Bastard Battle, Céline Minard. Éditions Dissonance, 2008. Poche, 112 pp.

En résidence de graphisme à Chaumont, la graphiste/artiste plasticienne Fanette Mellier (dont on parlait déjà du travail sur le livre-jeu de Fibre-Tigre Le Chant des oubliés), a demandé à des auteurs de lui fournir un texte inédit, texte qu’elle retravaillerait de manière plastique. Le résultat de sa collaboration avec Céline Minard a donné Bastard Battle, quatrième roman de son auteure, publié aux éditions Dissonance, dans un tirage limité à 1000 exemplaires (et dont votre serviteur s’enorgueillit d’avoir un exemplaire, déniché par chance dans une librairie du boulevard du Montparnasse voici quelques années). Depuis, Bastard Battle a été réédité chez Leo Scheer puis en poche chez Tristram, mais sans le travail graphique de Fanette Mellier.

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Bref, considération bibliophile à part, Bastard Battle n’a donc rien à voir, en dépit de son titre, avec l’épisode de Game of Thrones au titre presque similaire. Le récit bouscule l’Histoire, en proposant une réinterprétation du film d'Akira Kurosawa Les 7 Samouraïs… à Chaumont, principale ville de la Haute-Marne, qui accueille le Festival international de l'affiche et du graphisme – ainsi que des résidences d’artistes (dont Fanette Mellier, la graphiste sus-mentionnée, a bénéficé).

Bastard Battle, donc… Nous voici en 1437, et la Guerre de Cent Ans touche à sa fin. L’histoire est racontée a posteriori par le scribe Denisot-le-clerc, dit le Hachis, dit Spencer Five, qui nous conte comment la ville de Chaumont est prise par le bastard Aligot de Bourbon : particulièrement cruel, le sinistre individu n’a pas son pareil pour violer et tuer de manière créative. Ses troupes étripent, et le font bien. Jusqu’à provoquer l’ire de quelques guerriers, qui surgissent de manière inopinée et fort opportune. Ces guerriers, ce sont le narrateur, mais aussi et surtout Enguerrand, leader charismatique tenant beaucoup de Lancelot, ainsi qu’un expert du sabre, ronin en vacances, nommé Akira, sans oublier Vipère-d’une-toise, directement issue du classique chinois Au Bord de l’eau. Les guerriers sont héroïques et le méchant est méchamment vilain, ce qui donne de quoi raconter une histoire pleine de bruit et de fureur – et de fun.

« Ainsi les voyant défaicts ou sur le point de l’être, Enguerrand assemble les chevaux pris, fait monter et armer ses chevaliers et ainsi par la porte de l’Eau sortent-ils à grand galop, bannière haute et claquante, sept samouraïs au soleil levant ! Nous aultres à pied, les suivant. Vipère-d’une-toise et son eschole, moy les boyteurs, Tartas claudiquant à peine atout ses tapeurs. Et dans le pré du faubourg des tanneries où s’était joué un tournoi pipé et trompeur, de vaincre nous prend la fureur. Et la fureur nous portant, nous chargeons fort, gueulant à tout gorge, beau langage des armes, bien sonnant, taillant et frappant à mille braz, de force décuplés, vironnés par mi moult gerbes de sang, trempés de rage et revanche, nous les pilons comme grains moustarde sur mortier. »

Le principe à l’œuvre dans Bastard Battle est celui de la collision (faute d’un meilleur terme). En premier lieu, ces collisions sont d’ordre thématiques : faire rencontrer de manière explosive le cinéma et la littérature (à la manière de L’École des assassins de Thomas Day et Ugo Bellagamba, me chuchote-t-on à l’oreillette), le film de samouraïs avec un décor franchouillard, le Moyen-Age et la modernité. Le résultat s’avère aussi ludique que débridé (et d’une lecture bien plus agréable que le précédent roman de l’auteur, Le Dernier Monde, sorte de fantaisie science-fictionelle qui m’était tombée des mains), en dépit d'une fin un brin amère (mais le film de Kurosawa ne se termine pas si bien que ça non plus). Résultat qui m'incite aussi à faire monter de quelques crans sur ma pile à lire les ouvrages ultérieurs de Céline Minard, KA TA (quand les arts martiaux infusent dans l'écriture même) et Faillir être flingué (un pur western).

En deuxième lieu, une collision linguistique. Si le vrai-faux vieux français employé par le narrateur peut dérouter dans les premières pages, on finit par se faire assez rapidement à ce parler plein de gouaille. Loin d’une langue normée, figée dans ses règles et conventions orthographiques, Céline Minard s’amuse en pastichant ce vieux français, où surgisse à l’improviste des anachronismes et des termes anglais : c’est là une langue plastique, réjouissante dans son aspect malléable qui se laisse pétrir d’influences variées.

« À la mi nuit, par décision commune et unanime, il fut arrêté qu’atout gens de Chaumont, les sept samouraïs, capitaines désignés, mèneraient résistance pleine et entière à tout envahisseur que soit bastard ou aultre et ville tiendraient. Ainsi fut-il dit, très solennellement, et scellé par jurement, ce jour cinq de septembre mil quatre cent trente sept. »
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Enfin, des collisions sous forme graphique. Dans cette édition Dissonance de Bastard Battle, la forme n’est pas en reste sur le fond, car l’objet-livre justifie l’achat : le livre, de la taille d’un poche, se présente comme un monolithe lisse et sombre, où le titre n’apparaît que par l’intermédiaire d’un léger gauffrage, et la tranche est teinte de noir. La couleur, elle, se trouve à l’intérieur, lorsque le noir du texte se décompose en cyan, magenta, jaune et autres teintes intermédiaires — au temps pour le gris typographique. D'abord discrète, la couleur donc surgit peu à peu des marges intérieures pour contaminer aléatoirement les caractères, jusqu’à les faire baver et se déformer ; au fil des pages, les interventions typographiques se font de plus en plus envahissantes – tout comme si la police de caractère employée pour le texte courant devenait un punching ball, recevant des coups faisant transparaître la chair en-dessous. En effet, les caractères fondent et parfois mutent – une gothique de bon aloi mais littéralement fracturée, Comic Sans sous acide, Arial teintée. Plus l’on avance dans le livre, plus les interventions se font fréquentes, au risque d’altérer parfois la lisibilité de quelques mots. Fond et forme se complètent admirablement.

Mais c'est sans conteste Fanette Mellier qui en parle le mieux 

« Le noir du texte formé par la surimpression de trois tons directs (rose, jaune, bleu), subit des mutations qui suivent le rythme du récit, et vont crescendo. Pour cela, j’ai modifié chacune des trois couches colorées et introduit des variations typographiques, plastiques et colorées, liées au sens du récit. Il en résulte la curieuse impression d’une énergie partant du cœur du livre, se propageant au rythme du récit et venant lutter avec la structure classique de l’ouvrage. »
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(Plus d'images sur le site de Fanette Mellier.)

En fin de compte, Bastard Battle constitue un formidable petit livre, plein de bruit, de fureur et de couleurs.

Introuvable : dans cette édition-là
Illisible : que nenni
Inoubliable : oïl