rendre, sur les conseils de son médecin, auprès d’une psychanalyste, le Dr Holubova. Celle-ci comprend assez vite que le problème dont souffre Eugène n’est pas d’ordre sexuel – enfin, pas vraiment. Dans le même temps, la vie onirique d’Eugène se poursuit et son idylle avec Élisabeth (ou Élise ?) se poursuit.

Vient un moment où cette vie rêvée devient dévorante, jusqu’à avoir un impact de plus en plus fort sur le quotidien d’Eugène. Alors que son épouse commence à s’inquiéter et se douter qu’il se trame quelque chose – son mari aurait-il une maîtresse ? –, Eugène apprend fortuitement un secret enfoui dans son passé. La clef de ses rêves ? En tous cas, il lui faudra bientôt choisir…

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Eugène
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E…
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Eugène et E…
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Un rêve ?
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La réalité ?

En raison de son budget tendu, Survivre à sa vie s’avère sûrement le long-métrage le plus expérimental de son réalisateur ; la technique du papier découpé permet l’omniprésence d’éléments onirique tout au long de l’histoire – des personnages à tête d’animaux, des fruits volants, des créatures géantes (on retrouve ainsi Pavel Nový, déjà vu dans Otesanek et Les Fous, dans un bref rôle)… Cela amène aussi une ambiance des plus particulières, dont Švankmajer use volontiers : des décors grisâtres, figés, dépeuplés où seuls les personnages et les objets apparaissent en couleur. Visuellement, rien ne vient formellement différencier le rêve de l’éveil (Švankmajer aurait pu opter pour la facilité, avec les prises de vue réelles pour l’un et l’animation pour l’autre) ; si l’un et l’autre aspect demeurent identifiables, la frontière est souvent floue et des éléments étranges sont présents, l’air de rien, dans le monde éveillé (tel le chien à corps d’humain que le patron d’Eugène promène en laisse). Le côté décrépit des choses, typique du réalisateur, reste présent : la ville où se déroule l’action est quelque peu usée, mais l’appartement où vit Élisabeth (ou est-ce Ève ?) relève d’un design moderne. De fait, quelques éléments de modernité semblent faire ici leur apparition : un ordinateur, un radiocassette… Mais Švankmajer demeure fidèle à certaines de ses fixettes : les gros plans sur la bouche, la bouffe, les aliments abîmés (on ne compte plus les fruits éclatés ou les œufs brisés dans sa carrière cinématographique).

Plus haut, j’écrivais que ce long-métrage ne constituait pas une adaptation, ce qui me semble une légère approximation : il ne s’agit pas d’une adaptation de fiction, et Survivre à sa vie repose beaucoup sur les théories de Freud et de Jung – dont les portraits ornent le bureau de la psychanalyste Holubova et passent leur temps à se chamailler, en mode comic relief –, dont le Dr Holubova se fait l’écho. Les rêves formeraient l’expression d’un désir, et certains personnages oniriques appartiennent au rang des archétypes. Mais le symbolisme simpliste de Holubova est rapidement mis à mal par Eugène : autre chose – certes refoulé – est à l’œuvre dans l’inconscient de cet individu lambda.

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Les deux acolytes comiques du film.

Mais l’essentiel réside dans la question soulevée par le titre : comment survivre à sa vie ? Le titre anglais rajoute d’ailleurs un sous-titre : Surviving Life (Theory and Practice). Mine de rien, ce sixième long-métrage, moins spectaculaire (pour autant qu’un film de Jan Švankmajer le soit) que ses prédécesseurs, s’avère sûrement le plus touchant, le plus humain de son réalisateur. On se situe ici à hauteur de personnage, et si l’aspect ridicule des choses reste présent, le cinéaste tchèque ne s’en moque guère – quoique l’humour grinçant soit toujours présent.

Tout n’est pas parfait dans ce film : si la technique ne souffre aucun reproche, le rythme laisse parfois à désirer – après un début intriguant et avant une fine touchante, le milieu est bien mollasson, avec un scénario donnant l’impression de se répéter. C’est dommage. Il n’empêche. La dernière scène, troublante, reste longtemps en mémoire.

Introuvable : une réédition DVD était annoncée pour 2017, mais…
Irregardable : non
Inoubliable : oui