Les Conspirateurs du plaisir [Spiklenci slasti], Jan Švankmajer, 1996. 82 minutes, couleurs.

On avait laissé Jan Švankmajer avec Faust, deuxième long-métrage et deuxième adaptation. Après Alice, revisitation inquiétante du roman de Lewis Carroll et Faust, réinterprétation du mythe popularisé par Goethe, on pouvait se demander ce à quoi le réalisateur s’attaquerait par la suite…

Deux ans après Faust, Švankmajer est donc revenu avec, non pas une nouvelle adaptation d’un texte littéraire, mais un scénario original : Les Conspirateurs du plaisir, qui cite comme « conseillers techniques » des gens comme le marquis de Sade, Leopold de Sacher-Masoch, Sigmund Freud ou encore Luis Buñuel. Et de quoi ça parle ? Grosso modo, de masturbation. Attention, rien de graveleux ou de pornographique—on ne verra aucune quéquette, aucun bout de début de téton—, Švankmajer est plus subtil que ça. Plus dérangeant aussi.

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Le film nous présente six protagonistes, aux trajectoires croisées. Il y a ce vendeur de journaux, qui bricole des circuits électroniques quand il est seul dans sa boutique, et qui est fasciné par la présentratrice du journal télé. Quant à celle-ci, elle éprouve un goût immodéré envers les poissons. Son policier de mari arpente les rues de Prague, à la recherche d’objets divers – des objets qui piquent, des objets qui caressent. Des rues également parcourues par cette postière, qui aime se cacher dans les recoins en bas des cages d’escalier des immeubles où elle distribue le courrier, afin de creuser ses miches de pain et de façonner des boulettes de mie.

Surtout, il y a M. Pivonka, qui achète volontiers des revues pornographiques – mais pas pour les lire d’une seule main, ses achats ont de tout autres buts –, et sa voisine de palier, Mme Loubalova. Entre le jeune célibataire timide et la rombière, rien d’autre que de la crainte (pour M. Pivonka) et du mépris (pour Mme Loubalova), du moins, aux premières apparences. Mais l’un et l’autre apprécient de s’enfermer régulièrement dans leurs armoires.

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Chacun de ces six individus éprouve une fascination obsessionnelle pour un autre, et tous se lancent dans des manœuvres improbables pour assouvir leur obsession. En dire davantage serait dommage. Les Conspirateurs du plaisir se divise ainsi en deux parties. Dans la première, on voit ces six personnages préparer minutieusement leur fantaisie sexuelle, qu’ils vivent dans la seconde.

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Avec ce troisième long-métrage, Švankmajer s’essaie à quelque chose de neuf, sans pour autant renoncer à ses propres motifs et obsessions. De fait, Les Conspirateurs du plaisir nous montre bon nombre de gros plans sur des bouches et de la nourriture (une constante chez le réalisateur), des créatures en argile, l’aspect cyclique de l’histoire (la fin faisant ici écho au début), mais qui ne sont que gnognote par rapports aux fétichismes des personnages mises en scène – domination, travestissement, sex-toys élaborés… Le réalisateur reste fidèle à son esthétique de l’usé, de l’abîmé – rien de trop glauque, mais rien de bien sexy non plus –, opérant une distanciation ironique vis-à-vis de nos personnages.

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Ceux-ci tentent, avec un certain bonheur, de faire coexister le principe de plaisir avec le principe de réalité. Le premier nous pousse à assouvir nos passions, au mépris des normes sociales ; le second, chape imposée par l’éducation, la société, tempère le premier. M. Pivonka et les autres, comme le titre du film l’indique très justement, conspirent pour vivre en accord avec un principe de plaisir prédominant, au sein d’une réalité pas vraiment des plus exaltantes – comme en témoigne les extraits de journaux télévisés qui ponctuent le film.

À noter que Les Conspirateurs du plaisir est un film muet ; les personnages ne s’y expriment guère que par onomatopées. L’accent se porte sur les bruitages, exagérés au possible : tout grince, bruit, crisse… Lors de certains moments, cela en devient quasi hypnotique. Pour un peu, on imagine Švankmajer préfigurer malgré lui l’ASMR – pour Autonomous Sensory Meridian Response. Allez savoir ce que l’acronyme veut réellement signifier, mais, dans les faits, cela désigne une sorte de fétichisme auditif – jouir par les oreilles, en écoutant (en regardant aussi ?) des gens chuchoter des paroles indescernables, effectuer des actions aussi minuscules que précises et aux bruitages apaisant. On trouve sur YouTube tout une foultitude de vidéos au caractère lénifiant – ou horripilant, c’est selon. Sur son blog Les 400 Culs, Agnès Giard en parle bien mieux que moi.

À l’inverse, Švankmajer paraît s’inspirer de l’artiste vidéo Nam June Paik, lorsqu’on voit le vendeur de journaux fabriquer une machine vaguement anthropomorphe, couronnée par une télévision en guise de tête. De fait, Paik, membre de l’iconoclaste groupement artistique Fluxus, n’était pas le dernier à brocarder avec humour nos propres obsessions avec la télé.

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Ici, Švankmajer ne cherche toutefois pas à dénoncer quoi que ce soit. Ni, à l’inverse, à en faire l’apologie – au vu de l’esthétique peu glamour du film. On se situe plutôt dans un entre-deux, où le réalisateur observe avec ironie et une précision entomologique les comportements étranges de quelques-uns de nos congénères. Avec ses Conspirateurs du plaisir, Švankmajer fait rire autant qu’il fait grincer des dents.

Introuvable  : d’occasion ou en import
Irregardable : non
Inoubliable : oui