Otesanek, Jan Švankmajer (2000). 127 minutes, couleurs.

Faites des enfants, qu’ils disaient…

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La première scène du film donne le ton, mais s’avère un brin trompeuse. Dans la salle d’attente d’un gynécologue, un homme – Karel – attend sa femme — Bozena – en regardant par la fenêtre. En contrebas, sur un étal de marché, un individu plonge une épuisette dans un bac rempli d’eau… et de bébés. Il en ressort des nourrissons, qu’il emballe à l’attention des clientes. Bon, cela a tout de l’hallucination provoquée par le désir consumant que Karel et Bozena ont d’avoir un enfant. Tout le monde en a, pas eux. Sur les conseils de son voisin, Karel achète une maison de campagne ; il faut défricher le terrain, et notamment arracher un arbuste. Oh, voilà que la souche a une forme humanoïde. Karel se sent d’humeur cocasse, il sculpte et polit un peu la souche et la présente à Bozena comme s’il s’agissait d’un véritable bébé. Et Bozena marche à fond – non, en fait, elle court. Les tentatives de Karel pour la détromper échouent toutes, et notre pauvre manque péter un boulon lorsqu’il voit Bozena mimer une grossesse afin de mieux justifier l’existence du bébé. Contraint de marcher dans la combine, il découvre avec stupéfaction que le bout de bois a pris vie.

Mieux vaut pour Karel accepter la situation. Mais le bébé a faim. Tout le temps. Et si la situation n’était pas déjà assez tendue, elle va le devenir davantage. Mais dans le voisinage, il ne faut pas oublier la jeune Alzbetka, gamine un peu trop fûtée pour son bien, qui va chercher à comprendre le pourquoi du comment. Du moins, si sa mère la laisse faire, si son père cesse de lui mettre une taloche dès qu’elle prononce un mot compliqué, et si ce voisin aussi décrépit que libidineux la laisse tranquille…

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On a pu se le rappeler au long de cette série de billets sur Jan Švankmajer, notre réalisateur s’est fait une spécialité du cinéma d’animation, sans pour autant s’y restreindre. Si ses courts-métrages reposent pour la plupart sur la technique du stop-motion, on peut citer Le Jardin (1968), entièrement en prises de vue réelles. Parmi les longs-métrages, Faust était le premier à faire figurer des acteurs réels ayant des lignes de dialogue – Alice étant en majeure part animé et raconté par la protagoniste, et les Conspirateurs du plaisir s’avérant peu bavard –, mais, avec un bébé surtout hors-champ, Otesanek repose essentiellement sur le jeu de ses acteurs. Par bonheur, ceux-ci sont bien dirigés par le cinéaste. On retrouve Pavel Nový, déjà vu dans Les Conspirateurs…, qui délaisse son rôle de policier tactilement obsédé pour celui d’un père de famille allergique à l’intelligence. La jeune Kristina Adamcová (qui n’a tourné que dans ce film) est impeccable dans le rôle de la gamine précoce, mais c’est Jan Hartl et – surtout – Veronika Zilková que l’on retient, dans le rôle des parents dépassés par leur progéniture. Une progéniture joliment flippante, en plein dans la Vallée de l’étrange. Comme pour Alien ou n’importe quel bon film d’horreur, Švankmajer prend bien soin de peu dévoiler son monstrueux bébé. Dans ses mensurations finales, le grotesque rejeton de bois n’apparaît que peu, et encore, par fragments seulement.

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Avec Otesanek, Jan Švankmajer laisse libre cours à ses marottes, et bon nombre d’éléments ou de thématiques présents dans ce film-ci peuvent être reliés à de précédentes œuvres du cinéaste. Cela, à commencer par la bouffe. Dans les précédents courts et longs métrages du réalisateur, nombreux sont les gros plans sur de la nourriture ou sur une bouche ; Quentin Tarantino semble avoir un fétichisme des pieds, chez Švankmajer, c’est la bouche (même si celle du monstrueux bébé a parfois l'apparence d'un anus denté). Côté décors, on retrouve le même aspect usé et intemporel des choses. La folie est une autre thématique récurrente, présente dans Faust, exacerbée dans Les Conspirateurs du plaisir – dans la continuité duquel s’inscri le présent Otesanek, avec ces personnages cédant à leurs pulsions – et gageons que le film suivant, Les Fous (2005), ne parle pas de gens sains d’esprit. Sans omettre le fait qu’Otesanek est, à l’instar d’Alice (Lewis Carroll), Faust (Goethe aussi bien que Gounod), Les Fous (Poe) et le futur Insects (Karel Čapek), une adaptation assez libre d’un texte – ici, celui d’un conte de Karel Jaromír Erben, écrivain tchèque du XIXe siècle connu pour avoir rassemblé bon nombre de contes populaires en recueils. Dans le registre des références, on notera enfin que Švankmajer s’autorise un clin d’œil, son court-métrage Viandes amoureuses devenant ici une publicité télévisée, que l’infortuné chat était déjà présent dans Jabberwocky, que le bébé monstrueux rappelle, quant à lui, le bébé cochon d’Alice, et la cave rappelle celle du court-métrage Dans la cave.

Certes, Otesanek recombine bon nombre d’éléments de la boîte à outils de notre cinéaste, mais on ne ressent pour autant aucun sentiment de redite. Surtout, Švankmajer s’autorise ici des excès inédits, en faisant flirter son film du côté de la comédie horrifique le temps de quelques scènes volontiers « graphiques », et assez inattendues. Inattendue, aussi, les passages en dessins animés, qui illustrent le conte tel que dit par la jeune Alzebtka.

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Que représente Otesanek ? Dans un commentaire sur son film, Švankmajer le définit comme l’expression irréprimées de nos pulsions (MAAAANGER  !), ou encore comme la Nature en soi – la créature était faite de bois. À chacun de se faire son idée. Pour sa part, votre serviteur opte volontiers pour la première option. Dans la continuité des Conspirateurs du plaisir, le réalisateur tchèque y dépeint un personnage qui ne cherche même plus à se dissimuler : Otesanek est la pulsion pure. Une avidité irrépressible, dont la personnalité n’évolue guère au fil du film : c’est à peine si Alzbetka parviendra à l’apprivoiser, et seule certaine fatalité, inscrite dans la sagesse séculaire des contes, parviendra à en venir à bout. Peut-être.

Bref : drôle, cruel, complètement fou, Otesanek poursuit dans la veine d’excellence des précédents longs-métrages du cinéaste tchèque.

Introuvable : en français du moins
Irregardable : non
Inoubliable : oui