« Hey ! Dylan ! »

En début d’année 2016, Bifrost s’était consacré, au travers d’un gros dossier, à Pierre Pelot. Notre équipe de chroniqueurs avait passé en revue bon nombre d’aspects de l’œuvre de l’auteur vosgien, en mettant l’accent tout particulièrement sur ses romans de science-fiction et ses romans noirs. Autre mauvais genre de prédilection de notre auteur, le western a toutefois été délaissé, faute de place dans la revue. Il ne faudrait néanmoins pas oublier que les premiers romans de Pierre Pelot relèvent de ce genre, à commencer par La Piste du Dakota (1966), et que notre auteur a ainsi consacré près d’une vingtaine de romans à Dylan Stark.

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Dylan Stark vu par Hermann, dans l'hebdomadaire Tintin.

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L’aventure éditoriale de Dylan Stark, métis au grand cœur est presque aussi compliquée que son parcours à travers les USA. Les « Dylan Stark » sont d’abord parus chez Marabout, avec le lancement de la collection « Pocket Marabout », en 1967. Une collection qui accueillait les « Compagnons de l’aventure » : outre deux figures installées, Bob Morane et Nick Jordan, on y trouvait aussi Doc Savage (seule série américaine du lot), Kim Carnot (de l’espionnage), Jo Gaillard (aventures maritimes), et, pour le western, Dylan Stark, donc. Pierre Pelot n’en était alors pas tout à fait à son coup d’essai, ayant publié entre 1966 et 1967 une huitaine de romans de ce genre chez Marabout. Ce sont quatorze volumes estampillés Dylan Stark qui paraîtront ainsi en « Pocket Marabout », jusqu’en 1969, sous des couvertures signées Pierre Joubert. Deux aventures paraissent ensuite en feuilleton dans l’hebdomadaire Tintin entre 1969 et 1971 ; Sierra brûlante sort chez Robert Laffont en 1971 également, et Pelot publie Le Vent de la colère (où Stark est toutefois renommé) aux éditions de l’Amitié en 1973. Ce ne sera qu’en 1982 que Pierre Pelot reviendra à Dylan Stark, avec Pour un cheval qui savait rire, publié à nouveau aux éditions de l’Amitié en 1982 (autre aventure où Stark est renommé).

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Par la suite, certains romans de la série ont été republiés : aux éditions de l’Amitié au début des années 70, chez Casterman dans les années 80. À la fin des années 90, Lefrancq réédite en intégrale les aventures de Stark : deux volumes rassemblant les quatorze premiers romans (dont Le Vent de la colère, où Stark retrouve son nom, et Plus loin que les docks, un inédit). Le deuxième volume contient d’ailleurs une intéressante préface de Raymond Perrin, à côté de laquelle le présent billet fait figure d’aimable plaisanterie. Un troisième tome aurait été de mise pour que l’intégrale mérite pleinement son titre… En 2006, Le Navire en pleine ville a réédité Quatre hommes pour l’enfer et Sierra brûlante, et c’est tout. En 2014, c’est Bragelonne qui a repris le flambeau, rééditant en numérique les trois quarts des romans mais, pour quelque raison de moi inconnue, omettant les cinq derniers romans. Les deux aventures publiées dans Tintin demeurent introuvables, de même que La Loi des fauves et Pour un cheval qui savait rire. Et c’est on ne peut plus dommage. A priori, la balle est dans le camp de Bragelonne…

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La vingtaine d’aventures de Dylan Stark se décompose grosso-modo en trois cycles. Le premier constitue celui du retour au pays de notre héros et sa vengeance ; le second tient de la chasse au trésor ; pas d’arc narratif global pour le troisième, les intrigues ayant pour point commun leur cadre situé dans le même État du Nouveau-Mexique. Bref, commençons.

« Il était grand, un peu maigre et voûté, jeune malgré cet éclat sombre au fond des yeux gris. Sous le chapeau "Horse Shoe", on devinait une chevelure noire et abondante qui tombait bas sur le col d’un blouson de peau. Les pommettes étaient hautes, accusées, la bouche violente ; le teint, très brun. » (Quatre hommes pour l'enfer)

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Lorsqu’on fait la connaissance de notre héros, dans l’inaugural Quatre Hommes pour l’enfer, nous sommes en juillet 1864 en Géorgie. La Guerre de Sécession fait rage, et Dylan Stark, âgé de 23 ans (on apprendra un peu plus tard que son anniversaire tombe le 13 novembre) est un lieutenant du côté des Sudistes. Métis, né d’une mère française et d’un père amérindien, ce conflit n’est pas vraiment le sien (« En vérité, je n’appartiens qu’à moi » explique-t-il), et lorsqu’il reçoit un ordre qu’il estime injuste – ordre qui équivaut à envoyer ses hommes à l’abattoir –, il refuse. Une ellipse nous transporte en mars de l’année suivante : rétrogradé au rang de simple soldat, Stark se voit confier une mission par ses supérieurs : en compagnie de trois autres soldats, trois autres « maudits », il doit dérober un troupeau de vaches aux troupes nordistes. Une mission désespérée, suicide même a priori, mais les supérieurs de Stark connaissent le bonhomme et savent le prendre par les sentiments. Avec lui, il y a Hotman le déserteur, Stress le lâche, et Claim l’exubérant. Une première aventure solide, pleine d’humanité dans un contexte historique sanglant.

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Le Vent de la colère , jusqu’à son inclusion dans le premier volume de l’intégrale Dylan Stark paru chez Lefrancq, en deuxième position, ne faisait pas exactement partie de la série, quand bien même le nom du protagoniste était des plus transparents : Dan Starken. Dans l’intégrale, Starken y redevient Dylan Stark. La guerre est finie depuis quelques mois. Soit Vulcan, petite ville du Missouri ; un bandit, Klem Brûlé, rôde avec ses hommes dans les environs. Dylan Stark, démobilisé, arrive à Vulcan en même temps qu’une troupe d’occupation Yankee ; ces derniers ne sont pas les bienvenus et les habitants de la ville ne rende pas la vie plus facile que nécessaire face à ces « envahisseurs ». Censément de passage en attendant le prochain train pour l’Arkansas, Stark se retrouve mêlé aux événements : un train est attaqué, de l’argent dérobé, un enfant tué. Un déserteur est arrêté ; il ferait le coupable idéal, mais Stark sait que l’ivrogne, méprisé de tous, sait. Alors l’ancien soldat confédéré va tenter de faire tomber Klem Brûlé. Le Vent de la colère du titre est celui qui souffle dans le cœur de Dylan Stark, et le roman montre l’humanité profonde de notre protagoniste, qui va tout faire pour sauver la vie d’un homme, innocent du crime dont on l’accuse ; un héros qui nourrit amitié envers le reclus (Luther Lez) en dépit des défauts du bonhomme. Autour de lui gravitent des personnages jamais trop manichéens.

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Dieu a-t-il une couleur de peau ? Dans La Couleur de Dieu, Dylan est enfin de retour chez lui, à Jaspero, Arkansas. Il espère retrouver ses parents et leur ferme, mais il apprend qu’ils ont été exécutés par des gens haineux, menés par un certain El Paso.

« Dylan Stark est revenu. C’est un homme qui a vécu une guerre sans être dans son camp, un homme qui revient et qui embrasse des cendres. Dylan, mon ami… Il est comme mort avec tant de haine en lui. » (p. 278)

Dans le même temps, un ancien esclave veut que son fils aille à l’école, chose que certains des habitants du village voient d’un très mauvais œil. Mais la loi du silence est forte à Jaspero ; personne ne veut parler, personne ne veut dénoncer, et Dylan aura fort à faire pour découvrir les meurtriers de sa famille, et empêcher qu’il soit fait du mal à ce noir désireux de scolariser son fils.

Pas la moindre bondieuserie dans La Couleur de Dieu, roman particulièrement sombre. On flirte parfois (rarement) avec le too much, mais la sincérité qui émane de Pelot finit toujours par emporter l’adhésion.

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Les conséquences des actions de Dylan se ressentent dans La Horde aux abois. Cette quatrième aventure voit l’ancien soldat arriver dans la ville répondant au doux nom d’Unspeakable Town. Notre héros est poursuivi par des types désireux de se venger, et Dylan entend bien se mettre au vert quelques jours, le temps que ceux qui veulent sa peau perdent sa trace. Il trouve un petit boulot auprès de Matitias Teafield, sorte de patriarche dont le fils est persuadé que la Guerre de sécession a toujours cours. Le fidèle bras droit de Teafield menace de dénoncer Dylan, et va réclamer de lui un service inaccoutumé : détruire son maître… La Horde aux abois est particulièrement sombre — pas que les précédents fussent spécialement joyeux, certes –, et s’avère prenant, jusqu’à son final enflammé malheureusement un brin trop bref.

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Quittant Unspeakable-Town, Dylan Stark arrive à la ville voisine de Siloam, avec un Teafield Jr proche du mort-vivant. C’est là que débute l’action des Loups dans la ville : les loups du titre sont une troupe de soldats fédéraux, dirigé d’une main de fer par l’infâme Jeroham, qui font régner la terreur sur Siloam. Le jeune Teafield en fera les frais, mais Stark ne compte pas laisser Jeroham causer plus de dégâts et de morts. Le thème des conséquences de l’après-guerre est abordé de plein fouet, pour un récit plein de tensions latentes.

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Les loups sur la piste débute juste après ; l’automne et la pluie arrivent sur l’Arkansas. Jeroham mort, les troupes confédérées de Shanne reviennent à Siloam, un peu tardivement, et sont bientôt rejointes par Mallow, un lieutenant de l’Union au caractère pète-sec. Il y a huit hors-la-loi à amener à Little Rock : les deux troupes et Dylan Stark vont devoir faire front commun pour convoyer les prisonniers. Mais des Indiens renégats, et quelque peu énervé suite à un malentendu, se mettent à les poursuivre.

Cette sixième aventure de Dylan Stark met du temps à démarrer, à l’image des personnages, croupissant dans la gadoue d’un début d’automne pluvieux. En conséquence, la fin apparaît un peu brin hâtive. Dommage, car cette aventure s’avère pour autant d’une lecture prenante.

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On retrouve Dylan quelques jours plus tard dans Les Irréductibles, observant attentivement le camp de prisonniers de Mountain Grove. Son but : s’y faire enfermer. Car c’est à Mountain Grove que croupit El Paso, l’assassin des parents du jeune homme, et Dylan est décidé à se venger. Il parvient à ses fins et, une fois dans le camp, prétexte une tentative d’évasion pour rejoindre le « carré des Irréductibles », ces détenus promis à la corde. Ce à quoi le jeune homme ne s’attendait pas, c’est de découvrir que El Paso ne lui est pas antipathique, et que l’outlaw prépare une tentative d’évasion, sous la forme d’un tunnel. Et qu’il compte bien y faire participer Dylan.

Certainement l’aventure la plus crépusculaire de Dylan Stark jusqu’à présent, Les Irréductibles plonge notre héros à nouveau auprès des bannis de la société, dans le froid, la boue, la maladie. De fait, l’ambiance du camp de Mountain Grove est pour le moins glauquissime – même si Pelot n’en rajoute pas dans le sordide : si les conditions de vie sont ardues pour les prisonniers, au moins les gardes demeurent-ils humains. L’évasion de Stark et des prisonniers préfigure (un peu) celle des évadés dans « Rita Hayworth et la rédemption de Shawshank » de Stephen King.

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Le Hibou sur la porte prend place un mois après l’évasion de notre héros ; l’hiver est déjà là dans le Nebraska. Dylan et un autre fugitif ont trouvé refuge dans le ranch de Cal. Cal, dont le fils est un joueur invétéré. Les dettes du fiston, les créanciers, l’arrivée d’un nouvel étalon dans le ranch : tout va se lier… Sympathique et plus optimiste que les précédents, ce huitième roman a cependant tout d’une aventure de transition entre les deux premières parties de la saga de Dylan Stark – la vengeance et la chasse au trésor.

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Le roman suivant est d’une toute autre eau : dans La Marche des bannis, Dylan Stark retrouve ses racines cherokee, et choisit de partager le soir d’une tribu, déportée par le gouvernement américain, à l’autre bout de l’Oklahoma – cela, afin de s’accaparer leur terre. Divisée, cette tribu cherokee voit les uns se résigner au départ et élire Dylan comme porte-parole, les autres opter pour la rébellion. Cette marche sera terrible, et verra de nombreux Indiens tomber, au point de susciter l’émoi dans la troupe de soldats chargée de les accompagner. C’est là une aventure poignante et cruelle, à peine illuminée par les yeux de la belle Wahika.

« Dylan, Dylan Stark ! tes yeux brûlés de soleil n’auront jamais fini de luire sauvagement pour avoir vu naître un enfant sur un lit de poussière, pour avoir vu mourir un homme qui ne voulait pas se plaindre, ni abandonner  ! Dylan Stark ! tu ne sais plus ton nom ! il y a ce grand tourbillon de feu qui bouillonne au fond de toi… » (La Marche des bannis)

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On retrouve Dylan un peu plus tard sur la route de la Louisiane dans Deux hommes sont venus. En chemin, il croise un homme venant de crever son cheval : l’hospitalité l’interdit de le laisser seul. Voilà bientôt Dylan et Hilkija Britton en route vers Sanwooten – les deux hommes du titre, ce sont eux. Métis, notre héros n’y est pas le bienvenue ; Kija non plus, pour d’autres raisons. Ancien bouvier, il veut se venger de Hicklebery, le type qui, lors de la guerre, a pour ainsi dire volé le troupeau de l’ancien patron de Kija. Hicklebery règne d’une main de fer sur Sanwooten, et, avec ses sbires, estime avoir le droit pour lui. Dylan et Kija vont s’empresser de lui prouver le contraire au cours de cette aventure pas avare de violence. Celle-ci introduit le personnage de Kija, grand rouquin (un émule de Bill Balantine ?) qui va désormais accompagner Stark dans ses tribulations. Ce dixième roman se poursuit par une nouvelle, « 7h20 pour Opesoulas », qui conclut le fil d’intrigue initié relatif au troupeau et n’a guère d’autre intérêt.

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La peau du nègre commence par un prologue narré à la première personne : un Noir patiente dans l’obscurité d’un saloon, un coup de feu est tiré mais pas par lui, une femme meurt. Craignant qu’on l’accuse, il fuit. Mais c’est l’Alabama, et une posse de regulators emmenée par le sheriff Margrett se met en route. Hey, s’il fuit, c’est qu’il est coupable. En chemin, la troupe tombe sur Dylan et Kija : pour calmer les soupçons qui pèsent sur les deux cavaliers, le sheriff décide de les prendre avec lui dans cette chasse à l’homme. À nouveau, Pierre Pelot évite le manichéisme, en particulier avec le personnage du sheriff Margrett, qui n’a rien du pèquenot borné mais se révèle un individu sensé et désolé par le racisme ambiant contre lequel il ne peut guère lutter. Quelles sont ses perspectives, et quelles sont celles du Noir, lorsque les véritables circonstances de la mort de la femme s’expliquent ? L’ambiance poisseuse des marécages est superbement rendue, et cette aventure constitue un récit haletant. Là aussi, le livre se termine par une nouvelle : « L’Homme-qui-marche », où Dylan et Kija sont confrontés à un vieil Indien ayant viré berserker. Un texte court et intense, mais qui semble confirmer que Pelot se débrouille mieux sur la longueur d’un roman, aussi court fût-il.

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Quand gronde la rivière voit Dylan et Kija se joindre à une petite troupe, dont le job consiste à monter et descendre le Mississipi en quête de bois flotté. Le leader de la troupe est Rigo, qui a pour fâcheuse habitude de voler le bois d’autru — chose qui agace prodigieusement Modred Fleg, qui, pour sa part, vole légalement ce même bois. Lorsque Modred met un contrat sur la tête de Rigo, ce sont deux conceptions qui s’affrontent : d’un côté l’insouciance et la liberté, de l’autre la loi et tout ce qu’elle peut avoir d’injuste.

Dans Plus loin que les docks, Dylan et Kija sont coincés à Mobile, Alabama, en attente d’un navire pour la Nouvelle-Orléans. Ils se joignent à un équipe constituée de dockers et de Noirs pour contrer la venue d’une bande de tueurs. L’un d’entre eux, Shekomdom, va suivre une dangereuse trajectoire d’électron libre. Ce roman, inédit jusqu’à sa réédition au sein de l’intégrale Lefrancq, n’est pas le plus mémorable, et souffre de sa conclusion hâtive.

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Dans Un jour, un ouragan, Dylan et Kija se retrouvent à la Nouvelle-Orléans fin juillet 1866, lors des émeutes : contre les Démocrates, les Républicains défendent le droit au vote des Noirs, qui en étaient jusqu’à présent interdits. Les deux amis sont séparés, et chacun de son côté, ils tentent de gagner les docks, où les attend un navire à destination de la Floride. Un roman écrit comme un cri du cœur, aux oppressantes scènes de foule, et entre les chapitres duquel s’intercalent des extraits de témoignages et de textes relatifs à ces émeutes, qui dénoncent la piètre gestion du conflit par le maire. Il est vraiment regrettable qu’il s’achève lui aussi dans la précipitation (une relative constante).

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Le Tombeau de Satan (roman aimablement préfacé par Hergé, qui a mis le pied à l'étrier de Pelot pour que celui-ci se consacre à l'écriture plutôt qu'au dessin), ce sont les marais étouffant de Wahoo Swamp en Floride, où est censé se trouver le trésor d’El Paso. Dans la ville voisine de Sannactoochee, Dylan et Kija se font passer pour des chasseurs d’oiseaux, et engagent un Indien Séminole, Coccha, pour les guider dans le dédale marécageux. Problème : Kija a lâché le morceau, et le trio doit se coltiner un quatrième larron dans leur chasse au trésor. Autre problème : il semble y avoir d’autres individus sur la piste de ce même magot, dont d’anciens Irréductibles… Préfacé par nulle autre qu’Hergé, ce roman est une incontestable réussite, à l’atmosphère poisseuse et pesante, où les dangers ne proviennent pas uniquement des alligators mais surtout des congénères humains de Dylan.

Suivent ensuite trois romans sur lesquels je n’ai pas réussi à mettre la main. Le premier d’entre eux, La Loi des fauves, conclut le deuxième arc narratif, constitué par la quête du trésor d’El Paso et le compagnonage avec Kija Britton. Les deux amis se séparent, et Dylan prend la route de l’Ouest. C’est au Nouveau-Mexique que se déroulent les deux aventures suivantes, L’Homme des monts déchirés et L’Erreur.

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Sierra brûlante prend place dans ce même État. Dylan arrive dans le petit village de Taldico. Y vivent des péons, sous la férule du vieux Walker. Et à proximité de la ferme de ce dernier, la réserve indienne de Bosque Redondo. Un jour, Oola, l’un des Indiens, s’enfuit avec sa femme et leur enfant, laissant derrière eux un cadavre, celui de Walker. Son fils promet mille dollars à qui retrouvera les fugitifs. Dylan se retrouve à faire équipe avec Angel Belito, vaquero mexicain d’abord sympathique mais plus trouble qu’il n’y paraît… Voilà bientôt cinq hommes lancés sur les traces de la famille, sous le soleil écrasant du Nouveau-Mexique. Une autre réussite, où Pelot rend à merveillle l’atmosphère aride et poussiéreuse de cette région des USA.

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Enfin, Pour un cheval qui savait rire (techniquement, pas une véritable aventure de Dylan Stark, car le protagoniste est un métis hopi nommé Man) voit notre héros à la poursuite d’un étalon sauvage, au cœur du Texas. Ne l’ayant pas lu, je ne saurais trop qu’en dire.

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Bien que paru chez le même éditeur que Bob Morane et Doc Savage, avec une même dimension sérielle (une demi-douzaine de romans par an entre 1967 et 1968), le héros créé par Pierre Pelot s’avère atypique. Certes présent dans toutes les aventures estampillées à son nom, il apparaît souvent tardivement dans le texte, l’auteur accordant une importance égale à la caractérisation des personnages secondaires. Surtout, il s’agit d’un personnage en constant porte-à-faux par rapport aux canons de l’époque : Dylan Stark n’a rien des cow-boys incarnés par John Wayne ou Lucky Luke, ni du héros sans peur et sans reproche façon Bob Morane ou Doc Savage ; il s’agit ici d’un métis, s’étant retrouvé enrôlé à contrecœur dans les troupes sudistes. Tout sauf un Yankee blanc bon teint, ce qui rend Dylan Stark d’autant plus intéressant.

Stark n’est pas un justicier, au sens où il ne prend pas spontanément part à un combat pour rétablir la justice – même s’il ne peut s’empêcher de se fourrer dans les ennuis. De fait, il se retrouve plus souvent témoin d’injustices, ce qui le pousse à se dresser pour défendre les opprimés, quelle que soit leur origine et leur couleur de peau – dans les faits, essentiellement les Noirs, les Amérindiens et les laissés pour compte.

« Le côté du plus fort, en général, il se battait contre, il y donnait des coups de dents avec une rage incroyable… Il avait un peu l’impression d’avoir trahi quelque chose, d’avoir renié… » (La Peau du nègre)

Quant à Kija Britton, qui partage son chemin le temps de six romans et deux nouvelles, il n’a rien du faire-valoir à la Bill Ballantine, quand bien même l’Écossais imaginé par Henri Vernes et ce personnage ont comme point commun une même chevelure rousse : c’est ici un compagnon de route, avec son propre agenda. Pas de relations dominant-dominé ; les deux hommes sont à égalité – et c’est une femme qui sonnera le glas de leur amitié.

De fait, les aventures de Dylan Stark s’avèrent essentiellement masculines, d’où les femmes sont pour ainsi dire absentes. Le personnage de sexe féminin le plus important est sûrement Wahika, dans La Marche des bannis, et elle continuera longtemps à hanter les souvenirs de Dylan. Hypothèses expliquant ce déséquilibre de la représentation féminine : en tant que héros d’une série feuilletonnesque, Dylan ne peut s’attacher et se fixer (mais quid d’une compagne de route ?)  ; de plus, le lectorat visé était essentiellement masculin, d’où un ensemble de protagonistes à l’avenant.

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Au fil de ses aventures, Dylan parcourt une bonne part des États-Unis, quoique essentiellement dans sa moitié sud : d’abord la Géorgie, la Caroline du Nord, le Tennessee, le Missouri, et l’Arkansas, puis la Louisiane, l’Alabama, la Floride, avant l’Ouest, représenté ici par le Nouveau-Mexique.

La saga de Dylan Stark s’appuie peu sur le contexte historique, à deux exceptions près : Quatre Homme pour l’enfer est en prise directe avec la Guerre de Sécession, tandis que Un jour, un ouragan se déroule pendant une journée d’émeutes à la Nouvelle-Orléans. En-dehors de ces deux événements précis, les aventures se situent dans un contexte diffus d’immédiat après-guerre où les plaies sont encore à vif.

Ambiance et décors justement suscitent l’admiration, on veut bien croire à l’Amérique que nous décrit Pelot – qui, à l’époque, n’y avait jamais mis les pieds.

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Les aventures de Dylan Stark, c’est aussi une leçon d’écriture. Une écriture volontiers lyrique, en particulier pour retranscrire les pensées de Dylan (écriture à la 2e personne, plein de points d’exclamation). Une écriture sur le fil, qui frôle parfois la frontière du pathos facile, mais l’évite toujours.

Un soin particulier est apporté aux conditions météorologiques : le temps, et notamment le soleil, constituent un élément important, objets de descriptions vivaces qui vous posent une ambiance.

Surtout, et cela devient presque un cliché de le dire quand il s’agit de Pierre Pelot : son écriture est vibrante d’humanité. À chaque ligne, elle est là, et bon sang, c’est puissant. Venant de la part d’un auteur, alors âgé d’une petite vingtaine d’années au moment de la parution des « Dylan Stark », il y a de quoi être surpris (et voilà qui donne envie à votre serviteur d’en lire davantage).

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Dylan Stark, par Hermann dans l'hebdomadaire Tintin.

Avant d’écrire ce billet, je n’éprouvais que peu d’attrait tant pour les westerns sous forme romanesque que pour l’œuvre de Pelot. Les aventures de Dylan Stark m’ont prouvé que, quelles qu’en fussent les raisons, j’avais tort.

Le personnage de Dylan Stark a également beaucoup compté pour son auteur : ce n’est certainement pas un hasard si le fils de Pierre Pelot, né en 1969, se prénomme Dylan.

Après l’arrêt des aventures de Dylan Stark chez Pocket Marabout, Pelot s’est tourné vers d’autres genres littéraires, en particulier la science-fiction sous le pseudonyme de Pierre Suragnes, et n’est donc revenu que très ponctuellement à son personnage d’aventurier métis ainsi qu’aux westerns. Si l’essentiel des aventures de Dylan est désormais disponible en numérique, il reste néanmoins dommage qu’une poignée de romans demeure encore introuvable. On peut se consoler en lisant, relisant Quatre hommes pour l’enfer, Le Vent de la colère, Les Irréductibles, La Marche des bannis ou Le Tombeau de Satan, d’authentiques réussites.

Pour en savoir plus : Ecrivosges.

(Une bibliographie complète, signée Raymond Perrin, est disponible sur l’indispensable nooSFère.)